VOYAGE EN SUISSE
Albert s*est mis en route pour la Suisse le lendemain de sa rencontre avec Rocheville ; il est bien aise qa'Augusta connaisse le motif de son voyage, il est content qu'elle Fait approuvé.
Maintenant, il est plus franc avec lui-niémc; il ne cherche plus à se dissimuler l'amour qu'il ressent pour celte jeune fille, et, persuadé qu'elle est honnête, il ne voit plus pourquoi il rougirait de cet amour.
Depuis que Rocheville lui a fait confidence de cette nouvelle passion qu'il éprouve pour Au-
gusta, Albert a senti toute la force de son attachement pour elle.
La crainte qu'il a qu'elle n'aime encore celui qu'autrefois elle ne voyait pas avec indifférence lui a bien fait comprendre qu'il serait pour toujours malheureux s'il n'était pas payé de retour.
Mais en approchant de Zurich ces idées se dissipent, et le but de son voyage occupe tout à fait sa pensée.
En songeant qu'il va retrouver dans madame Clairvillier cette jeune fille qui eut son premier amour et dont Tînconstance lui causa tant de* peine, il se reporte involontairement à ces jours de sa jeunesse où l'on croit que l'on n'en aimera jamais d'autre que celle qui reçut nos premiers serments, nos premiers soupirs, et il ne peut s'empêcher de trouver qu'elle est fort menteuse cette chanson qui dit :
« On en revient toujours A ses premiers amours. »
Arrivé à Zurich, Albert n'a point de peine à se faire indiquer le chalet appartenant à maître Sturmz, marchand de bois; il s'y présente et demande madame Glarenda.
Une jeune fille bien rose, bien joufflue, lui répond que l'étrangère, c'est ainsi qu'elle désigne Amélie, est allée, selon son habitude, se promener avec les deux chèvres sur la montagne voisine d'où Ton découvre la route de France. Elle y passe une partie de la journée malgré la rigueur de la saison, et elle emporte un livre et un carton avec des crayons pour dessiner.
Albert se fait indiquer le chemin de la montagne, la paysanne le conduit jusqu'au sentier par lequel monte l'étrangère, et le jeune homme se met à gravir le rocher en se disant :
— PauvreAmélie! elle va regarder auloin si elle verra revenir celui qu'elle attend; ma vue ne lui sera agréable d'aucune façon... et pourtant ne vaut-il pas mieux qu'elle sache la vérité que de se morfondre sur cette montagne pour guetter le retour de quelqu'un qui ne pense plus à eJle?
Après avoir monté assez longtemps, Albert se trouve sur une espèce de terrasse ombragée par de sombres bouquets de sapins.
Ce n'est pas le sommet de la montagne, mais la vue de deux chèvres qui courent un peu plus loin lui fait penser que celle qu'il cherche doit se reposer en ccl endroit.
Bientôt, en effet, il aperçoit Amélie assise sur
un tertre, d'où Ton domine une grande étendue de pays.
Tableau magnifique, panorama superbe que le talent des hommes peut imiter, mais l'art n'égale jamais la nature.
La jeune femme était enveloppée dans une de ces peauTL garnies de leur fourrure, comme en portent les véritables bergers des Alpes.
Sur sa tête un fichu de cachemire était posé en fanchon ; de larges bottines en cuir de Russie cachaient entièrement ses pieds mignons. Enfin une écharpe de soie était jetée négligemment autour de son corps et lui servait de ceinture.
Gomme on le voit, il y avait dans ce costume du naturel et du bizarre, du simple et du prétentieux*
En ce moment Amélie dessinait un de.s points de vue qui étaient devant elle, mais elle semblait travailler avec négligence, car à chaque instant, laissant reposer son crayon, elle demeurait pensive et absorbée dans ses réflexions.
Elle n'a pas aperçu celui qui vient de gravir la montagne et qui s'avance lentement de son côté; ce n'est que lorsqu'il n'est plus qu'à quelques pas d'elle, que la jeune femme a entendu mar-
cher; alors, tournant précipitamment la tête, elle s'écrie :
— Achille!...
Mais bientôt reconnaissant son erreur elle reprend avec tristesse et en baissantla tête :
— Mais non... je me trompais, ce n'est pas lui.
— Non, ce n'est pas Achille, dit Albert en approchant encore, mais c'est un de ses amis... et qui fut aussi le vdtre autrefois.
La voix d'Albert a vivement frappé Amélie, elle le regarde de nouveau et plus attentivement ; alors un cri de surprise lui échappe :
— Mon Dieu !... est-ce bien possible? M. Albert Montbreilly... est-ce vous?...
— Oui, c'est bien moi... Je conçois que vous ne m'ayez pas reconnu sur-le-champ, quoiqu'il n'y ait que sept ans que nous nous sommes vus... mais en sept ans on passe de l'extrême jeunesse à la raison... et la raison donne une autre expression h notre physionomie.
— Mais par quelle circonstance... après si longtemps... vous revoisje en Suisse? Est-ce le hasard... ou m'y cherchiez-vous?...
— Ce n'est point le hasard, madame, et c'est bien dans l'espérance de vous rencontrer que j'ai quitté Paris et entrepris ce voyage.
— Vf —
— C'est poar moi ! . . . murmure Amélie avec étonnement et en laissant ses yeux s'arrêter sur ceux d'Albert dont il semblerait qu'elfe désire deviner la pensée.
Mais bientôt, reportant ses regards vers la terre, elle ajoute d'un air aimable :
— Mon Dieu! Albert... ce ne peut pas être pour me reprocber... mon changement d'autrefois, que vous me cherchez aujourd'hui... Il s'est passé tant de choses depuis ! .. et vous savez que les événements n'arrivent pas toujours comme nous nous plaisons à les arranger dans nos premiers rêves d'amour. . .
— Non, madame, non, rassurez-vous, ce n'est nullement pour vous rappeler les premiers sentiments de notre jeunesse que j'ai désiï*é vous revoir! loin de moi cette pensée! Et pourquoi chercherais-je à réveiller dans votre âme des souvenirs éteints depuis si longtemps? Nous nous étions trompés tous deux en nous faisant des serments d'éternel amour !... Vous avez cru m'aimer... mais, je le sens bien, je n'avais rien de ce qui pouvait fixer votre cœur passionné, votre imagination si romantique, votre esprit si actif... J'étais raisonnable, moi, je vous aimais tout simplement... tout raisonnablement... Non,
je le répète, je n'étais pas l'homme que vous aviez rêvé... et maintenant, en séparant nos destinées, je commence à croire que la Providence a agi fort sagement.
En écoutant ces paroles, Amélie semble éprouver un léger sentiment de dépit.
I4es femmes sont toujours vexées lorsque nous semblons consolés de leur inconstance.
La langoureuse blonde dit, au bout d'un moment :
— Et pourquoi donc me cherchez-vous jusqu'en Suisse alors?
— Pourquoi? je vais vous le dire : d'abord, parce qu'on n'a plus d'amour pour une personne, cela n'empêche pas d'avoir pour elle de l'amitié... Quant à moi, madame, après vous avoir sincèrement aimée, je me croirais bien à plaindre si je pouvais jamais vous voir avec indifférence. En apprenant votre mariage... ma première pensée, je l'avoue, fut pour maudire cet hymen... mais, devenu plus raisonnable, je n'eus plus qu'un désir, celui de vous savoir heui'euse. Par malheur... il parait que mon désir ne s'est pas réalisé... et que vous n'avez pas encore trouvé dans votre époux... ce qui manquait aussi à votre premier amour... C'est
plus fâcheux... car lorsqu'on se marie... c'est pour la vie ordinairement... et il ne faudrait pas traiter les serments que Ton fait à un époux aussi légèrement que ceux que l'on fait à un amant.
— Ah! je Je vois, Albert... vous connaissez toute ma conduite... vous savez que je suis coupable... bien coupable ! que j'ai quitté mon mari!... Hélas... il est vrai... je n'ai pu résister à une passion qui embrasait mon cœur, h m homme qui savait si bien lire dans mon âme... comprendre mes soupirs... rêver avec moi!... mais au moins, je l'espère, son amour rendra ma faiblesse excusable... il me dédommagera par sa tendresse de tout ce que je lui ai sacrifié.
Albert fait un léger mouvement de tête en répondant :
— Ah ! madame ! vous n'êtes pas heureuse dans vos affections...
— Gomment ! quoi? que voulez- vous dire?
— Je vous ai dit que j'étais ami d'Achille Rocheville...
— Eh bien, c'est lui qui vous envoie alors... il lui est arrivé quelque événement... quelque malheur... ôciell... un duel... mon mari Ta tué !...
— Mais non... mais non... votre mari s'occupe fort paisiblement de ses affaires, en disant que TOUS êtes chez une vieille tante malade ! Et quant à Roeheville, je l'ai rencontré à Paris... OÙ il est fort amoureux d'une jeune fille, et ne pense plus du tout à la femme qui a été assez folle pour croire à ses serments et lui sacrifier son ménage et sn réputation.
— Ah ! cela n'est pas ! cela n'est pas !. . . s'écrie Amélie en se levant avec vivacité; et c'est pour vous venger que vous me dites cela, monsieur!...
— Me venger!... répond tristement Albert, ah ! madame... vous me jugez bien mal !... Tenez, décidément les imaginations romanesques ne veulent jamais s'accommoder de la vérité... Je conviens qu'elle a bien rarement le charme du mensonge... et qu'il est souvent triste de voir le monde comme il est... Me venger de vous... mon Dieu!... parce que, vous sachant malheureuse, abandonnée, je suis accouru vous offrir mon bras, mon appui, vous dire : a Madame, vous avez fait une faute, mais elle n'est point irréparable peut-être; votre époux lui-même désire qu'elle reste inconnue, il peut encore vous pardonner si vous voulez sur-le-champ
LA MABE D'aUTEOIL.— éo. II. 7. 7
vous jeter à sas pieds... Qu'atteiidez-votts encore?... votre séducteur?... mais il ne songe plus à vous, mais ce qu'il redoute le plus au monde c'est de vous revoir... Ah! croycz^moi, revenez dans votre maison... dans votre ménage,. • par une conduite sage... rangée, réparer l'erreur d'un moment... Le monde oublie vite... il a à s'occuper de tant de choses!... Dans quelque temps on parlera moins de vous... plus tard on n'ajoutera plus foi à ces bruits vagues répandus sur votre conduite... et vous reprendre* doucement votre place dans la société.. • où l'on a raison de se pardonner mutuellement bien des fautes... car les salons seraient souvent déserts si l'on voulait n'y recevoir que des gens purs et sans tache aucune daos leur vie passée. »
Madame Glairvilliera est devenue morne, abat* tue ; elle garde longtemps le silence, puis enfia^ regardant tristement ce pays pittoresque qui l'entoure, elle murmure :
— Gela est donc vrai!... il m'a abandonnée..* il ne m'aime plus... il ne songe plus à moi!... B m'a laissée seule dans le désert!... moi! qui venais tous les jours m'asseoir sur le sommet de cette montagne dans l'espérance de le voir plus tôt arriver... et qui, bravant le froid, la neige,
passais là dôs journées entières en le demandant aux échos d'alentour!... Ah t je veux rester ici!*., il faudra bien qu'il reyieûne... il ne voudra pas m'y laisser mourir... Oui, c'est un parti pris* .. j'y suis décidée ! . . •
— Quelle folie I les échos seuls vous répondront... Vous risquez ici de perdre votre santé. L'air de ces montagnes est si vif pour une jeune femme habituée à la vie douce de Paris !... Déjà vous êtes changée... les roses de votre teint ont disparu*.. Vos mains gagneront dans ce pays des gerçures... des gonflements. En vérité, ce serait dommage de voir des mains si petites, si piignoanes, abîmées, déformées par ces rougeurs que l'on nomme des engelures !...
— Des engelures! s'écrie vivement Amélie en regardant avec effroi ses jolies mains, oh ! mon Dieu!... il serait possible ! vous pensez que le froid de ces montagnes pourrait m'en faire venir ?
— Gela ne fait pas de doute !...
— Mais, en effet, déjà depuis quelques jours mes mains sont comme enflées ; je ne puis plus reiiiuer tnes doigts si bien que de coutume... Ah ! moi qui ai une si grande horreur des engelures t Vous sbuVene^yous quand vous veniez à
la maison je me moquais toujours d'une de mes amies qui avait les doigts gros et rouges comme des pommes de terre... Des engelures! cette idée seule me fait frémir.«. Albert, tenez, j'ai eu tort tout à Theure... Au lieu de vous remercier de ce que vous faites pour moi... au Heu d'apprécier votre dévouement, votre amitié... je vous ai accusé... vous si bon, si obligeant!... Pardonnez-moi, mon ami, et emmenez-moi à Paris... le voulez-vous ?
— Si je le veux ! mais je ne suis venu ici que dans cet espoir... Et à Paris vous i^tournerez près de votre mari ?. . •
— Si vousm^assurez... qu'il ne me tuera pas... qu'il me pardonnera...
— J'en suis certain... Hais vous ne recommencerez pas une telle escapade...
— Non, désormais je serai bien sage, bien raisonnable, je vous le promets... à condition que nous allons partir tout de suite... Je ne veux pas rester une heure de plus dans ce vilain pays.
— Nous allons partir ... venez, descendons, et je vais demander une chaise de poste et des chevaux.
Une heure plus tard, Albert était avec Amélie
eo route pour Paris, et tout en voyageant à côté de la jeune blonde il se disait :
— Oh! les femmes!... les femmes! à quoi tienDent leurs résolutions !.. . Celle-ci avait quitté mari, famille, maison!... Elle sacrifiait tout à un fol amour !... Et elle revient dans son ménage par crainte des engelures!... Décidément, je suis bien aise qu'elle en ait épousé un autre que moi ! Ah! nous sommes souvent injustes quand nous accusons la Providence ! Elle y voit de plus loin que nous, et elle sait mieux tout ce qu'elle fait.