DISPARITION
Albert a ramené Amélie jusqu'à la porte de sa demeure ; il a choisi une heure avancée de la soirée pour qu'elle ne fut aperçue de personne dans le voisinage.
Tout se passe comme Albert l'espérait.
La jolie blonde s'est jetée aux genoux de son époux, en lui faisant une longue et romanesque histoire, pour lui prouver qu'on Ta enlevée de force et qu'elle est revenue de bonne volonté.
M. Giairvillicr a pardonné à sa femme, en lui
enjoignant de ne point démentir ce qu'il a dit pour motiver son absence.
Puis il est allé, suivant son habitude, finir sa soirée dans un cercle.
Ce mari-l& avait un caractère bien heureux.
Dès qu'elle se voit de nouveau chez elle, Amélie ne manque pas d'écrire un billet à Albert pour lui apprendre que tout s*est passé comme il le lui avait prédit.
Le lendemain de son arrivée, Albert se rend chez Augusta ; il a hâte de la revoir, de lui apprendre l'heureux résultat de son voyage ; il n'a été qu'une semaine absent, et pourtant il lui semble qu'il y a un siècle qu'il n'a vu Augusta ; son cœur bondit d'avance en songeant qu'il va contempler ses traits si charmants, entendre sa voix si douce; cette absence, si courte qu'elle ait été, a encore augmenté son amour, et maintenant il est décidé à le déclarer, il veut savoir si c'est lui qu'on aime, si c'est du bonheur que cet amour lui promet*
£t au moment où il allait franchir la porte de la maison, c'est avec élonnement que le jeune homme entend le portier lui crier :
— Monsieur! où allez-vous?
— Ou je vais?... mais vous le savez bien...
chez mademoiselle Augusta.. . Ne me reconnaissezvous pas?... Je viens la voir presque tous les jours...
— Oui, monsieur, je vous reconnais très-bien, et c'est pour cela que je vous arrête; vous monteriez pour rien, mamzelle Augusta n'est pas chez elle.
— Elle est sortie... quand rentrera-t-elle?
— Mon Dieu, monsieur, je ne sais pas, moi... mamzelle Augusta est partie il 7 a trois jours!... tout de suite... tout précipitamment! et elle n'est pas revenue depuis...
— Trois jours!... Qu'est-ce que vous dites?... II y a trois jours qu'Augusta est partie... et elle n'est pas rentrée depuis?... Elle n'est pas revenue coucher chez elle?...
— Mon, monsieur.
Albert change de couleur, puis s'écrie :
— Cela ne se peut pas ! Vous mentez !... Cela ne peut pas être vrai !
— Je ne mens pas du tout, monsieur... Pourquoi voulez-vous que je mente ?... je suis un honnête portier, moi, monsieur...
— Ah! pardon... j'ai tort... mais vous comprenez... ce que vous médites me semble tellement extraordinaire... Augusta disparue! Mais
alors il lui est arrivé quelque malheur... car elle ne se conduirnit pas ainsi... Trois jours sans rentrer!... Ah! je vous en prie... par grâce... ditesmoi quand... comment cela est arrive. .. Quelqu'un est-il venu la chercher?... Parlez...
— Monsieur, je vas vous dire tout ce que je sais, moi ! Il y a trois jours un commissionnaire a apporté une lettre et demandé mamzelle Augusta, en disant qu'il devait lui remettre la lettre à elle-même et attendre sa réponse...
— Ensuite?
— Alors il est monté, il s'est passé cinq ou six minutes tout au plus, lorsque mamzelle Augusla est descendue avec le commissionnaire... J'ai remarqué qu'elle tenait à la main un petit paquet... Elle semblait très-émue, très-agitée... Bile avait les yeux rouges comme si elle avait pleuré. En passant devant ma loge elle m'a dit : u M. le concierge... n car elle est toujours bien polie mamzelle Augusta , c'est une justice à lui rendre!
— Mais achevez donc ! . . .
— Elle m'a dit : « M. le concierge, je sors i)vcc ce commissionnaire, je ne sais quand je reviendrai... je ne puis pas en dire davantage, car je suis bien pressée ! ...» Et U-dessus elle est partie,
mais alors j'ai remarque qu'il y avait un fiacre à la porte et qu'elle est montée dedans avec le commissionnaire...
— Un fiacre ! et vous n'avez pas eu l'idée de suivre cette voiture pour savoir où il la conduisait?...
— Moi, monsieur ! par exemple !... est-ce que je suis le mouchard de mes locataires?... Eh bien, si je passais mon temps à les suivre quand ils sortent, qui est-ce qui garderait donc ma loge ?
— Et elle ne vous a pas dit un mot... pas laissé une lettre pour moi?
— Monsieur, je viens de vous répéter mot h mot comment cela s'est passé... elle n'a rien dit de plus.
— Et depuis ce jour vous ne l'avez pas revue, elle n'a pas donné de ses nouvelles?...
— Je n'en ai pas entendu parler, monsieur. Albert est anéanti; la disparition d'Augusta
lui semble un fait tellement étrange, il bouleverse tellement ses idées, il détruit si brutalement son bonheur, ses espérances, qu'il ne peut pas le croire ; il reste encore longtemps dans la loge du portier, ne sachant plus que faire, que devenir, et à quel parti s'arrêter!
Mais tout à coup une pensée subite le frappe;
il s'ëlaDce dans la rue et se met à courir jusqu'à la demeure de Rocheville, où il arrive tout essoufflé et sans s'arrêter devant le portier; il monte jusque chez Achille ; le domestique qui lui ouvre^ lui dit :
— Mon maître est absent, monsieur.
— Absent!... depuis trois jours, n'est-ce pas?...
— Non, monsieur ; il n'y a pas plus d'une heure qu'il est sorti.
— Ah! et reviendra- t-il bientôt?...
— Je crois que oui, et si monsieur veut l'attendre...
— Ah! oui... je veux Tattendre... Peut-on entrer dans sa chambre?... N'y a-t-ilpas une... dame chez lui?
— Oh! non, monsieur^ répond le domestique en souriant; car monsieur n'a pas envie de ramener celle quiyétait... il en avaitbien assez !...
-—Mais... n'en est-il pas venu une autre... s'établir ici il y a trois jours?...
— Non, monsieur ! pour cela je vous certifie qu'il n'en est pas venu d'autre...
Albert rougit de ses soupçons... mais cependant il entre dans l'appartement d'Achille et s'y installe.
Au bout d'une heure euTiron, le maître du logis arrive en riant et fredonnant, comme k son ordinaire; il pousse un cri de joie k la vue d'Albert.
— Eh ! c'est ce cher ami ! Je me suis présenté plusieurs fois chez vous, on m'a répondu que vous étiez en voyage... Auriez«vous été en Suisse par hasard ?
— Justement, je suis de retour d'hier seulement.
— Est-ce que vous avez vu Amélie?
— Assurément, puisque c'est pour elle que je faisais le voyage...
— Est-elle bien désolée... bien furieuse contre moi?... Pauvre mignonne... elle veut encore périr sous une avalanche, n'est-ce pas?
— Non... la crainte d'attraper des engelures a chassé toutes ses autres pensées ; elle est revenue sur-le-champ avec moi... et maintenant, elle est dans sa maison, remise avec son époux qui lui a pardonné... Elle me l'a fait savoir ce matin par quelques lignes qu'elle m'a adressées.
— Oh ! ma foi, tant mieux... et merci, merci mille fois de vos bons services dans cette affaire. . . Gomment, elle a eu peur d'attraper des enge-
— salures?... Ah ! c'est charmant... Vous voyez bien, mon cher Albert, que j'aurais été un sot de m'expatrier pour une femme que la crainte des engelures a guérie de son amour. ••
— Mais pendant mon absence. •• que s'est-il passé à Paris... A?ez-?ousvu... Augusta?
— Non ; j'ai passé plusieurs fois devant sa maison... mais il parait qu'elle ne sort plus, je ne l'ai pas rencontrée... Je compte sur vous pour faire ma paix avec elle... vous seul êtes capable d'accomplir ce miracle... Si vous le voulez bien, elle me pardonnera... Mais à quoi pensez-vous donc?... Je vous trouve l'air préoccupé...
— Je pense à Augusta.
— Ah ! à propos, une grande nouvelle.
— Quoi donc?
— Ce pauvre Valdener est ruiné.
— Ruiné... qui vous a dit cela ?
— Tout le monde le sait maintenant... ce n'est pas un mystère... des spéculations trop téméraires... Il n'était pas riche comme on le croyait, mais il voulait le paraître. Il paye tout... c'est un homme d'honneur, et c'est pour cela probablement que sa belle l'a congédié.
— Congédié!... il n'est plus avec madame Durbalde?
— Ah! mon cher... pour qui la prenez- vous? Est-ce que ces dames-là restent avec les hommes ruinés? FI donc!... on les montrerait au doigt... On assure qu'elle a déjà trouvé un prince russe millionnaire... Cette femme-là veut des millionnaires, il lui en faut ! comme il faut des coupés à Éléonore... et des pistolets à Durbinot; et j'ai peur que ce pauvre Benjamin n*cn soit pour ses coups de bâton... Ceci est une autre histoire que je vous conterai.
— EtValdener?
— Valdcner vend tout ce qu'il possédait pour payer ses créanciers... on dît qu'il a déjà quitté le beau logement qu'il occupait je ne sais pas où !
— Il demeurait rue Neuve-Vivienne ; il n'y est plus, dites-vous?
— Le bruit court qu'il s'est retiré dans le haut d'un faubourg ! Pauvre vieux lion !•.. cet événement le tue.
— Il doit être vieilli de trente ans eh huit jours. . C'est un homme coulé ! . • .
— Eh bien ! vous prenez votre chapeau... estce que vous partez déjà?...
— Oui... j'ai affaire...
— Mais nous n'avons pas eu le temps de causer, j'ai mille choses a vous dire...
-^ Je Y0U8 revenrai.
Albert sort de chez Rocheville aussi précipitamment qiril 7 est venu, il monte dans un cabriolet et dit au cocher :
— A Auteuii... dans le bois... du côté de la mare. Je vous arrêterai où il faudra. 'Allez grand train.
Le cocher voit qu'il sera bien payé, il fouette son cheval, il arrive & Auteuii, puis entre dans le bois.
Alors Albert lui indique la route qu'il doit suivre, et bientôt ils sont devant la petite maison de campagne de laquelle deux fois on a vu sortir Augusta.
Albert quitte sa voiture et va sonner & la villa.
Il attend quelques minutes; enfin, on lui ouvre.
C'est un jardinier qui est le concierge.
— H. Valdener est-il ici?... Il faut absolu* ment que je le voie, dit Albert.
-*> M. Valdener!... Mais monsieur ne sait donc pas?... Ah! dame, au fait... ça n'est pas vieux... voilà cinq jours seulement que j'ai reçu la visite du notaire qui m'apportait une lettre de M. Valdener, qui m'ordonnait de remettre au
notaire la clef de cette maison... Elle est vendue... à un nommé M.... M.... attendez donc... M. Carré, c'est ça... et même que j'attends le nouveau propriétaire... il doit venir d'un moment à l'autre. ..
— Ainsi cette maison n'est plus à M. Valdener ?
— Oh ! non, monsieur, c'est fini... Pourvu que le nouveau propriétaire me garde... On ne sait jamais avec les nouveaux... Us ont leurs créatures.
— Et savez-vous où est maintenant M. Valdener?
— Ahldame! non... il parait qu'illuiest tombé des faillites sur le corps... et qu'il est bien pauvre à cHe heure... J'en suis fâché t c'était un maître généreux... Du reste, il ne me doit rien; le notaire était chargé de me payer mon trlm^tre de gages échus... Oh I je ne réclame rien.
— Et vous ne pouvez pas me dire son adresse à Paris?...
— Dame ! c'était rue Neuve- Vivienne numéro trente-six, mais il parait qu'il a quitté, et je n'en sais pas plus.
Albert retourne à Paris sans être plus avance que lorsqu'il en est parti. Une dernière espérance lui reste; il va rue Neuve- Vivienne à l'ancien
logement de Valdener et y demande sa nouvelle adresse.
Mais on lui repond que M. Valdener, qui était fort souffrant quand il est parti, n'a pas dit où il allait loger.
Alors Albert revient chez lui désespéré.
— C'en est donc fait! Je ne saurai pas ce qu'elle est devenue!... se dit -il; je n'aurai aucune nouvelle... il me faudra vivre dans cette attente! dans cette incertitude qui est affreuse.. • Il n'est pas possible cependant qu'elle ait tout quitté... tout abandonné pour aller vivre avec ce Valdener... £t pourtant il y a entre elle et cet homme un mystère... tout me dit que lui seul pourrait m'apprendre ce qu'est devenue Augusta. Et pas un mot d'amitié... pas un souvenir pour moi !,••
Quelques jours se passent.
Albert va matin et soir à la demeure d'Augusta, s'informer si elle est revenue , si elle a donné de ses nouvelles ; mais la jeune fille n'a pas reparu.
Un matin, au moment où il sort de la maison sans avoir été plus heureux, Albert aperçoit Rocheville qui l'aborde en lui disant :
— Je suis charmé de vous rencontrer, car j'ai
appris quelque chose que je n'ai pas voulu croire... et je venais ici questionner le portier pour tacher de connaître la vérité...
— Que vous a-t-on appris? dit Albert.
— Mais d'abord, mon cher ami, veuillez me répondre ; vous venez de chez Augusta^ l'avezvous vue?
— Non... je ne l'ai pas vue depuis mon retour de Suisse... elle a disparu de sa demeure pendant mon voyage... elle est partie un matin... après avoir reçu une lettre apportée par un commissionnaire, et depuis ce jour on ne l'a plus revue... elle n'a pas donné de ses nouvelles... Voilà ce que je comptais vous apprendre aussi en allant chez vous !
— Il serait possible! s'écrie Achille. Alors ce que l'on m'a dit n'est plus invraisemblable. Ah ! les femmes!... les femmes!... Vous serez obligé de convenir, mon cher Albert, que je les connais mieux que vous.
— Mais que vous a-t-on dit?... par grâce!
— Hier j'ai rencontré Tamboureau... vous savez, ce jeune peintre qui était de la partie au bois de Boulogne?
— Oui, je me le rappelle; n'a-t-il pas fait un portrait de madame Durbalde?
— Justement; ii avait fait aussi celai de Valdener. Tambaureau m'a dit : u Je viens de chez M. Valdener, il m'avait écrit pour me prier de passer chez lui et je me suis empressé de m'y rendre.* • »
— Il sait où loge Valdener alors...
— Sans doute... Mais laissez-moi donc achever. Valdencrj ayant besoin de se faire de l'argent et possédant plusieurs toiles de prix, a écrit à Tamboureau pour que celui-ci tâche de les lui vendre. Tamboureau, qui est un garçon fort obligeant, s'est dbargé de la commission. Il a donc été chez Valdener, qui demeure maintenant au Marais, boulevard Beaumarchais. Je ne sais pas le numéro ; mais, si vous y tenez, Tamboureau vous le dira... Quant à Tamboureau son atelier est faubourg Poissonnière... en face du Conservatoire. Il parait que ce pauvre Valdener est horriblement changé ! Le vent de l'infortune, en soufflant sur lui, a entièrement enlevé ce qui restait de la crinière du lion !...
— Mais ensuite?
— Ah ! voilà le plus piquant de l'histoire ; Tamboureau m'a dit, et Tamboureau n'est pas menteur, .comme son disciple Boucarosl Tamboureau m'a dit : « J'ai trouvé établie chez M. Val-
dener... cette jeune fille que nous avons vue sortir de la maison de campagne près delà mare d'Auteuil... Je l'ai parfaitement reconnue, et il parait qu'elle demeure maintenant avec Valdener ; j'avoue que cela m'a tellement étonné , d'après ce que vous m'aviez dit de la conduite exemplaire d'Augusta, que je ne voulais pas croire Tamboureau ; mais il m'a répété : « C'est bien elle, elle est assez jolie pour qu'on la re-marque. » £h bien, Albert, que dites-vous de cela?
— Je dis... je dis que cela prouve l'attachement sincère qu'elle porte à Valdener; elle retourne près de lui quand il est malheureux... ce n'est pas parmi toutes ces femmes à la mode pour lesquelles il s'est ruiné qu'il trouverait ce dévouement...
— Que le diable vous emporte avec votre dévouement 1... Je vois, moi, que décidément cette petite s'est moquée de nous... de vous surtout, qui commenciez à la juger digne du prix de vertu!...
— Achille, c'est mal ce que vous dites là... et rien ne me prouve encore...
— Ah! il me ferait damner! rien ne vous prouve qu'elle soit la maîtresse de Valdener,
n'est-ce pas?... Mon cher Albert, j'y vois mieux que vous, parce que j'adorais Augusta , parce que j'en étais fou... et la jalousie rend clairvoyant!... Tandis que vous, qui n'aviez pour cette jeune fille que de l'amitié... elle vous faisait croire tout ce qu'elle voulait !. . .
— Vous vous trompez, Achille ; j'aimais Augusta d'amour... je l'aimais... ah! bien plus que vous... et la preuve, c'est que je l'aime encore, malgré tout ce que vous venez de me dire d'elle.. •
— Il serait possible !... Gomment, mon pauvre Albert! vous aimez Augusta!... Et moi qui vous avais pris pour confident... qui vous avais chargé de parler pour moi... de tâcher d'obtenir mon pardon !...
— Cela ne m'aurait point empêché de le faire.
— Je le crois, car vous êtes un homme comme on en voit peu ! Mais désormais vous n'aurez pas cette épreuve à subir... tout est fini entre mademoiselle Augusta et moi... sapristi!... Je le regrette... parole d'honneur, je l'aimais réellement... je l'aimais... comme jamais je n'avais aimé... et si j'avais eu la certitude qu'elle fut honnête, eh bien, je l'aurais épousée!... Oui, moi Achille Rocheville, j'aurais été capable de
perdre ma liberté... de m'enchaîner pour la vie... II me semble que c*est la plus grande preuve d'amour que je pouvais donner. Maintenant je ne serais pas si niais... Voyez, pour la seule fois que j'aime, comme cela me réussit bien!... Ce n'est pas encourageant. Il vaut mieux persévérer dans la voie que je suivais, c'est plus gai. Croyezmoi, mon cher Albert, suivez mon exemple, oubliez une fille qui bien certainement s'est amusée à nos dépens et ne vaut pas un seul de vos regrets. Adieu! je vais chercher des distractions.
Achille s'est éloigné, et Albert, absoii)é dans ses pensées, accablé par ce qu'il vient d'apprendre, est encore immobile à quelques pas de la demeure d'Augusta, lorsqu'une voix qui lui est connue lui dit à l'oreille :
— Elle reviendra, monsieur, et si elle a quitté sa demeure, ce ne peut être que par un bon motif; car mamzelle Augusta n'est pas capable de se mal conduire.
Albert lève les yeux et reconnaît Cotonnet, il tend sa main au petit commis dont les paroles viennent de lui faire du bien ; U envisage avec un doux plaisir ce brave garçon dont le dévouement pour Augusta ne saurait être ébranlé par les
ëvënements, ni par tout ce qu'on peut dire sur elle.
Et il soupire en murmurant :
— Vous savez donc qu'elle est absente?
— Pardine ! est-ce que je ne suis pas venu «ussi pour la voir, moi ?
— Et cela ne vous a pas donné de mauvaises pensées... sur sa conduite?
— Moi de mauvaises pensées sur mamzellé Aogusta ! ... Oh ! jamais, monsieur ! Je la connais trop bien, et elle n'avait pas de raison pour se faire devant moi meilleure qu'elle n'était... je n'étais pas son amoureux!... Aussi tout Paris et les çnvlrons me diraient que màmzelle] Augusta est fautive , que je répondrais à ce monde-là : « Vous Vous trompez.. • vous la jugez mal... vous ne connaissez pas les i&otifs qui foot agir cette jeune fille. »
— Est-ce que vous les connaissez , vous , M. Cotonnet?
— Non , monsieur ; mais , je la connais, elle, ti ça me sufiSt.
— Mais vous ignorez ce que l'on dit en ce moment.».
— Des méchancetés! je m'en doute... d'ailleurs j'ai vu M. Achille vous parler, et je sais de
quoi il est capable celui-là !... hom! mauvais blagueur!... Je ne suis pas méchant, moi, mais quand il sera puni de ses gentillesses , je vous avoue que je ne le plaindrai pas...
— Ce n'est pas Achille qui a inventé ceUc nouvelle... il n'a fait que me la rapporter.
— GeuJK qui rapportent les mauvaises nouvelles ne valent guère mieux que ceux qui les inventent ! Souvent même ils valent encore moins.
— On a, dit-on, vu Augusta chez M. Valdener... elle demeure chez lui... avec lui...
— Si cela est, c'est qu'apparemment mamzelle Augusta peut se conduire ainsi sans qu'il y ait du mal à le faire.
— Ah! M. Gotonnet... c'est bien ce que vous dites là !... je vous remercie de ces bonnes paroles... votre confiance me rend un peu d'espoir...
— Vous verrez un jour que j'avais raison... Je vous salue, monsieur.
— Vous me quittez si vite... j'avais tant de plaisir à causer avec vous!...
— Je vous en remercie, monsieur ; mais il faut que je coure la voir avant de retourner à mon magasin...
— La voir... qui donc?.. ^
— Coralie, monsieur; vous ne savez donc pas que je Tai retrouvée?...
— Vous l'avez retrouvée? ah! tant mieux... vous aviez tant de chagrin de ne pas savoir ce qu'elle était devenue !
— Hélas! monsieur , j'ai encore du chagrin, quoique que je l'aie trouvée... car si vous saviez dans quel état... dans quelle position elle était !... dans une mansarde, monsieur, dans un vrai grenier, et malade... et manquant de tout!... pas de quoi se soigner... à peine de quoi se vêtir !
— Ah ! l'infortunée...
— Oh! oui, monsieur, elle a été vite celle là... aussi vous pensez bien que je ne me suis pas amusé à lui faire des reproches!... par exemple!... A présent elle est soignée, clic a une garde, un médecin, oh ! elle ne manque de rien!... Pauvre fille! ça me faisait faut de peine de la voir ainsi... Elle est toujours bien malade!... Oh! pourvu qu'elle guérisse !... alors je l'épouserai, oh! oui, je le lui ai promis... car ce sera une grande leçon pour elle!... Et à présent, dès que je suis près de son lit, elle me prend la main, qu'elle serre dans ses mains brûlantes de fièvre, et elle lève les yeux au ciel, comme pour
le prendre à témoin de ses paroles^en me disant : «c — Tu n'auras plus h te plaindre de moi !...» Gotonnet détourne la tête pour cacher ses larmes, mais Albert lui dit d'une voix émue :
— Ne cachez pas des pleurs qui vous honorent... Ah! monsieur, tout à Fhcure j'étais heureux de vous entendre! à présent je suis fier de vous serrer la main ! Au revoir donc... je ne vous retiens plus, allez consoler et pardonner.