‹ La mare d'AuteuilChapitre 31 sur 35 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

CE qu'elle était.

Plusieurs jours s'écoulent encore, et rien ne vient calmer les tourments , les inquiétudes d'Albert.

Vingt fois il a été sur le point de courir à Tatelier de Tamboureau pour lui demander le numéro de la maison où demeure maintenant M. Valdener, puis il a résisté à ce désir, en se disant :

— A quoi me servira de savoir cette adresse?... Je n'ai pas le droit d'aller chercher à savoir ce

qui se passe chez ce monsieur. D'ailleurs , puisqu'elle ne me donne pas de ses nouvelles, puisqu'elle n'envoie pas un seul mot pour moi chez son concierge, c'est qu'elle ne veut pas que je sache où elle est ; c'est qu'elle n'a pas envie de me voir.

Mais au bout de quinze jours, qui lui ont semblé éternels, Albert reçoit une lettre ; ne reconnaissant pas l'écriture de Fadresse, il s'empresse de l'ouvrir et de regarder la signature ; il demeure saisi d'espérance et de crainte, en lisant le nom de Valdener.

Le cœur lui bat avec force, mais il se hâte de lire :

» Monsieur, si vous aviez un moment dont vous pussiez disposer, seriez-vous assez bon pour le sacrifier à un pauvre malade qui désire ardemment vous voir, parce qu'il a beaucoup à causer avec vous?

« Je n'ai pas besoin de vous dire que l'on me trouve toujours, car malheureusement depuis quelque temps il ne m'est plus possible de sortir de chez moi.

tt Recevez, monsieur, l'assurance dç mu parfaite considération. »

Albert a d'abord lu vivement, il recommence ensuite, mais plus lentement, la lecture de ce billet ; il en pèsQ chaque mot, il cherche à en devi<ner le sens.

Ce qui est bien positif, c'est que M. Valdener désiré le voir.

QuVt-il à lui dbe?

C'est ce qu'il ne peut deviner ; mais comme il brûle de l'apprendre, dès le même jour, dans l'après-midi, Albert se rend à cette invitation.

Il arrive à l'adresse que M. Valdener a eu soin de mettre au bas de sa lettre.

Il entre dans une maison nouvellement bâtie, et le portier lui répond :

— M. Valdener est chez lui; c'est au cinquième, la porte à gauche.

Albert monte l'escalier , mais il est obligé de s'arrêter à chaque étage ; il est tellement ému, qu'il tremble et peut à peine se soutenir.

La pensée qu'il va revoir Augusta, qu'il va savoir ce qu'elle fait chez M. Valdener, lui cause en même temps du plaisir et du' tourment.

Quelque chose lui dit que bientôt son sort sera décidé et qu'il saura s'il doit renoncer à Augusta ou espérer d'elle le bonheur.

Enfin il est arrivé au cinquième étage.

11 sonne, et une vieille femme vient lui ouvrir, ncr.

Elle lui fait traverser une petite salle à manger, un petit salon et l'y laisse, en lui disant qu'elle va Tannoncer à M. Valdener.

Albert attend avec anxiété ; il regarde autour de lui ; à chaque instant il espère qu'une porte va s'ouvrir et que celle qu'il désire tant revoir va s'oiOTrlr à ses yeux; mais les portes restent closes et Augusta ne parait pas.

Le salon dans lequel il attend est meublé avec une certaine élégance, on y voit des meubles de bon goût et sur la cheminée une belle pendule; enfin on retrouve là quelques débris de la fortune que l'on a sauvés du naufrage.

Mais Albert ne voit rien, ne remarque rien, il se dit seulement :

— Ne serait-elle plus ici?... ou veut-elle se cacher à mes yeux ?• . . Mais alors pourquoi m'a-t^)n écrit devenir?

La vieille bonne revient et fait entrer Albert dans la chambre à coucher de M. Valdener.

Celui-ci est dans son lit, adossé à une pile d'oreillers qui lui permettent d'être presque assis.

Mais en entrant dans cette pièce Albert a

encore été tristement dëçu dans son espoir ; il n'y voit pas Augusta.

— Pardonnez-moi de vous recevoir dans mon lit, M. Monbreilly, dit le malade en saluant de la tête son visiteur, mais depuis deux jours je suis tellement faible que le médecin m*a conseillé de ne pas me lever... et je crois qu'il me serait difficile de ne point suivre son ordonnance...

— Est-ce que je ne la verrai pas?... M'aurait-on trompé, ne serait-elle pas ici?seditencore Albert.

Rappelé à lui-même par la voix de M. Valdener, Albert prononce quelques phrases de politesse en s'approchant du lit ; puis il s'arrête, car il est demeuré tellement frappé du changement effrayant qui s'est opéré dans la personne qui est couchée là, qu'il doute un moment que ce soit bien M. Valdener qui est devant lui.

Le malade a remarqué le mouvement de surprise du jeune homme et il lui dit en souriant tristement :

— Vous me trouvez bien changé, n'est-ce pas?... oh î je le sais bien! car je ne me reconnais plus moi-même !

Bn effet, cet homme qui, jusqu'à l'âge de cinquante-six ans , avait conservé tous les dehors , toutes les apparences de la jeunesse, frappé tout

Page 1