A CHACUN SA PART
En sortant de chez M. Valdcner, le premier soin d'Albert est de se rendre chez Tamboureau, dont il s'était fait indiquer la demeure par Rocheville.
Le jeune peintre n'est pas encore levé, ce qui n'empêche pas l'atelier d'être très-vivant; le rapin Buridan est contre son chevalet occupé à éplucher des noix, déjeunant toujours suivant la saison.
Boucaros est devant la cheminée, qui se trouve
dans la partie de l'atelier formant la chambre à
coucher, et il bourre le foyer de bûches et de charbon de terre, quoique, à chaque instant, de son lit, Tamboureau lui dise :
— Tu fais trop de feu.,, on étouffe ici, c'est malsain... tu vas brûler ma provision de bois en huit jours.
Mais Boucaros pousse toujours le feu en répondant :
— Laisse-nous donc nous chauffer... c'est très-humide ici... et ce que j'en fais c'est pour ta santé ; je ne veux pas que tu attrapes des fraîcheurs.
Sur le divan, Benjamin Godichon est à demi couché, faisant des grimaces lorsqu'il veut changer de position, parce qu'il a conservé dans les jointures et dans les reins un souvenir du rendez-vous que lui a donné madame Durbalde.
Enfin un peu plus loin, et tenant un carton à dessin sur ses genoux, Arthur Durbinot copie une Vénus en plâtre à laquelle Boucaros a mis une pipe dans la bouche.
Tous ces personnages poussent un cri d'étonnement en voyant Albert entrer dans l'atelier, et Tamboureau crie de son lit :
— Je me lève... pardon... je passe un pantalon... je suis à vous, M. Monbreilly... Où est mon
caban qui me sert de robe de chambre?. . . Bouca« rosy est-ce que tu as encore pris mon caban ?
— C'est pour ta santé, puisque tu as toujours trop chaud... je ne veux pas que tu sois toujours en moiteur.
Enfin Tamboureau^à peu près vêtu, vient recevoir Albert qui lui dit :
— Ma présence ici vous étonne, n'est-il pas vrai, M. Tamboureau?
— Elle me flatte infiniment, et me fait le plus grand plaisir.
— Je vous remercie, je suis bien aise de rencontrer chez vous ces messieurs*. • car je tiens beaucoup à ce qu'ils entendent ce que je viens vous dire...
Tous les jeunes gens relèvent la tétc avec curiosité.
Albert reprend.
— Je suis fâché que Rocbeville ne soit pas aussi présent, mais je saurai bientôt le trouver... car ce que je vais vous apprendre l'intéressera vivement.
— Vous piquez notre curiosité, M. Monbreiliy, dit Tamboureau*. • voyez, tous ces messieurs attendent avec impatience que vous parliez.
— Et moi, messieurs, je n'en ai pas moins à m^expliquer, ear il s'agit d'une jeune fille gui a été indignement soupçonnée, calomniée même, et dont je viens réhabiliter la réputation... Il s'agit de mademoiselle Augusta... cette jeune personne que vous avez vue sortir de la maison de campagne de M. Yaldener... Toutes les apparences l'accusaient... moi-même, je dois en convenir, je ne fus pas non plus sans partager un peu vos soupçons... eh bien, un seul mot va vous prouver combien nous avions tort! 4.. et à quel point on doit se défier des apparences.
u Mademoiselle Augusta est la fille de M. Yaldener...
— Sa fille I...
— Oui, messieurs, sa fille légitime, car sa
mère fut bien mariée à M. Yaldener qui, pendant
vingt-deux ans, oublia complètement qu'il était
père... et ne permit pas à cette jeune fille de
porter un nom qui lui appartenait... ce qu'elle
fit sans murmurer... sans se plaindre... et ce
qui ne l'a pas empêchée de voler près de son père,
aujourd'hui que, ruiné, malheureux et malade, il
s'est souvenu de cette jeune fille que pendant
son existence de plaisir et de luxe il a constamment repoussce de ses bras.
Les jeunes gens ne peuvent revenir de leur surprise.
Boucaros s'écrie :
— Ma foi, à présent, je pardonne à ce petit monsieur qui a boxé avec moi en Thonncur de cette demoiselle.
— Après tout, dît Tamboureau, ce que vous venez de nous apprendre m'étonne peu de la part de M. Valdener.
«J'ai tant vu de mères coquettes vouloir cacher leurs filles k tous les yeux, que je conçois qu'un monsieur qui veut à toute force rester jeune ait eu aussi cette idée-Ia.
— Messieurs! murmure Arthur en se rasseyant devant sa Vénus, vous voyez combien les apparences peuvent être trompeuses... Si Éléonore était innocente?... Sinagria s'est peut-être vanté!...
Un hourra de rires vient d'accueillir ces paroles, lorsque Rocheville entre dans Fatelier; il pousse un cri de surprise en y apercevant Albert, mais celui-ci se hâte de lui apprendre ce qu'il est venu y faire et de lui conter tout ce qui concerne Augusta.
Rocheville est vivement impressionné par ce qu'il vient d'entendre ; il presse la main d'Albert en lui disant h voix basse :
— Vous ravîeas mieux jugée que moi... et vous aviez raison de ne point combattre l'amour qu'elle vous inspirait... Quant à moi... quoique je Faime plus que jamais... quoique maintenant j'eusse été fier de lui offrir mon nom... je comprends que ce n'est pas vous qui devez plaider ma cause^et...
— Vous vous trompez, Achille, car dès ce soir je reverrai mademoiselle Valdener et je ferai près d'elle votre commission.
— En vérité... vous seriez capable.. .f maisoui, je vous crois assez généreux pour cela...
— Demain matin j'irai vous dire ce qu'elle m'aura répondu.
— Demain matin?... pas avant midi alors...
— Pourquoi?
— Vous le saurez demain.
Albert a dit adieu aux jeunes gens et quitté l'atelier; alors Rocheville s'écrie :
— Messieurs, je viens ici réclamer l'assistance de l'amitié f je me bats demain matin, et il me faut deux témoins.
— Allons, bon ! encore un duel ! dit Benjamin, tandis que Durbinot a eu un mouvement de terreur si vif qu'il a bousculé la Vénus dont il casse la pipe.
— Que le diable emporte M. Achille avec ses duels ! s'ëcrie Boucaros, il est cause qu'Arthur vient de me casser une pipe superbe. . . Gomment, sapristi ! mon élève, parce qu'on parle de se battre, le feu vous montée la tête?... Vous voudriez déjà y être... et vous brisez tout!... Quel salpêtre êtes^vous... ô mon ami...
— Pourquoi mettez-vous une pipe à cette Vénus aussi?
— Parce que cela lui allait très-bien.
— Et avec qui ce duel? dit Tamboureau.
— Voici l'affaire... Prêtez-moi vos oreilles, messieurs.
Ce matin je flânais sur le boulevard des Italiens, en me promenant avec quelques amis, lorsque je vois de loin arriver un petit monsieur à figure rose, tête de poupée, bien bichonné, bien cravaté, un aîr bien heureux, bien content de lui... Mais ce n'est pas le tout, le susdit monsieur donnait le bras à une dame... très-jolie, ma foi«.. figure fort distinguée, fine, spirituelle... Les jeunes gens près de qui j'étais s'extasiaienl sur les charmes de cette dame... Lorsque le couple passe contre nous, je salue cette intéressante personne, en lui souriant d'une façon tout à fait
aimable, ce qui fait faire une singulière grimace au petit monsieur si bien frisé.
— Vous connaissez cette dame? me disent aussitôt ceux qui m'entourent, ah ! que vous êtes heureux !.. Qui est-elle?...
— Moi, messieurs ! leur dis-je fort tranquil* lement, je ne la connais pas plus que vous, c'est la première fois que je la rencontre...
— Mais vous l'avez saluée, et comme quelqu'un que l'on connaît beaucoup même...
— C'est vrai... mais c'était pour faire endéver ce monsieur qui lui donnait le bras... C'est une petite plaisanterie que je me permets souvent...
— Mais cela pourrait bien déplaire à cette dame...
— Elle a toujours le droit de dire qu'elle ne me connaît pas.
Comme j'achevais ces paroles, je me sens touché à l'épaule, je me retourne et je reconnais le petit monsieur à figure rose, qui était passée au rouge foncé cette fois ; il était seul, il avait probablement déposé sa dame quelque part.
<c J'ai deux mots à vous dire en particulier, murmura-t-ii en me faisant des yeux de chat en fureur.
— Volontiers, monsieur.. •• quatre si tous voulez.
Je m^éloigne de ma société et je suis ce monsieur.
Lorsque nous sommes à l'écart, il me dît :^ — ^ Vous avez salué cette dame à laquelle je donnais le bras tout à l'heure ?
— C'est possible, monsieur.
— Vous la connaissez donc?
— Gela ne vous regarde pas.
— Pardonnez- moi, monsieur, cela me regarde beaucoup. Cette dame prétend qu'elle ne vous connaît pas. Voyons, monsieur, est-ce la vérité?.. Vous connait-elle, ou est-ce vous qui avez fait une méprise en la saluant ?
L^anxiété du petit monsieur m'amusait beaucoup... je me mis à lui rire au nez, en lui répondant :
— Je ne vous en dirai pas davantage... Alors il passa au cramoisi et s'écria :
— Je vous forcerai bien à me répondre, monsieur !
— Je ne crois pas.
— Je vous enfoncerai mon épée dans le corps. -^ Essayez si vous le pouvez, mais je tâcherai
d'y mettre obstacle.
Lik-dessus nous primes notre heure pour demain matin... c'est à dix heures à la Porte Maillot. Et voil& pourquoi il me faut deux témoins.
— Parbleu ! voilà un beau sujet de duel ! s'écrie Benjamin en haussant les épaules : se battre pour avoir salué une femme qu'on ne connut pas!... quelle folie !
— Mon cher ami, les trois quarts des duels ont eu pour motifs descauses plus futiles encore.
— Pourquoi n'avez-vous pas pris pour témoins les jeunes gens avec qui vous causiez sur le boulevard?
— Je m'en serais bien gardé ! ils avaient trouvé fort drôle mon idée de saluer cette dame sans la connaître et s'étaient bien promis d'en faire autant à la première occasion ; si je leur avais appris que cela me valait un duel, ils n'auraient plus été tentes de m'imiter !
— Ah ! mon cher Achille, je commence à m'apercevoir que vous n'êtes pas toujours bon à imiter.
— Taisez-vous, Benjamin, vous tournez à l'ours.
— En tous cas, je ne vous ferai pas un second, car je ne suis pas encore en état de me tenir longtemps sur mes jambes.
— Moi, dit Boucaros, je me suis bien promis de ne plus servir de témoin dans aucun duel depuis que j'ai vu ce qui est arrivé à ce pauvre M. Leminard !...
— Mais nous ne nousbattronspas au pistolet... c'est à i'épée, c'est convenu : ainsi il n*y a pas de danger pour les témoins.
— Ah ! on ne sait pas... Tun des combattants n'a qu'à trop se fendre!...
— Et vous, Arthur?
— Moi... ce serait avec plaisir, assurément... mais demain, cela m'est impossible.. . j'ai un rendez-vous pour une affaire importante... On doit venir chez mot au point du jour. . . et ce sera long...
— Très-bien ! vous ne pouvez pas, je ne vous demande pas vos raisons... Il ne me reste plus pour espoir que Tamboureau...
— Puisqu'il ne vous reste plus que moi, il faut bien que je sois votre second, dit le peintre.
— Ah ! bravo ! voilà qui est parler... Après tout, un témoin c'est bien assez pour une affaire si peu grave... Tamboureau, je n'en veux pas d'autre que vous.
— Et c'est pour demain soir ?...
— Non pas ! demain matin; veuillez être chez
moi avant neaf heures. Gela vous forcera à vous lever plas tèt que d'habitude... mais une fois n'est pas eoutume.
— Je serai chez vous avant neuf heures.
— Au revoir, messieurs.
— Bonne ehance, M. Rocheville!
— Oh! parbleu! je suis bien tranquille! une simple piqûre h ce petit monsieur et ce sera fini.
— Qui est-ce qui dit que ce ne sera pas lui qui sera piqué? dit Arthur lorsque Rocheville est j parti ; il a une assurance inconcevable !
— C'est déjà la moitié du succès, messieurs, dit Boucaros.
— C'est égal, murmure Benjamin, voilà un duel bien ridicule... et toutes ces blagues... puisque blague il y a, pourraient bien uu jour finir mal pour Rocheville... Aïe! Décidément j*ai eu tort de le prendre pour modèle.
Le même soir, sur les huit heures, Albert se rendait chez M. Valdener.
La vieille servante l'introduit dans le petit salon où Augusta est seule.
Elle tend la main à Albert, en lui disant :
— Je vous attendais.
— Et monsieur votre père ?
— Cette faiblesse de tantôt n'a pas eu de sui-
tes, mais ce soir il est fatigué et m'a priée de le laisser dormir on peu, c'est pour cela que vous me trouvez dans le salon.
Albert sent qu'il doit profiter de cette occasion pour savoir enfin ce qu'il peut espérer, et pour faire la commission dont Achille l'a chargé; mais la pensée qu'il va prier Augusta de lui ouvrir son cœur, de lui dire quel est celui qu'elle préfère, lui cause un trouble, une émotion dont il n'est pas maître, et il reste en silence près de la jeune fille, qui balbutie au bout de quelque temps:
— Vous n'avez donc plus rien à me dire, M. Albert!...
— Oh! pardonnez-moi, mademoiselle... c'est, au contraire, parce que j'ai beaucoup de choses à vous dire... que j'hésite... que je cherche par où ... je débuterai . . .
— Qu'importe!... je vous écouterai toujours avec intérêt...
— £h bien, mademoiselle... j'ai vu ce matin Rocheville... je lui ai conté... tout ce qui vous concernait... Il sait que vous êtes la fille de lil. Valdener... Il m'a chaîné de vous présenter ses excuses... ses regrets... l'expression de son repentir; du reste, je dois lui rendre justice, il
n*avait pas attendu cette révëlation pour me déclarer qu'il vous aimait... d*un amour réel... et maintenant... maintenant... si vous consentez à oublier ses fautes passées, il serait heureux de devenir votre époux...
Augusta ne répond rien ; mais depuis les premiers mots d'Albert elle a détourné la tête... Ce** lui-ci, ne recevant aucune réponse, se penche pour lire dans les traits de la jeune fille l'impression que lui font éprouver ses paroles, et il demeure tout saisi en voyant que le charmant visage d'Augusta est tout baigné de larmes.
— Mon Dieu, mademoiselle... vous pleurez?
— Oui..., murmure Augusta d'une voix tremblante, car je ne croyais pas que c'était pour un autre que vous aviez à me parler ! ...
Ces mots étaient trop bien sentis pour qu'un amant pût s'y méprendre. Albert tombe aux genoux de la jeune fille, il prend sa main qu'il couvre de baisers en s'écriant :
— J'ai dû tenir la promesse que j'avais faite à Achille; mais si vous m'aviez répondu que vous l'aimiez encore, je serais mort de ma douleur, car moi aussi je vous aime, je vous adore... et désormais le bonheur de ma vie entière dépend de vous !
Cette fois Âugusta a retourné la tète ; un charmant sourire s'est fait jour sous ses larmes et elle met son autre main dans celle d'Albert, en murmurant :
— A présent je suis bien heureuse aussi.
Dès cet instant la plus douce causerie s'établit entre les deux amants et n'est interrompue que par la sonnette de M. Valdener.
Les jeunes gens se hâtent de se rendre près du malade qui dit se sentir beaucoup mieux.
Albert ne croit pas devoir différer plus longtemps la demande qu*il veut faire au père d'Angusta.
M. Valdener entend avec joie l'aveu de l'amour d'Albert, il met la main de sa fille dans celle du jeune homme, en leur disant :
— Votre union est maintenant la plus grande consolation que je puisse éprouver... Ma chère Augusta aura enfin un protecteur... un ami...
— J'en aurai deux, voulez-vous dire, mon père?...
— Oui, sans doute... mais il ne faut pas trop compter sur moi... chère enfant, et comme je veux être témoin de votre bonheur, nous ferons en sorte que votre mariage se fasse le plus tôt possible.
Le lendemain, vers le midi, Albert se dirige \ vers la demeure de Rocheville.
— La réponse d'Augusta ne lui sera pas agréable, se dit-il, mais il faut pou tant bien que je la lui fasse connaître... Après tout, je ne crois pas Achille susceptible de ressentir un grand désespoir parce qu*on ne partage pas son amour.
Et cependant, Albert, qui redoute toujours de causer de la peine à quelqu'un, a le cœur serré en montant l'escalier qui conduit chez Achille.
Au premier étage il se trouve vis-à-vis d'Arthur qui descendait :
— Ah! vous allez voir ce pauvre Rocheville? dit le jeune homme au pistolet, en levant les yeux au ciel.
— Oui... mais de quel air me dites-vous cela!... est-ce qu'il lui serait arrivé quelque chose?
— Je crois bien!... quelque chose... qui ne s'effacera pas... Mais vous pouvez monter, on vous contera cela... moi, je suis pressé, je vais au tir...
— Expliquez-moi donc ce qui est arrivé a Rocheville...
— On va vous le dire là-haut... Je vous répète
qu'il faut que j'aille au tir... on m'y attend !.. .
Et Arthur Durbînot descend Tcscalier sans vouloir s'arrêter,
Albert se remet h monter.
Au second étage, il se trouve en face de Boucaros qui parait aussi très-pressé et lui dit :
— Bonjour, M. Monbreilly... vous allez voir Achille... Ah! cette fois il n'a pas été heureux... tant va la cruche â l'eau!... Cependant ce n'est pas dangereux... il n'a rien à craindre pour sa vie... le médecin en répond... mais, ma foi, à sa place, j'aimerais mieux avoir reçu une bonne blessure qui me tiendrait six mois au lit et qui ensuite ne laisserait plus de traces...
— Achille est donc blessé?
— Ah! c'est vrai, vous ne saviez donc pas qu'il avait un duel ce matin ?...
— Il avait un duel?...
— Pardon... mais je suis attendu... il s'agit d'un gigot... on doit se mettre à table à midi... je serais en retard, s'il est trop cuit ce sera ma faute et je ne m'en consolerais pas.
Albert veut obtenir d'autres explications, mais Bou caros ne l'écoute plus, il est déjà en bas de l'escalier.
Enfin Albert entre chez Rocheville qui est sur
son lit ; Benjamin et Tainboureau sont assis près de lui.
Achille a la tête tellement enveloppée de lingesj que c'est à peine si l'on aperçoit son œil gauche et le bout de son nez.
Cependant il a va entrer Monbreilly, et lui tend la main en murmurant :
— Mon cher Albert, si par hasard la réponse de mademoiselle Yaldener m'était favorable, je vous certifie que maintenant j'en serais fâché, car je ne puis pas décemment lui offrir d'épouser un borgne !
— Un borgne !... mon Dieu !••• que me ditesvous là, Achille?...
— C'est la vérité, dit Tamboureau. Ce matin il s'est battu à l'épée. J'ai bien vu sur-le-champ que son adversaire n'était pas fort, et de son côté Rocheville se bornait à se défendre, lorsque tout ï coup... vous savez... un coup de maladroit... une passe qui n'avait pas de sens commun... Rocheville a reçu dans la figure Tépée de son adversaire... elle lui a percé l'œil droit !..• c^est sans remède ! l'œil est entièrement perdu...
— Et il parait que la cicatrice sera affreuse ! dit Benjamine voix basse ; le pauvre garçon sera défiguré.
— Mais à propos de quoi ce duel?
— Parce que, sans la connaître, il avait salué en souriant la dame qui était au bras de ce monsieur... une petite blague, histoire de rire...
— Mais voilà une blague qui lui coûtera bien cher!
— Messieurs, murmura Achille en essayant de sourire, je porterai un bandeau sur un œil, cela me donnera un faux air de l'Amour... Eh bien, Albert vous ne m'avez pas répondu.
— Mon ami, Augusta n'accueille pas votre amour...
— Tant mieux... elle a bien raison... C'est vous qu'elle aime, et franchement vous méritez la préférence... Soyez heureux avec elle, je ne serai pas jaloux de votre bonheur.
— A propos, messieurs, dit Tamboureau, j'ai appris hier soir que madame Durbalde était partie pour la Russie avec un riche boyard, qui lui a donné pour cent mille francs de diamants !
— Bon voyage, dit Benjamin, je ne courrai pas après elle... sa connaissance m'a été trop chère !.. . Désormais je veux être sage... j'ai assez de ces dames qui ne nous prennent qu'au poids... de notre bourse... et qui nous quittent dès qu'il se présente quelqu'un pour surenchérir. Je vais
retourner près de papa, je rae marierai, j'aurai
des enfants.
Et Benjamin ajoute en baissant la voix : — Je tâcherai de ne point en faire des bla-
gueurs.