‹ La mare d'AuteuilChapitre 4 sur 35 · UNE AUTRE SOCIÉTÉ. — PORTRAITS · texte numérisé non relu

UNE AUTRE SOCIÉTÉ. — PORTRAITS

Le lendemain, h neuf heures du soir, Benjamin, qui a fait une toilette irréprochable, est au passage de l'Opéra où Achille ne tarde pas à le rejoindre.

— Fichtre ! vous êtes superbe ! dit Rocheville en toisant le jeune homme.

— J'ai pensé que pour aller dans une maison où vous me présentez. ••

-^ Vous avez très-bien fait; mais cette toilette ne suffit pas... Il faut maintenant que je vous

donne vos instructions, que je vous apprenne le rôle que vous devez jouer.

— Gomment ! je vais jouer un rôle, moi?

— Oui, mon cher Benjamin.

— Ou joue donc la comédie dans cette maison-là ?

— Pas ordinairement , mais nous allons leur en jouer une , nous , et je vous reponds qu'elle nous amusera.

— Je n'y suis pas du tout.

— Écoutez-moi, enfant. Je vais vous présenter chez les Duchampion comme un jeune sourdmuet de naissance, très-riche ^ et venu à Paris pour se choisir une femme.

— Vous allez dire que je suis sourd et muet?

— Oui, cher ami.

— Je ne pourrai donc ni parler, ni écouler ?

— Vous ne parlerez pas, mais vous pourrez très-bien écouter au contraire, d'autant plus que, vous croyant sourd , on ne se généra pas pour parler près de vous... Âh! mon cher Benjamin, comprenez-vous tout ce qu'il y aura de plaisant dans votre position , toutes les situations comiques qui en résulteront pour vous?... J'ai déjà fait deux fois le sourd-muet dans ma vie, et je vous assure que je me suis bien diverti.

— C'est possible, pour vous qui jpassez votre vie à faire des charges ; mais moi qui n'en ai pas l'habitude, je vous avoue que cela me séduit peu. Je ne saurai jamais jouer ce rôle-là... ce doit être fort difficile. Quand on me parlera , quand on m'appellera, je répondrai tout de suite.

— Mais, vous croyant sourd, on ne vous parlera pas, et comme vous pourriez vous retourner en entendant prononcer votre nom, nous allons vous en donner un autre.

— Vous voulez me présenter sous un faux nom... mais cela n'est pas bien... nous ne sommes pas en carnaval.

— On n'a pas besoin d'être en carnaval pour se déguiser... On voit bien, mon cher Benjamin, que vous ne connaissez pas encore le monde, où Ton passe sa vie & se tromper réciproquement et à se moquer les uns des autres.

— Gomment, dans la bonne société aussi ?

-* Partout ! seulement on y met plus de formes, mais le but est toujours le même.

— Mais je ne comprends rien & cette idée qui vous est venue de me présenter comme un sourdmaet chez des personnes que je ne connais pas.

— Parbleu ! si vous les connaissiez, cela ne serait plus possible. Écoutez-moi bien : cette

société dans laquelle je veux vous faire jouer ce rôle se compose d*étres essentiellement prétentieux, ridicules et ennuyeux. Je vous ai dit que j'avais à me venger du maître et de la maîtresse de la maison , qui cherchent à m'empécher de faire la cour à une jeune femme qui vole audevant de la séduction ; il 7 a aussi là plusieurs personnages qui se croient très-forts et, connaissant mon penchant à la plaisanterie, m'ont défié de jamais parvenir à les faire croire à une de mes chaînes. Comprenez-vous maintenant qu'il y va de mon honneur d'attraper tout ce monde-là?

— Je comprends que, pour vous, cela peut être drôle... mais pour moi... ces gens-là seront furieux contre moi lorsqu'ils sauront que je me suis moqué d'eux.

— D'abord je prends tout sur mon compte ; ensuite, pourquoi voulez-vous qu'ils devinent la vérité si vous jouez ^Ii^i votre rôle? Vous y allez ce soir, vous n'y retournerez plus... ils ne vous reverront jamais.

Benjamin secoue la tête en disant :

— Non , décidément, je ne me soucie pas de faire le sôurd-muet... J'aime mieux ne pas aller avec vous.

— Gomme il vous plaira ! répond Achille avec

un soupire railleur. Je croyais faire de vous un liomme de ma Irempe... riant et se moquant de tout ; je me suis trompe, n'en parlons plus. Seulement j'ajouterai que, pour prix de votre complaisance, je m'engageais à servir vos nouvelles amours. Vous êtes amoureux d'une certaine madame Durbalde que je ne connais pas, n'importe ! je vous aurais rendu son vainqueur... avant un mois!...

— Il serait possible!... Madame Durbalde! cette femme si séduisante! D'ici à un mois,^grâce à vous, je serai aimé d'elle?...

— Oh! distinguons, cbcr ami, je n'ai pas dit aimé... Il ne faut jamais promettre de l'amour!... c'est une chose qu'on obtient si difficilement pour soi-même, que ce serait par trop aventureux d'en promettre pour d'autres. Je vous ai dit que je vous mettrais à même de triompher d'elle ; enfin, qu'elle serait à vous, si vous savez vous y prendre... L'amour viendra ensuite s'il le veut... ce sera votre affaire, ça ne me regarde pas.

— Elle serait à moi !,.. mais c'est tout ce que je demande!...

— Pardieu I les hommes n'en demandent jamais davantage.

— Ah ! mon cher Rocheviile, c'est fini, je suis i. 5

votre esclave, disposez de mol ! je ferai le sourd, l'aveugle, le paralytique... tout ce que vous voudrez!...

— A la bonne heure ! vous voilà raisonnable ! D'ailleurs je vous répète que nous allons nous amuser... Votre rôle n'est pas si difficile que vous croyez... vous n'avez rien à dire; vous saluerez souvent, vous sourirez, et c'est tout.

— Mais si l'on me parle?

— Encore une fois, on ne vous parlera pas, vous croyant sourd. Et si quelqu'un s'en avisait, vous regarderez d'un air étonné sans répondre. Plus vous aurez l'air gauche et embarrassé, plus vous serez dans l'esprit de votre rôle.

— Alors, ça ira bien.

— Ah ! jouez-vous le whist?

— Certainement.

— Vous pourrez le jouer^ c'est un jeu où l'on ne doit pas parler, où il suffît de voir; ce doit être le triomphe d'un sourd-muet. Voyons... vous êtes M. de Boursicoff... jeune Russe...

— Mais je ne sais pas le russe...

— Mais vous êtes muet, malheureux !... Vous ne vous exprimez que par signes... avec ceux qui les comprennent; mais là vous n'aurez pas besoin d'en faire. Allons I en voiture. ••

— Et aTant ud mois j'aurai triomphé de madame Darbalde ?

^— Je vous le promets.

— C'est fini, je suis sourd-muet.

Les Duchampîon occupent dans le faubourg Saint- Honoré un fort bel et fort triste appartement au seeond, au fond d'une immense cour. Leur salon est Taste, haut, et ne s'échauffe jamais en hiver, même lorsque la cheminée est bourrée de bots... En été, c'est autre chose; comme l'appartement est situé au nord, il y règne une fraîcheur humide, qui manque rarement de vous enrhumer, quand vous y arrivez à la suite d'une course qui vous a échauffé.

Tous ces agréments n'empêchent point M. Duchampion de tenir à son logement, parce qu'il est bien distribué, vaste et peu cher pour sa grandeur. Madame Duchampion n^est pas de l'avis de son mari, elle désirerait déménager et habiter au midi ; son rêve est d'avoir un grand balcon et de pouvoir y mettre des fleurs. Cette différence d'opinion amène souvent des discussions entre les deux époux; mais M. Duchampion, qui a du caractère, les termine toujours par ces paroles :

— Madame, je ne déménagerai d'ici que mort! ou par la force des baïonnettes.

Or, comme madame Duchampion ne se détermine jamais k aller chercher la garde pour faire déménager son mari, ils ne déménagent pas.

Ce monsieur qui montre tant d'attachement pour ses lares est un ancien avocat qu'on n'a jamais entendu plaider; il parle cependant beaucoup des causes qu'il a gagnées, des plaidoyers fameux qu'il a fait entendre; mais tout cela est toujours accompagné du mot « autrefois, » ou u quand j'exerçais ! » Cependant M. Duchampion n'a guère plus de cinquante ans, et on lui a souvent dit :

-— Mais vous avez renoncé k votre profession de bien bonne heure!

A cela l'ancien avocat ne manque pas de répondre :

— J'avais besoin de repos... ma poitrine était fatiguée. Ayant assez de fortune pour vivre, j'ai dû céder aux sollicitations de mon épouse qui s'alarmait sur ma santé.

Vous saurez maintenant que ce monsieur si inquiet pour sa santé est un grand et gros homme taillé en tambour-major, et dont les joues sont toujours cerise ; le seul inconvénient qu'il paraisse éprouver est de ne posséder qu'une respiration courte que le moindre effort change

en soufflet. De cet énorme îndivîdn on est tout surpris d'entendre sortir une petite voix d'enfant mignardée et un peu zézayante. Le personnage est, du reste, toujours en harmonie avec sa voix^ il veut se donner de petites manières; et en met dans tout ce qu'il fait.

Les gens méchants (et il y en a toujours) prétendent que M. Duchampion n'a jamais trouvé à plaider, parce qu'il était poussif, et que la seule fois que cela lui soit arrivé, il a tellement soufflé au nez des juges que le président a déclaré la cause entendue pour ne point laisser l'avocat continuer.

Madame Duchampion a quarante ans bien sonnés; elle s'en donne trente-deux et s'y lient (comme au vingt et un). Elle n'a jamais eu pour elle qu'une de ces figures que l'on est convenu d'appeler chiffonnées, ce qui ordinairement signifie : drdlettes. passables ; mais quand les figures chiffonnées sont passées, il n'en reste plus que le chiffonnement , ce qui n'a rien d'agréable. Madame Duchampion, qui a été très-coquette et qui l'est encore, quoique ce soit bien inutilement, a toujours une toilette excessivement recherchée, et ne. pardonne point aux femmes qui sont jolies de plaire sans se donner de peine. En vieillissant

— Sicile devient extrêmement rigide sur les mœurs des dames qu'elle reçoit.

La fenune de César ne devait pas même être soupçonnée ; madame Duchampion ne veut avoir dans sa société que des femmes de César ; aussi ne reçoit-elle en général que des femmes laides.

Dans cette maison vous rencontrerez les demoiselles Floquart et leur tante. Si vous étiez dans un salon et que vous entendissiez annoncer deux demoiselles et leur tante, ou une dame flanquée de ses deux nièces , vous regarderiez bien vite vers la porte , croyant voir entrer deux jeunes personnes plus ou moins intéressantes, et quel serait votre désappointement de voir arriver deux énormes masses d'un âge fort respectable, mises toutes les deux absolument de même , comme ces petites pensionnaires qui sont en vacances.

Telles sont cependant les deux demoiselles Floquart, qui n'ont jamais été jolies, mais qui ont toujours été très-grasses ; en prenant de l'âge, leur embonpoint a fait des progrès , car les demoiselles Floquart ont bien dépassé la quarantaine et n'ont point encore trouvé de maris ; mais les deux sœurs se regardent toujours comme des jeunes filles, et, de leur printemps,

elles ont conservé l'babitude de se mettre Tune comme l'autre, et de s'appeler par leur petit nom.

Ainsi l'ainée, Alexandrine, est appelée Didine par sa sœur, tandis que la cadette, Paimyre, répond au nom de Mimire.

Ces demoiselles se tiennent fort droites, affectent un maintien roide, une extrême réserve dans leurs paroles, et font la grimace quand une dame a une robe un peu décolletée.

Didine et Mimire se placent Tune a côté de l'autre, mais quand l'une commence à raconter quelque chose , il est rare que sa sœur ne l'interrompe point pour rectifier quelque omission commise par sa sœur, à laquelle celle-ci refuse souvent de croire, ce qui amène alors des discussions intimes infiniment ennuyeuses pour les auditeurs.

Quant i la tante, elle est si petite, si grêle, que lorsque par hasard elle se trouve derrière ses nièces, on ne la voit plus ; il est fort difiSciie de la retrouver.

Elle n'entre dans un salon que pour s'asseoir, priser, tousser, cracher, graillonner, se moucher, puis se lever, saluer et s'en aller.

Il y a ensuite un vieux général qui ne joue qu'aux échecs, parce que c'est un jeu qui est

rimage de la guerre, et qui ne dit rien s'il ne parle point de ses anciennes campagnes ; mais sî par hasard vous le mettez sur ce chapitre, ou bien si quelqu'un raconte un fait d'armes contemporain, le général s'écrie alors :

— Je sais cela mieux que vous, j'y étais; je vais vous conter comment cela s'est passé.

Alors le vieux général commence un récit h un point du salon, et le finit toujours h un point opposé, parce que dans la chaleur de son discours, pour mieux vous décrire un champ de bataille avec le bout de sa canne, il recule sans cesse sa chaise sans s'inquiéter de ce qui peut se trouver derrière lui ; et il va ainsi jusqu'à ce qu'il soit acculé à la muraille, ou que, rencontrant une porte ouverte il ait disparu dans une autre pièce, d'où vous l'entendez continuer d'imiter le canon, la mitraille et de faire manœuvrer ses troupes.

Aussi dès que le vieux guerrier entame un de ses récits, chacun se dit : «c Méfions-nous ! » et on se hâte de lui faire de la place pour ne point se trouver sur le passage de sa division qui bouleverse chaises, fauteuils, et jusqu'aux paisibles joueurs de whist.

Puis M. Grainemont, grand homme, jeune

encore, assez beau garçon ; toujours coiffé, cravaté et ganté avec soin ; prétentieux dans ses paroles comme dans ses manières; parlant lentement afin de mieux s'écouter ; choisissant ses mots, tournant ses phrases, et cherchant sur le visage de son auditeur l'admiration qu'il se persuade produire.

Ce monsieur se dit homme de lettres, et prétend travailler sous le voile de l'anonyme ou du pseudonyme dans beaucoup de journaux.

11 a tout ce qu'il suffit d'avoir maintenant pour faire un critique ; il trouve mauvais tout ce qui parait, soit en livres, poésies ou pièces de théâtre ; il dénigre sans pitié les débutants et les ouvrages.

C'est pitoyable! c'est détestable!... c'est misérable ! Tel est le refrain habituel de ce monsieur.

Si on lui demandait de quel droit, lui, dont on cherche en vain les titres à la gloire, s'est fait le juge, l'arbitre souverain du mérite et des œuvres des autres, il vous répondrait peut-être :

« Un droit qa^an esprit vaste et ferme en ses desseins « A sur Tesprit grossier des vulgaires humains. »

Car ces gaillards-là ^ à force de vous dire du

-^semai des autres, finissent par se persuader qu'ils ont seuls du génie ; pauvres sats ! que les gens polis portent sur leurs épaules, que les imbéciles écoutent sans les comprendre, et que tout le reste fuit comme on s'éloigne de quelqu'un qui porte avec lui une odeur nauséabonde et qui soulève le cœur.

Un autre homme de lettres vient encore dans le salon des Duchampion ; celui-là du moins est vraiment un poëte : il a mis au jour des poésies qui sont imprimées ; on a de lui des vers qui ne sont pas sans mérite, ainsi que des traductions de plusieurs classiques ; mais le défaut de M. Leminard, qui avait bien la soixantaine, était de ne rien connaître de beau, d'agréable que les vers; en vieillissant il se croyait un Homère et s'occupait continuellement de versifier ; sur le moindre sujet il pensait à faire un madrigal. Du reste il était naïf dans l'aveu de son mérite; si on lui demandait h quel moment il faisait des vers, il répondait :

— Toujours... quand ça veut venir... Mais je ne me force pas... je laisse venir... Je me promène, je rêve, et ça vient... mais je ne me force jamais.

Ce qui entretenait M. Leminard dans cet en-

thousiasme pour son propre talent, était un de ses cousins, gros bonhomme, de Tâge de M. Leminard, et qui croyait que la gloire de son cousin rejaillissait sur lui; il jouait au naturel le rôle de compère, sans qu'il y eût rien d'étudié, de préparé entre lui et le vieux poëte ; mais dès que celoiei était dans une réunion, le gros cousin, qui Taecompagnait presque partout, ne manquait pas de dire à quelqu'un de la société :

— Avez-vous lu les derniers vers de Leminard sur cette rose qu'il a cueillie dans le jardin de madame Dubuisson?

— Non, je ne les connais pas...

— Ok! ils sont charmants... je veux qu'il TOUS les dise.

Et le cousin se mettait à crier :

— Leminard ! Leminard ! viens donc dire à madame les derniers vers que tu as faits sur cette rose... pour madame Dubuisson... et sans te forcer»., et en te promenant.

Le poëte s'avançait en souriant, et avec une mansuétude et une complaisance qui ne se fatiguaient jamais, il se mettait à réciter ces vers :

« Eà qoot, seule {... Aose aecompHel

V Seule e& «es lieux I point d^autres fleun I

« Par quel hasard, loi, qa^oa envie, « As-tu bravé les amants, les voleurs?

« Viens, belle rose, et sur femme jolie

« Tu te croiras parmi tes soeurs. »

On ne manquait pas d'applaudir, comme c'est l'usage parmi les gens bien élevés ; le gros cousin avait écouté d'un air ravi, enchanté de ce qu'il avait déjà entendu deux ou trois cents fois, puis il s'écriait en regardant tout le monde :

— Hein ! ... Gomme c'est joli... sur une rose... qui est-ce qui croirait qu'on trouve tout cela?... £t sur une rose... il ne se force pas!... il laisse venir.

Mais quelques personnes prétendaient que le cousin, dans son enthousiasme pour le talent de son parent, ne se donnait même pas la peine d'écouter ses vers ; car, une fois^ une dame ayant prié M. Leminard de lui réciter quelque chose, le poëte, suivant son habitude, s'était hâté de satisfaire à cette demande, et, ce soir-là, avait récité une élégie qu'il avait faite sur la mort d'un vieux chat. Ce qui n'avait pas empêché le cousin, après les applaudissements d'usage, de s'écrier :

— Hein !... Quelle facilité !•.. comme c'est coulant! ... et toujours sur unerose. . . et sans se forcer!

Vous verrez ensuite M. Duperson^ gros per-

sonnage entre deux âges qui a toujours Fair d'être de mauvaise humeur, dont le sourire est contrarié, la parole sèche, le regard presque farouche ; de ces gens qui semblent tratner Tennai avec eux et qui, lorsqu'ils vous voient gais, joyeux, en train de rire, ont un air étonné et semblent dire :

— Pourquoi donc ces gens-là s'amusent-ils? Je ne m'amuse pas, moi... et pourtant j'ai plus d'argent qu'eux*. • Gomment donc cela se fait-il ? Ça ne devrait pas être.

En effet, M. Duperson , autrefois petit commerçant plus que modeste, est aujourd'hui propriétaire, capitaliste, et a plus de cent mille francs de rente ; après avoir longtemps lutté contre la fortune, il a vu le sort lui devenir favorable, il a su profiter de cette heureuse chance ; depuis ce moment toutes ses entreprises ont réussi, il a eu constamment ce qu'on appelle du bonheur.

D semblerait alors que ce monsieur si fortuné

doit être toujours de bonne humeur; nous venons

de vous dire le contraire. Il y a des gens qui ne

savent pas être heureux, et qui sont aiffllgés de

voir que d'autres, sans posséder leur richesse,

ont trouvé ce merveilleux secret.

Ces gens-là sont trop ambitieux, ils voudraient 4. 6

tout aToir. Laisset done la g6îetë fttit i^atlVi^s diablts^ voHs qu{'possé4«2 Itt fortune, et né vous en prenez qu'il votts^tnéme si vous ne sâVee pas bien l'employer! E6da3re:& de t^ndfe hëtireiiit îe^ autres, peut^tre alors to Sèl*ez>-vons datàiltàgë. Mais le défeut des nouVeaut enrîebis e^t (te tJTé rien comprendre à ce bonbeur-là.

Vous trouverez encore cbtô lès Dtiebàiïipion de ces jeuoes beaux, infet^és dé leui^ perséAne et afleelatit sans eésse titi air impêHiiietit, pùtor masquer leur nullité et leur sottises { votai ^eiltar* querez qcre l'impertinence est ordinaîremeol la grande ressource des sots i aussi ces meSsicHir^ne se font^ils pas foute dfën user.

Puis la famille Gotirgille, grande famille! Si elle n*est point illustre die est du moins if0ili<breuse. Il y a d'abord le père, vieil avoeart see^ entêté, bavard, qui eroit plmdm* sans câise et coupe la parole à chaeuir pour parler de ehoses étrangères à la conversation; madaiiie son épouse : Anne-Joséphitie-Barbeite Oourgâle^ née Bellechottat, qui a la IffiQgue aussi déliée que soi» marî^ et^ pendant que celui^ei eonte un fait^ ne manque pas de raconter exaetemient le contraire; les auditeurs ont le droit de choisir, il y en a pour tous les goûts*

Vient epguile oiadeoioiselle Céurine GourgOk, qui a la t^te de plus que son père, qui est loDgue et mince comme unefliiteet toujours habillée dans on étroit fourreau camoM ai Pétoffe avait manqué;, bonnefille, du reste, toujours disposée à faire oe qu'on veut, mène un quatrième au whist avec le^ joueurs les plus cnnuTeux de I9 société.

Elle % vingt-^ix ans et a déclaré qu'eHe ne voulait pas se marier avant trente, pour jouer plus longtemps aux jeux innocents.

A trente ans, on croit qu'elle demandera un atuveau délai, et ainsi de suite.

Puis le jeune Astianax Gourgille, qui a vingtqoaMre ans, et qui aurait eu les plus grandes dispositions pour être avocat s'il avait pu se sorvîr de k parole aussi bien que sen père et sa mère ; mais on a fiai par reconnaître que ce que l'on atait ^is chez lui pour de la timidité était tout sîoqdement un vice de nature ; lorsque le jeune Astianax eut atteint vingt ans, on reconnut avec douleur qu'il était bègue.

CéUit un peu tard pour employer le procédé à» Oèmotthèn^f d'ailleurs, M. Astianax avait horreur des cailloux et ne voulait apprendre à proawcer qu'avee des truffes dans la bouche.

II fallut renoncer i en faire un avocat ; mais comme il avait étudié le Gode, on en fit un dentiste.

Il y a encore deux autres frères, l'un destiné à la médecine, l'autre h la guerre ; puis deux autres sœurs , l'une fort laide , qui a épousé un jeune homme qui n'avait que des dettes ; l'autre, assez jolie, mariée à un vieillard qui serait son grand-père, ce qui ne rempéche pas d'avoir déjà trois rejetons ; cela fait le plus grand honneur à la famille Gourgille, avec laquelle, dit-on, il suffit de s'allier pour être certain d'avoir une nombreuse postérité. Il y a comme cela des familles favorisées du ciel !

Vous parlerai-je encore de M. Soubriac, qui se dit homme d'affaires, qui prétend tout savoir parce qu'il a beaucoup voyagé, et qui dit comprendre toutes les langues, sans vouloir les parler?

De ce ci-devant diplomate, chauve et gris, mais qui a conservé la taille svelte d'un jeune homme, et s'est voué avec fureur au culte de la danse; qui ne manque pas un bal et, à peine arrivé, ne manque pas une danse ; fier d'être cité comme modèle aux jeunes gens qu'il dépasse dans la carrière ?

De ce jeune homme, qui se dandine toujours

sur ane jambe, rit de tout ce qu'on dit avec meilleure foi du monde, et dans sa conGance corn» menée quelquefois à rire dès que vous commencez à parler? De ce petit monsieur qui veut toujours avoir un air affairé et mystérieux, qui se faufile dans le salon, comme s'il voulait se dérober h une ovation; qui vous dit bonjour à demivoix, vous parle à Toreille pour vous demander si votre femme est là , ou si vous vous portez bien, et s'en va bientôt en marcbant sur ses pointes, en disant tout bas à ceux qui le retiennent :

— Non... ne m'arrêtez pas.., il m'est impossible de rester... Je suis attendu... mettez-vous devant moi... qu'on ne me voie pas partir!

Et il va en faire autant que cela dans deux ou trois autres réunions.

Avant de clore la liste de ces portraits, n'ou* blions pas M. et madame Clairvillier, personnages avec lesquels nous devons faire plus ample connaissance.

M. Clairvillier est un homme de trente-huit ans, ni bien ni mal, ni séduisant ni désagréable ; ce sont de ces hommes dont on ne dit rien, parce qu'il n'y a rien en eux qui mérite d'être remarqué.

Cependuot cekiirci avait peut-être ub caractère pli|8 Qiâginal que son physique ne le: proqiettai^

AioMiQt a^fse^ l'argent, mais s'aim^pt toi 4'a^ bord et ava^t toiiit, M. ClairviUier ne concevait point ces gens qui ont des passions qui leslourniei)(eot \ il n'admettaiit que celles qui donnenl; du plaisipr, et eneore lorsque cela n'allait pas, jqsh qu'à altérer la sfuité* Inutile de dire que M. Qgirvilfier n'était pas jaloux ; ii s'uimait trop Iw* mépie pour être bien amoureux de sa feoune»

Il s'était marié pour toucher une jolie dptqiiî devait rendre sa. situation plus confortable, puis pour trou'ifer en rentrant cheis lui, non pas posi^ tivem^nt... dês panJUmfles ^ des éganjk^ mm un dtner tout prêt, un appartement bien ebaud et une maison bien tenue.

Que sa femmce se fût absentée toute la journée, il ne s'en inquiétait pas, si rien ne manquait dans le service de sa maison.

Ce monsieur faisait des aiSaires à la bourse , mais il< devait y être trèsnprudent.

Madame ClairviUier est une femme qui a maintenant vingt-six ans.

C'est une jolie blonde, aux yeux tendres, au teint légèrement rosé.

Sa iotlle eet svelte etl^ère; il y a dans toute sa personne quelque chose de vaporeux, d'ëlégaot, qui rai^elle les héroïnes de hrd Byron eu les délieieoses peintures de Lawrenee,

Maïs il y a toujours le mauvais c6të dans les plus belles choses : ces femmes qui ont l'air de ne teniv k k terre que par complaisance, et seulement pour y poser leur orteil, ont bien rarement ces vertus domestiques que quelques hommes positifs ont encore la prétention de rechercher dans une épouse.

Ainsi ne demandez pas à Amélie (c^est le nom de madame Clairvillictr) de surveiller les dépenses de ses domestiques, de commander son dîner, de connaître l'état de son linge, fi donc ! tous ces détails l'ennuient; elle laisse cela aux soins de sa femme de chambre, qui heureusement pour elle est capable de diriger sa maison.

Amélie ne veut s'occuper que de sa toilette, de ses auteurs favoris, de sa musique, de ses romances , et des conquêtes qu'elle a faites au dernier bal où elle a été. Elle n'a pas d'enfant, et elle ne craint pas de dire qu'elle en est enchantée parée qu'dle n'aime pas les enfants.

Quand une fenmie ose avouer cela, elle est surle^ehamp classée : il foutlamettreau musée entre

la statue de Narcisse et celle de V Hermaphrodite.

Il est probable que cette jeune femme n'a pas encore connu l'amour, quoique, avant son mariage, elle ait eu avec Albert Monbreilly cette liaison platonique que celui-ci avait prise au sérieux. Une jeune fille mal élevée, maîtresse d'elle-même , se figure qu'elle doit inspirer et éprouver une passion, et elle écoute la première déclaration qu'on lui adresse, parce que c'est un amant qui se présente et qu'elle brûlait du désir d'en avoir un ; si ce n'est pas l'homme , c'est la déclaration qui lui plaît.

L'amour que lui avait inspiré Albert Monbreilly n'était pas bien fort, puisqu'il n'avait pu résister à quelques mois d'absence.

Alors Amélie avait pensé à la jolie toilette d'une mariée, à la cérémonie, au bal, à tous les regards qui seraient fixés sur elle quand elle entrerait à l'église , et elle s'était mariée pour tout cela.

Maintenant qu'elle est femme, elle ne s'occupe ni de son ménage ni de son mari ; elle n'a pas encore rencontré ce qu'elle désirait , ce qu'elle voyait àans ses rêves ; elle ne se sentira pas heureuse tant qu'elle n'aura pas trouvé cela. Ayant déjà des scènes désagréables avec son époux, qui

s'aperçoit quelquefois que sa femme ne s'occupe pas de sa maison, Amélie cherche l'oubli de ses ennuis en écoutant les discours d'Achille Roche- Tille qui, avec elle, fait du romantisme et de la passion échevelée, lui disant tout ce qui lui passe par la tête , en déguisant quelquefois avec peine une enyie de rire qq'il se donne à lui-même en singeant le Werther.

Maintenant entrons dans le salon desDuchampion, ou Achille introduit son jeune adepte Benjamin sous le nom de M. de Boursicoff, jeune Russe, sourd-muet de naissance.

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