UN SOURD-MUET
La réunion était nombreuse chez M. Duchampion ; son immense salon, qui n'avait jamais Fair bien éclairé, offrait ce coup d'œil, bizarre pour un observateur, de gens qui posent et de gens qui se posent. Dans un coin, h une table de whist, on avait placé un membre de la famille Gourgille, avec deux vieilles dames et le gros cousin du poète Leminard.
Celui-ci était appuyé contre un angle delà cheminée, n'ayant pas l'air de prêter la moindre at-
LA MiRB B^iUTBUlL.— ito. H. l. 7
tention à la conversation des deux demoiselles Floquart, et paraissant rêver, en regardant au plafond, à des vers que , probablement , il désirait laisser venir et qui peut-être ne voulaient pas venir.
En vain Mimire et Didine faisaient leur possible pour obtenir l'attention du poëte en échangeant un dialogue vif et animé; celui-ci s'obstinait à regarder le plafond.
Un cercle était formé devant la cheminée; madame Duchampion écoutait en souriant les mots méchants du journaliste Graînemont ; M. Soubriac y mêlait ses réflexions; quelques dames causaient entre elles des modes nouvelles. Madame Glairvillier, assise près d'elles, ne les écoutait pas et jetait alternativement ses regards sur la porte et sur une immense pendule, comme quelqu'un qui s'impatiente d'attendre.
Madame Gourgille et deux de ses filles semblaient vouloir cerner le vieux général.
M. Glairvillier causait debout dans un coin du salon avec M. Duchampion et quelques messieurs; enfin la petite tante de Mimire et Didine, à force de priser et d'éternuer, était arrivée à un état mixte, tenant sa bouche entr'ouverte et fermant ses yeux comme une personne qui espère tin
ëternument, mais qui n'est pas certaine de Tobtenir.
Tout à coup le gros cousin du vieux poëte s'écrie de la table de whist :
— Mon cousin Leminard ! il me semble que les demoiselles Floquart ne connaissent point tes vers sur cette rose... cueillie dans le jardin de madame Dubuisson... Récite-les-leur donc...
Le vieux poëte entendait fort bien silôt qu'on lui parlait devers : il cesse de regarder le plafond et, s'adressant aux deux sœurs j qui ce soir-là avaient chacune une robe à petits bouquets, de la même étoffe, faites et garnies de même, avec ceintures et coiffures pareilles, ce qui de trèsloio leur donnait l'air de deux novices :
— Mesdemoiselles, dit Leminard , je vais vous réciter ces vers.
Mais les deux soeurs^ qui avaient été vexées du peu d'attention que jusqu'alors le vieux poëte avait prêté à leurs discours, lui répondent presque en même temps :
— Nous les connaissons , monsieur, ces verslà... nous les connaissons !
— Alo|:*s , n^esdemoiselles , repriCAd M. Leminard en souriant^ je vais vous dire quelque chose que je viens de composer là... tout 4g
suite, à Finstant... en regardant au plafond... c*est venu tout naturellement, vous en aurez les prémices !
— Ah! voyons! dit M. Duchampion en se rapprochant avec quelques personnes.
Et on entoure le poëte, qui, après s'être un peu gratté le front, fait entendre ce quatrain :
« Dans le monde chacun a ses petits travers ; « On y revient toujours... sans obtenir de trêve ! « Voyez : chacun ici s'amuse, et moi je rêve... « Devinez-vous à quoi?... Je vous faisais ces versî »
— 0 bravo ! charmants ! ravissants ! s'écrie-t-on de tous côtés.
— £t sans se forcer. .. et toujours sur une rose! crie le gros cousin de la table de whist.
Cette fois quelques éclats de rire se mêlent aux applaudissements; M. Grainemont ne manque pas de dire à ses voisins :
— ' Le cousin n'est pas à ses répliques, il devrait assister aux répétitions.
— Il est fort distrait , dit madame Duchampion.
— Il n'en fait jamais d'autres, dit M. Soubriac. Mais la porte du salon s'ouvre et le domestique
annonce :
— M. Achille Rocbeville. M. de Boursicoff.
Un mouvement général a lieu dans le salon ; on entend un petit chuchotement de voix bourdonner, tandis que les têtes se lèvent pour voir entrer ce nouveau personnage que personne ne connaît, pas même les maîtres de la maison, qui se regardent aussi d'un air étonné.
Achille pénètre dans le salon avec cette aisance qui ne l'abandonnejamais, et, prenant par la main Benjamin qui est fort rouge et très-géné dans sa démarche, il le présente à madame Duchampion en lui disant :
— Permettez, madame, que je vous présente an jeune Russe, M. de Boursicoff, qui ne pourra pas vous témoigner le plaisir qu'il éprouve à être reçu dans votre salon... car ce pauvre garçon est privé delà parole .. il est sourd-muet...
— Un sourd«muet! répète-t-on de tous côtés. £t chacun regarde avec intérêt le nouveau
venu, et madame Duchampion lui fait les plus gracieux saints en disant :
— Gomment! il serait possible!... ce jeune homme... ah! quel malheur!... Monsieur, je suis bien charmée... prenez donc la peine de vous asseoir. . •
— £$t<e de naissance? depiande M. Ducbampion en venant saluer le jeune homme , qui de son côté se confond en saints.
— C'est toujours de naissance, répond Achille; ils naissent sourds, c'est pour cela qu'ils sont muets... Ils ne seraient pas muet$ s'ils n'étaient pas nés sourds.
— Oh! ceci n'est pas jwouvé, dit le jeune Goui^ille, le médecin. On n'est pas d'accord sur ce point ; nous avons eu des muets qui n'étaient pas sourds... et des sourds qui n'étaient pas muets... n'est-ce pas, mon père?
Mais le vieux Gourgille, tout à son jeu, se contente de répondre qu'il avait les honneurs, tandis que son partenaire murmure encore :
— Toujours sur une rose!
— Vous excuserez, madame, reprend Achille, la liberté que j'ai prise en vous amenant ce jeune homme, mais il ne connaît personne que moi à Paris, où il est arrivé depuis peu ; il est du reste d'une noble famille, immensément riche, et je crois que son intention, en venant en France, est de s'y choisir une épouse, car il est enthousiaste des Françaises : c'est donc un acte d'humanité et d'urbanité que de vouloir bien le recevoir chez vous.
A ce discours, un nouveau mouvement s'opère parmi le beau sexe ; les demoiselles 3e tiennent plus droites ; Didine et Mimire se remuenjt et se tortillent sur leurs chaises; quelques mamans sourient ; la vieille tante éternue.
Laissant chacun s'occuper du sourd -muet, qu'il a planté au milieu du salon, Achille profite de l'effet que produit Benjamin pour aller s'asseoir près de madame ClairvUlier, et entamer avec elle une conversation à demi-voix.
— Enfin je puis me rapprocher de vous, madame... de vous à qui je pense sans cesse... dont l'image ravissante est devant meç yeux e,t le jour et la nuit!...
— Prenez garde, M. Achille, on nous observe... on m'a déjà fait entendre que je causais beaucoup avec vous...
— Est-ce votre mari qui vous a dit cela ?
— M. Clairvillier!... oh, par exemple !... estce qu'il s'occupe de ce que je fais?... Cela lui est bien indifférent... Un homme de glace! qui ne pense qu'à l'argent... Ah! j'avais rêvé un autre sorti...
— Vous êtes si bien faite pour inspirer l'amour... cet amour qui ne voit rien au-dessus de l'objet de son culte... qui lui sacrifierait tout...
qui se trouverait heureux dans un désert avec l'objet qu'il idolâtre...
— Oh! oui... oui... un désert... une chaumière... mais il n'y a plus d'amants capables de tels sacrifices...
— Mettez mon amour à l'épreuve, vous verrez s'il n'est pas prêt à tout pour vous mériter...
— Je tremble qu'on ne vous entende.
— Ne craignez donc rien, ils sont tous occupés de mon jeune sourd-muet que je leur ai amené aCn qu'ils fassent moins attention à nous.
— Vraiment!... j'aime assez votre idée.
Pendant que Rocheville poursuit cet entretien,
Benjamin, regardé par tout le monde comme une béte curieuse, est allé s'asseoir dans un coin, où il se trouve avoir à sa gauche les deux sœurs Floquart et à sa droite le poëte Leminard qui s'est remis à regarder au plafond pour y chercher de nouvelles inspirations qu'il laisse venir.
Le jeune homme ne s'amuse pas du tout, il cherche en vain dans ce salon une figure qui le dédommage de la gêne que lui cause le personnage qu'on lui fait jouer.
Les jolies femmes sont généralement fort rares.
Eotrez dans ane saUe de spectacle, vous examinerez quelquefois chaque rang de loges, de galeries, sans y apercevoir une figure remarquable par sa beauté, ou même par sa gentillesse.
Il en est souvent ainsi dans une nombreuse réunion; il y a des toilettes, de rélégance, de jo- Ues tournures, mais vous y cherchez en vain une de ces têtes comme les peintres seuls savent en trouver.
Réduit à écouter, Benjamin entend ce que disent à sa gauche les deux sœurs qui singent les petites pensionnaires :
— C'est bien dommage qu'il soit sourd-muet, ce jeune homme, n'est-ce pas Mimire?...
— Oh ! ma foi, cela m'est bien égal! Je lui trouve l'air bête, à ce monsieur ; on dirait qu'il n'ose regarder personne... Les sourds-muets, ce sont comme des sauvages... Je ne voudrais pas rester seule avec un homme comme cela, j'en aurais peur.
— Moi pas... je lui trouve l'air timide... voilà tout...
— Oh! timide... Est-ce que les Russes sont timides ?. . . Des Cosaques ! ... Tu ne te rappelles donc pas ce qui est arrivé à notre tante en mil huit
cent quatorze ?••• Elle Ta cependant raconté assez souvent... Pauvre chère femme... qui le croirait?... Après cela, elle dit peut-être cela pour se vanter...
— Pourquoi donc, Mimire?... Elle était jeune alors notre tante...
— Oui, mais elle a toujours dû avoir l'air d'un petit chien assis!... Oh ! regarde donc, ma sœur, mademoiselle Gourgille Faînée regarde le sourdmuet en faisant des yeux blancs...
— Comme on lui a dit que ce jeune Russe venait en France pour se choisir une femme, eflp espère peut-être lui donner dans l'œil...
— Est-ce que tu épousierais un sourd-muet, toi, Dîdine?...
— Mais... je ne sais pas... Peut-être... Cela ne m'épouvanterait pas...
— Quelle société agréable cela doit faire!... Autant épouser une bûcfie.
— Mais on dit qu'ils entendent et comprennent très'bien par signes...
— Si celui-là comprend quelque cbos^, cela m'étonnerai t bien, car il a l'air d'une oie !
u Si ce sont là les avantages qi^e je dois retirer de ma position !..,. se dit Benjamin en éloignant un peu sa chaisie des deux sœu^rs, je ne
yî\
vois pas qu'ils me dédomnidgent beaoeoup de h contrainte qu'elle m'impose!... Fichtre! je voudrais bien m'en aller ! Est-ce que Roeheyille compte me laisser longtemps ici?... 0 charmante Durbaldel... pensons à tous! cela me donnera du courage... C'est égal, je voudrais être loin d'ici. »
Mais en s'éloignant de Mimire et de Didîne, auxquelles il ne pouvait s'empêcher de faire la grimace, Benjamin a frôlé le vieux poète, qui semblait vouloir magnétiser le plafond par ses regards.
M. Leminard, tiré brusquement de sa rêverie, regarde le soi-disant sourd-muet d'un air d'intérêt.. . on dirait qu'il va verser des larmes en le considérant ; mais tout à coup son visage devient joyeux, il se frappe le front, et s'écrie d'un air radieux :
— Ils sont venus !...
— Us sont venus !' répète le gros cousin en posant ses cartes sur la table. Ah! dis-nousles, Leminard, cela fera bien plaisir à la compagnie...
— Sapristi!... je ne suis pas de cet avis-là ! murmure M. Grainemont en regardant son voisin. Je trouve que cela devient fatigant.
— Qu'est-ce qui vous est venu , M, Leminard? dit madame Duchampion en souriant au poète.
— Quelques vers que je viens d'improviser... sur la position intéressante de ce jeune homme.
Et sans attendre qu'on les lui demande le poëte se met à déclamer :
« Jeone étranger, pour toi le sentier de la yie « Sera semé de fleurs auprès de ton amie; « Tes serments seront crus, car tu n'en feras pas, « Et, n'entendant jamais, aux autres tu croiras. »
Les applaudissements obligés partent de quelques mains ; le gros cousin s'enroue à crier :
— Bravo ! . . . comme c'est joli ! ... et sans se for^ cer... il les a laissés venir.
M. Grainemont s'éiouSe de rire dans son coin avec M. Soubrîac qui murmure :
— Oh ! c'est charmant ! les serments qui seront crus !
— Et le sentier de fleurs auprès de son amie. . . S'il va sans son amie, par exemple, il ne trouvera plus de fleurs...
— Moi, j'aime mieux ceux sur une rose...
— Et, n'entendant jamais, aux autres tu croiras! Ceci est du pur maître André, ce perruquier qui avait fait cette fameuse tragédie du
Tremblement de terre de Lisbonne, dans laquelle OD trouve une foule de vers tels que ceux-ci :
■ Croyez-le bien, seigneur, tous ces rapports vrais sont ; « Les gens de la ehaloape à coup sûr dit me Tont. \
— Savez-Tousbien, mon cherGrainemont, que maître André n'a eu contre lui que d'arriver trop tôt? Mais c'est un gaillard qui avait deviné nos tendances littéraires; il pressentait qu'un jour on se moquerait du rhythme et de la césure. Son dit me Vont ferait fortune aujourd'hui.
— Mais, en attendant, M. Leminard devrait bien nous faire le plaisir de ne plus laisser les vers lui venir.
— Voyez donc ce pauvre jeune homme... le sourd-muet ! On dirait qu'il a compris que c'était à lui que cela s'adressait, car il fait une dràle de figure.
Benjamin sentait l'impatience le gagner. N'y
tenant plus, il regardait constamment Achille,
aaquel 11 tâchait de faire comprendre par signes
qu'il voulait s'en aller ; mais, tout occupé de ce
qu'il dit h madame Glairvillier, Rocheville ne
fait pas attention aux signes de son ami, ou, s'il
les voit, il fait absolument comme s'il ne les
Toyait pas.
itfadanoie Ducharppion, qui a reip^^^^, les, gestes de Benjamin, dit enfin à RocbeyiUe :.
— Votre jeune ami veut vous dire quelque ehose... Voyez donc, M. RocheviHe, vous comprenez sans doute ses signes.
Achille» impatienté d'être intçrfpippu, répond sans même 3e retourner :
— Oui, madame... oui... je vois... je, comprends... il voudrait jouer au whist... il est.trèsfort au whist... voilà ce qu!il me fait coipprç^dre depuis une heure.
— Oh ! mais alors noujs allons le faire jouj^r.
— Justenient, dit le gros cousin en quittant la table, voici le rob fini. Moi, je cède noia place.
— Moi, dit le vieux Gourgille, j'avoue que, je, serai fort curieux de faire la partie d'un sourdmuet.
Benjamin est furieux ; bien loin d'avoir envie de jouer au whist, il meurt d'impatience; de quitter le salon ; mais la maîtresse de la maison vient le prendre par la main^ il n'y a pas n^oyen d'échapper à la partie de whist ; on le coq(]|^it à la table ; M.. Gourgille le saluis en se frappant, la poitrine, pour lui faire comprendre que c'es^lui qui est son partenaire ; on lui indique sa pl^cci
- Sfir -
et îe pauvre ^Benjamin se trouve bientôt àcdtë de deux vieilles damés et ayant le vieil avocat pour vis-à-vis.
On s'approche pour voir jouer le sourd-muet.
iénjaiûin n'avàlit fait la partie de whist que rarèinent ^à Louviers ; H jouait parfaitement mal.
— Il est très-fort, disent les deux Vieilles dames qtii jdtiënt contre luï.
~ Il a un jeu que je ne comprends ^às! dit le vietrx (ïiùrgille.
— Oh! il a un jeu très-fin.
— Je ie sais si c'est par finesse qu'il me coupe tous mes rois... ça me d!ér6utel...'Je n'y suis plîàs.'.. Jlffonsieur, pourquoi me boupez- vous mes rois?...
— Eh, mon Dieu ! M. Gourgilie, vous criez inutilement!...
— Ah ! c'est vrai... Je ne ferai plus la partie d'un sourd-n^uet... nous perdons t;6utes les levées par sa faute...
— C'est qiie vous ne compreneii ^as son jeu, M. Groùi^iïïe... je vous assuré qu'il a lin jeu très-profond.
Bénj!amin s'înqaièle peu de ^eHre^ il est tellement vexé de faire le whist qu'il joue eiicore ^iiè mal qUe dé coutume.
Son partenaire sue sang et eau, crie, saute sur sa chaise et essaye de faire comprendre des signes à son vis-à-vis ; mais les deux vieilles dames lui disent :
— Tenez-vous donc tranquille, M. Gourgille, vous savez bien qu'au whist il est défendu de parler.
— Mais, mesdames, puisque mon partenaire est sourd...
— Eh bien, alors, raison de plus... vous criez inutilement.
L'arrivée d'un nouveau personnage fait diversion k la partie de whist.
Un grand homme sec, jaune, portant des besicles et des cheveux longs qui flottent sur ses épaules, est entré dans le salon et forme un angle parfaitement aigu en saluant madame Duchampion qui s'écrie :
— Ah! M. Sauvinet!... quel plaisir de vous voir!... vous êtes si rare!...
— Madame... vous êtes trop aimable...
— Pourquoi ne vous voit-on que de loin à loin?...
— Madame, le travail me laisse peu de temps à moi...
— Ah! c'est vrai, vous êtes un savant, vous.
M. Sauvinet; mon mari prétend que vous possédez toutes les langues...
— Toutes! c'est beaucoup dire... cependant je crois qu'il n'est guère de pays où je ne saurais me faire comprendre...
— Sauriez-vous aussi par hasard le langage des sourds-muets...
— Des sourds-muets?... mais ne plaisantez pas, madame; j'ai suivi un cours tenu par un des meilleurs élèves du fameux Sicard...
— Gomment ! vous sauriez causer avec un sourd-muet ?
— Sans le moindre doute, madame; mais pourquoi me demandez-vous cela?
— C'est que justement ce soir nous en possédons un ici.
— Un sourd-muet?
— Oui... c'est un jeune Russe, M. de Boursicoff. C'est M. Achille Rocheville qui nous l'a présenté... Tenez... il joue au whist... ce jeune homme là-bas.
— Ah! madame! vous ne m'eussiez pas dit qu'il était sourd-muet, que rien qu'à ses yeux je l'aurais deviné tout de suite.
— En vérité !
— Ils ont tous quelque chose de particulier
dans le regard... qbelqùe cbose d'abrupt... qui les rapproche de rhomme dësbôië... Regardez vous-même...
— C'est vrai... je n'avais pas encore remarqué. Mais justement la partie est finie... vous allez causer avec lui.
J^ vieux Gourgille perdait dix fiches ; il avait quitté la table en jurant de ne plus se mettre avec un sourd-muet.
Benjamin se lève pour aller rejoindre Aehille, lorsqu'il est arrêté par M. Sauvinct, qui se place devant lui et commence à faire jouer ses mains et ses doigts.
Benjamin ouvre de grands yeux et se demande si ce monsieur a l'intention de lui montrer une figure de cancan.
Le g^aitd hbmme i besicles ne se dérange pas ; il continue sa pantodiime. Beoijamini se sent alors pris d'une envie de rire qu'il ne peut contenir, et M. Sauvinet s'écrie ;
— Voyez-vous î il m'a eômprià... Ce 4ué je lui ai dit lui parait drôle.. . oh! il me comprend pai^faitement.
— Demandez-lui donc s'il a l^iûtèntiè'n de se choisir une é|^usfé à Paris, &H mlédad^è Duchaïn-
pîoii eh jeWài à lé dérbbëe uh iregard sur les demoiselle FlbqùàH.
— Ceci est assez difficile ! répondit Sauvinet; cependant noas y ârriverotis.
Ce monsieur se redresse, se pose devant Benjamin et fait de iiouveâu lé télégraphe avec ses mains et ses bras ; iè soi-disant sourd-muet, désil>ant mettre (in à cette scène ^ui rembarrasse, se basarde à faire quelques gestes dans le genre de ceux que les enfahts emploient quand ils se moquent l'uti de l'autre; le grand homme jaune polisse un bri 'de surprise.
— Que vous dit-il donc? demande M. Duchampion.
— Qu'il ne veut épouser qu'un'è femme dé soixante ans...
— Ah ! pas possible !
— Si, vraithent; je comprends parfaitement... Je lié peux pas m'y tromper.
Toutes les msfmans sourient h Benjamiii, comme pour lui faire entendre qu'il a très-bon goût.
Tandis que Grainemont murùiure :
— !1 faut éite diablement sburd-muet pour avoir de ces goûts-là.
M. Sauvinet parait vouloir pousser très-loin la
conversation avec Benjamin, et celui-ci s*est déjà mordu les lèvres plusieurs fois pour ne point lui crier :
— Monsieur, vous m'ennuyez! laissez-moi tranquille !
A chaque instant la situation du faux sourd devient plus critique; le grand monsieur insiste longtemps sur un geste probablement fort clair et pour lequel il demande une réponse.
Benjamin s'est décidé à placer son pouce sur le bout de son nez en faisant jouer les autres doigts, lorsqu'un grand mouvement a lieu dans le salon.
C'est le vieux général qui raconte une bataille et fait manœuvrer sa chaise sans le moindre égard pour ce qui lui fait obstacle; il a déjà déchiré deux robes, renversé un guéridon, et il menace de se jeter dans les deux sœurs Mimire et Didine, lorsque celles-ci poussent de grands cris en fuyant vers la maîtresse de la maison.
Ce mouvement rompt le cercle qui s'était formé autour de Benjamin; celui-ci en profite, il bouscule les chaises pour arriver jusqu'à Rocheville et lui frappe sur l'épaule en lui montrant la porte d'un air fort significatif.
— Soit, dit Achille, partons ! aussi bien ma victoire est sûre maintenant.
Et ces messieurs sortent du salon mis en révolution par les manœuvres du vieux général.