‹ La mare d'AuteuilChapitre 6 sur 35 · UNE ENSEIGNE · texte numérisé non relu

UNE ENSEIGNE

Quelques jours après cette soirée, Benjamin était dans Fatelier de Tamboureau. Le jeune peintre, ayant à peu près terminé le portrait de madame Durbalde, l'avait pris chez lui pour travailler au fond; Benjamin, qui avait appris cela, passait presque toutes ses journées chez Tamboureau en contemplation devant le portrait.

Le jeune rapin est à sa place habituelle ; il ne mange plus de 4>runes, parce qu'elles sont devenues rares et chères, mais il mord dans des 4. 9

petites poires de blanquette grosses comme des olives.

Boucaros, coiffé d'un vieux foulard troué, dont les bouts effiloqués retombent sur son œil gauche, et habillé d'une espèce de robe de chambre qui ressemble à un vieux cafetan turc, est devant un chevalet, armé de sa palette ; il mélange deux couleurs avec l'enthousiasme d'un peintre qui vient de découvrir un ton heureux, et il empâte une figure de femme, comme s'il voulait lui faire des reliefs.

L'atelier est au grand complet.

De temps à autre^Tamboureau quitte son pinceau et va se mettre devant son piano sur lequel il tape avec force, tout en vocalisant quelques passages d'un grand air d'opéra.

— Qu'telle est bien ! comme eela pessenbleî*.. murmuré Benjamin qtfi est debout devant le portraR de madame Durbalde..

— Encore un peu de lumière a mettre dans le fond et ce sera fini.

•*- Comment I est^^e que vous irez le rendre alors?

— Tiens ! il est bon enfant ; dites donc, farceur, est-ce que vous ci*oyez que je fais des portraits pour les garder?... Merci... cela arrive

quelquefois, mais ça ne m'amuse guère alors... Après cela, si vous voulez, je puis vous en faire une copie.. «

— Ah! ce n'est pas une copie... ce n'est pas une peinture*.* c'est Toriginal que je veux, et fioûbevill^ a promis de me le faire avoir!

— Ah! ah! ah! comment ! M. Rocheville se charge de ces choses-là ?.,«

— Vous connaissez Achille Rocheville?

— Qui est-ce qui ne le connaît pas ? J'ai fait dix fois son portrait; autrefois il le répijindait beaucoup dans le beau sexe, maintenant il n*a plus besoin de ^ela pour réussir..»

— Sapristi! Bpucaros, qu'est-ce que tu flan* ques donc avec tant d'acharnement sur le por* tr^ît de ta fruitière ?.«.

— C'est un rose-abricot qui rend parfaite^' ment le ton de ses joues...

-— Tu lui en mets trop.

— Laisse-moi donc tranquille... elle a de grosses joues*..

— Ah! «'est le portrait de votre fruitière que vous faites là, Mt Boucaros? dit Benjamin.

— Oui, jeune ami<f • car vous m'avez permis ce titre qui m'honore... Gomment trouvez- vous la susdite?...

— Ma foi, si vous voulez me permettre de vous parler franchement. ..

— Je Texige... La louange ne séduit que les petits talents.

— Eh bien... en regardant ce portrait, je croyais que vous faisiez un homme habillé en femme.

Tamboureau et le rapin se mettent à rire. Boucaros s'écrie :

— Ne riez pas, messieurs ; ce que vient de dire notre ami Godichon est le plus bel éloge qu'il puisse faire de mon ouvrage, car en effet ma fruitière a parfaitement l'air d'un homme habillé en femme. Que grignotes -tu là-bas, Buridan?

— C'est rien... c'est de la petite poire de blanquette.

— Offre-m'en.

— Donnez-moi des sous, je vais aller vous en chercher.

— Je te dis de m'en offrir, butor! Je verrai si elles sont bonnes et si je dois en acheter... Ce

petit drdie est pleutre comme un rat.

— Je ne sais ce que devient Rocheville, dit Benjamin; depuis huit jours, impossible de le rencoqtrer chez lui.

— Il prépare quelque nouvelle blague... Ça de la blanquette?... Jamais... Tu as achète cela h un sou le tas, mîsërable escroc !

— J*aî dit chez moi qu'on me trouverait ici, si Ton désirait nie parler, répond Benjamin; cela ne vous contrarie pas, M. Tamboureau?

— Me contrarier, par exemple!... ma maison est ouverte k tout le monde.

— Et à tous vents ! ajoute Boucaros.

— J'aime à pratiquer l'hospitalité.

— C'est pour cela que je me suis établi chez lui. Et votre maîtresse, mademoiselle Lucie, qu'en faites-vous donc?

— Je n'en fais plus rien... je l'ai lâchée.

— Est-ce qu'elle vous a fait quelque infidélité?

— Bien au contraire, elle m'aimait trop, et je n'aime pas les femmes qui m'aiment tant.

— Que les hommes sont ingrats ! ... Ah ! si cette belle dame m'aimait!... Et ce Rocheville qui m'avait promis... Est-ce qu'il compte m'avoir fait faire le sourd-muet pour rien?...

— Âh ! elle est bien bonne votre soirée de sourd muet; je me la rappellerai, celle-là.

On vient d'ouvrir la porte de l'atelier, c'est Arthur Durbinot qui entre tout pâle et tout défait,

Depuis le dtaer à Bercy, le jeune homme au pistolet s'est lié intimement avec Tamboureau, qui du reste est l'ami de tout le monde.

Arthur, comme tous ces gens qui passent leur vie s^uiis savoir comment employer leurtemp$, est fort aise d'avoir Irouvë un nouvel endroit où il peut aller passer ses journées, pour donner un prétexte à sa paresse ; il est devenu très-épris dç la peinture et veut prendre des leçoo3 de dessin.

— Ahl voilà M. Arthur, dit Tamboureau.

— Bonjour, messieurs...

— Ah ! bonjour, M. Benjamin.. .Sapristij... ai» je couru !... Je n'ai plus de respiration.

— Tiens, c'est vrai, vous avez la figure tout à l'envers... Est-*ce qu'il vous est encore arrivé un événement?

— J'en ai peur... et pourtant je doute encore...

— Si vous n'en êtes pas sûr, il y a de l'espoir.

— Uessieurs, il faut vous dire que depuis hier... je suis bien inquiet, bien tourmenté, «. Éléonore est sortie hier sur les trois heures pour aller acheter du saumon... Elle l'aime beaucoup... moi aussi... si bien que pour nous régaler à notre dîner, elle dit : u Je vais tâcher de trouver du saumon... » et elle part. Une heure» deux heures, trois heures s'écoulent et elle ne revient pas...

Je eommeoçais & m'impatienter... Il était sept beures... nous diaioas à six, je me dis : » Où diable est-eUe alice pour avoir 4u saumon ? » Bref, la soirée se passe... je me décide à manger un morceau sur le pouce, puis je sors, je parcours les marchés... je m'informe chez des marchandes de poisson... on me dit que le saumon était fort rare. .. enfin, je rentre, la nuit se passe, et point d'Éléonore...

— Elle a peut-^tre pris le chemin de fer pour aller en acheter un au Havre.

— C'est ce que j'ai pensé... mais elle aurait dû me prévenir. Ce matin j'ai été à la halle, partouU.. point de nouvelles d'Éléonore..* Je me promenais, inquiet et rêveur, sur les boulevards. . . quand, dans le fond d'un coupé qui filait sur la chaussée, il me semble voir une femme qui a la figure et la robe d'Éléonore.... Je m'élance après la voiture... j'allais comme le vent, je l'atteins... on baisse le store, je crie : « ÉléoAore..« si tu as du saumon... où vas- tu comme ça?...»Mais, bah! le coupé filait toujours, les jambes me manquent... je suis obligé de le laisser s'éloigner... Ah! monsieur] deux fois j'ai mis la main sur mon pistolet, j'avais envie de tuer le cheval... il n'y en avait qu'un... alors la voiture se serait nécessai^

rement arrêtée. .. Mais je me suis dit : « Si ce n'est pas Éléonore qui est là dedans, je me ferai une vilaine affaire... j'aurais un cheval à rembourser... » Et je n'ai pas tiré.

— Vous avez bien fait, M. Arthur ; d'ailleurs ce pauvre cheval était fort innocent de tout cela.

— Calmez-vous, votre Éléonore reviendra et avec du saumon, je le gagerais.

— Vous croyez... Si je n'ai pas de ses nouvelles aujourd'hui, j'irai faire ma déposition au parquet du procureur général...

— Il me semble que chez le commissaire de police ce serait suffisant.

— Oh! si elle m'avait trahi... vous ne savez pas ce dont je suis capable !...

— Nous nous en doutons bien.

— Je ferais un mauvais coup !

— Votre pistolet ratera.

— Oh! non, il ne rate pas. Moi qui voulais faire.faire mon portrait pour le lui donner !... et comme elle adore les coupés, je me serais fait peindre dans un coupé... c'était une assez jolie idée.

— C'eut été encore plus original de ne faire peindre que le coupé, en la prévenant que vous étiez dedans.

— Tiens... au fait...

— Et ce serait un moyen ingénieux de donner son portrait sans compromettre une femme...

— Ah ! victoire! voilà Rocheville enfin. Achille entre dans l'atelier et court se jeter sur

le divan en disant :

— Oui, messieurs, me voila... Bonjour, jeune Apelks... Tiens, voilà M. Durbinot; quant à Benjamin, je savais le trouver ici... Eh bien, quoi de noaveau?... Godichon soupire toujours?...

— Tenez, homme qui ne croyez pas à l'amour... venez voir ce portrait, et dites si on peut voir cette dame avec indifférence.

Achille va regarder le portrait de madame Durbalde.

— Oui, c'est une jolie femme...

— N'est-ce pas qu'elle est adorable?

— Oh! adorable... quelle folie. Il faut dire à toutes les femmes qu'on les adore... mais les adorer... à quoi bon?... Pour devenir triste et maussade comme Godichon?

— Vous savez ce que vous m'avez promis, Achille?

— Soyez tranquille, j'y pense... mais nous avons du temps... je n'ai pas encore eu l'occasion de me trouver avec Valdener... je veux qu'il

vous présente lui-même à sa belle... Hoin! ce sera assez adroit....

— Je mérite bien cela pour avoir fait le sourdmuet, tandis que monsieur faisait sa «ovr à une blonde... A propos... vos affaires xuat^ell^ ooiarché?

— De ce c^je n'ai plus de vœux à former... c'est-à-dire si, maintenant j'ai à désirer que cette passion n'aille pas trop loin ; ces femmes ramaQtiques prennent à la lettre tout ce q^'on leur dit, et cela devient parfois fort embarr^^ssaol... Qu'avez-vous, Arthur?... vous avez l'air plus ef" faré que de coutume ?

-^ Son Éléonore est allée trop loin lui chearcber du saumon, elle ne revient plus...

— Ah! la bonne force... jQPiais depuis quand connaissez-vous donc notre ami Tan)l)oureau?

— Depuis que nous avons diné à Bercy avec M. Benjamin, et qu'en revenant nous avons sauvé une jeune fille que l'on voulait assassiner...

— Une jeune fille qu'on voulait ajSsassinerL.» quelle histoire nous fait-il là?...

— C'est la vérité... la grisette que novsavon^ sauvée est même de votre connaissance*^*

— Oh! oui... et très-intime je n'en dpUtepas*«. c'est celle qui était au Château des Fleurs avec la

— ffff —

millionnaire qtii â six ondes... que rouâ m'avez hissée à reconcfaîfe, tândfis que ¥00*8 , tous em- Tueaitt l'autre... (fui, du reste, est fort jolie..; n'est-ce pas, messieurs?...

— Otff, rfîe est très-Bien.

— Comment! c'est d'Augusta que tous voufet parler.

— fcrsfement! de madame Augusta, le nom ne me revenait pas.

— Et vous l'avez sauvée quand... où... de quoi... 2r quéf montent?

Arthur fait fe récit de Tàvetiture arrivée sur les bords du' canal, mai^ c'est Tamboureau qui le tennine, par la i^aisiDuque, tout occupé de cacher son pisfoiet, D>utftittot n'est psrs de (tenx qui ont secouru la jeune fille.

Àcfaitte a écouté très-attentivement ce récit âttqad il semble prendre beaucoup dlntérét.

— Pourquoi donc ne m'aviez-vous pas parlé de cette aventui*€$, Benjamin? dit-il quand le pêmtne a cessé de parler.

— Parce que cela m'était sorti de la tête... cela ne m'intéresse pas beaucoup... Je ne pensais pas que cela vous intéressait davantage... je ne présmnais pas que vous pensiez encore à cette jeune fille...

— Pardonnez-moi... j'y pense...

— Ordinairement quand une femme a ëtë votre maîtresse, c'est fini, vous cessez de vous en occuper.

— Mais cdle-ci n'a pas été ma maltresse... je vous l'assure.

— Oh ! en voilà une bonne de blague ! et 0 l'a emmenée, le soir, promener au bois de Boulogne... il va nous dire à présent que c'est une vertu !

— Une vertu... non, je ne vous dirai pas cela... car ce que vous venez de me conter me prouve que j'ai été sa dupe... Ah !... elle sort le soir sur les onze heures de la rue du Grand-Prieuré !

— Oui, et elle avait cent cinquante francs dans sa poche...

— Ah! mademoiselle Augusta... comme vous avez dû vous moquer de moi... Mais patience, je prendrai ma revanche!...

— Que dites-vous, Rocheville?

— Rien... je dis que je vais dîner. Qui est-ce qui vient avec moi?

— Moi.

— Moi.

— Moi j'irai volontiers, dit Boucaros, à condition qu'on dînera chez ma fruitière 5 j'ai des rai-

■ sons pour utiliser mes cachets dans ce moment. B — Parbleu , messieurs , voilà un nouveau

■ restaurant que je serais curieux de connaître... I Faisons-en la partie... allons dîner chez la frui- " tière : ça va-t-il?

— Accepté.

— Accepté.

— Eh bien, messieurs, vous serez étonnés... Je ne veux pas vous en dire plus; mais, parole d'honneur, vous serez surpris.

— Et cela nous coûtera?

— Vingt-deux sous par tête.

— C'est d'autant moins la peine de s'en passer, qu'en sortant de là on a le droit d'aller diner ailleurs.

— Messieurs , dans Paris Q y a comme cela une foule de choses curieuses à connaître, à observer, et devant lesquelles on passe trop souvent sans s'arrêter !

— Allons dtner chez la fruitière . Mais cinq personnes inattendues... croyez-vous que sa cuisine pourra suffire à ce surcroît d'amateurs ?

— Elle sufBt à tout, elle a des ressources infinies.

— Et où se trouve ce nouveau Rocher de Cancale?

U MiRB D'aUTBOIL.— ëD. B. L iO

— Faubourg Saint-Denis... dans le haut.

— Marchons, c'est Boucaros qui nous conduit. La troupe joyeuse était en marche ^ et se trou-

Tait faubourg Saint-Denis^ presque à la hauteur de la prison de Saint-Lazare, lorsque Boucaros, qui marchait seul en tête comme le tambour-Aïajor, s'arrête tout à coup devant une maison de chétive apparence et commence à se tortiller, à se tenir le ventre en riant aux larmes.

— Est-ce la vue.de son restaurant qui le rend si joyeux ? demande Achille.

On rejoint Boucaros ^ on veut le questionner; pour toute réponse il désigne du doigt la niaison, dans laquelle cependant il n'entre pas. Les jeunes gens l'examinent à leur tour et voient, au-dessus d'une petite porte bâtarde , un tableau servant d'enseigne... Benjamin demeure pétrifié en reconnaissant son portrait privé du cadre, et sous lequel est écrit :

« Au jeune Fermier, Nicolas loilie des ânesses qui ont du lait toute la journée. »

La gaieté de Boucaros a bientôt gagné tonte la bande. Benjamin lui-même ne peut s'empêcher de faire comme les autres, et il mêle ses éclats de rire à ceux de ses compagnons.

— Eh bien I que vous avais-je dit ! s'écrie

Achille. Je me doutais bien que Berthe vous mënageait quelque surprise. Allons, jetine fermier, il faut prendre votre parti ; cela vous apprendra à vous faire peindre avec une ménagerie pour perspective. Tout ceci ne doit pas nous empêcher d'aller dîner. En marche !

-^ Sapristi ! c*est vexant tout de même ! dit Tamboureau en regardant son ouvrage.

— C'est qu'il est très-ressemblant! dit Arthur. Mon Dieu ! je voudrais pourtant bien savoir si Éléonore est revenue avec du saumon !...

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