CHAPITRE SIXIEME
TABLE D'h6tE CHEZ UNE FRUITIÈRE.
Dans une salle basse, située derrière une boutique, mais où Ton pouvait entrer piar une porte donnant spr ]a cour de la maison, on a pressé une table et mis dix couverts.
Cette salle, qui brille par sa simplicité, n'aya;^t poi^r tous meubles que les chaises de paille qui entourent la table, est cependant décorée tout le long de la muraille par des guirlande3 de hari* cots verts enfilés pour sécher, par des bottes d'oseille et d'épinards de différentes gro3seurs, par
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quelques melons flanqués sur des tablettes, et par une grande quantité de bocaux remplis de cornicbons et de petits oignons qui nagent dans du vinaigre.
Neuf personnes sont dans cette pièce :
Deux employés, probablement surnuméraires dans leur administration ; car leurs paletots semblent avoir été déjà retournés plusieurs fois ; et ces messieurs ont des chemises de couleur qui leur servent de gilet ; mais on est en été et le gilet peut être supprimé, faculté dont quelques personnes usent même en hiver ;
Un vieux monsieur qui porte un bonnet de soie noire et par-dessus une grande visière en carton vert, laquelle se marie assez bien avec le bonnet noir pour figurer une casquette d'étudiant allemand ;
Un jeune homme qui a un col dont les pointes lui montent jusqu'aux yeux, et une jaquette tellement courte qu'elle ne serait pas assez longue pour une veste ,
Puis un petit garçon de neuf à dix ans, qui parait professer un profond mépris pour les mouchoirs et court dans la salle, et tape sur la table avec chaque couteau, en criant :
— Ah! il y a des beignets. •. nous mangerons
des beignets*. . des bëbë ! des beignets ! Jevas me régaler... Taurai des bé... des gnets... des beignets !
Voilà pour le sexe mâle ; passons au féminin :
Une yieille dame qui a bien quatre-vingts ans, peut-être plus ; qui est passablement voûtée et ratatinée , mais qui est encore mise avec coquetterie, et dont la figure fine et spirituelle annonce de ces têtes fortes qui ont traversé les révolutions, les bouleversements, les changements et les revirements faits par les hommes sans que cela ait attaqué en rien leurs facultés ;
Une dame longue et maigre annonçant la cinquantaine, des traits prononcés, un nez long et pointu comme un bec d*oiseau, de larges sourcils, des moustaches très-bien accusées, voilà le physique.
Ajoutez-y un air prétentieux et presque dédaigneux, voilà pour le reste.
Puis une autre dame flottant eutre quarantequatre et quarante-huit ans, figure commune, couperosée, nez plein de tabac, cheveux à Tanglaise tombant sur la place de sa gorge, faisant des petites mines enfantines et une voix cadencée;
Enfin une autre dame plus jeune, assez bien
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faite, assez gentille, mais faite comme quatre sous, et dont la robe sale et fanée semble ne pas tenir sur ses épaules.
Voili pour le beau sexe.
L'arrivée des cinqjeunes gens cause une émeute dans Ia salle ; les dames se confondent eq r^vé* rences, les bommes en saluts; on se remue ppqr eberoher des cbaises qu'on ne trouve pas. Au iqî-^ Heu de tout ce hourvari, ie petit garçon coatinue de sauter et de courir dans la salle en qriant :
— Il y aura des beignets... des bébé, des gnet« gnets... je mangerai des beignets I
r-- Mon Dieu t Ghildebrand, teneas-vou^ dpQQ... soyez donc plus sage ! s'écrie la d^me aui^ ao*^ glaises, qui est la mère du petit garçon. Ces messieurs croiront que vous êtes un petit gour«mand... qui ne pense qu'à manger.
— Tiens, oui!.,, que j'y pense, moi... petite mère ; tu sais bien que tu m'as amené ici pour les beignets, tu dis qu'il n'y a que ça de bon ! ...
— Vous êtes un sot ! taisea-^vous ou je vous claque.
La réponse du petit garçon fait beaucoup rire les nouveaux venus. Cepeunlant h nuiitresse de la table d'bdte arrive ; c'est une grande et fppte femm^, qui a l'air d'une portière de bonne mai*
son ; elle salue gracieusement son monde, ajoute un léger clignement d'œil pour Boucaros et lui dit:
— Ah ! que c'est aimable à vous, M. Boucaros, de nous amen^ du monde...
— Vous le voyez, madame Bavigeon, je pense a vous.*., et du reste je m'en occupe toujours... car je vous tiens par les joues en ce moment.
— Ah ! mon portrait... Faurai-je bientAt? ^- Dans... cinq ou six jours.
— Achevez-moi bien vite, M. Boucaros^ je me mettrai ici. Voyez- vous, dans cette salle... comme ça fera bien !
— Oui... entre ces bocaux de cornichons... cela meublera*. • Mais le diner, madame Ravageon... soignez-nous cela.
— Soyez tranquilles, messieurs... il y aura des suppléments.
^-^ Qu'en tend^elle par des suppléments? demande Arthur à Boucaros, tandis que madame Ravageon va et vient dans la salle avec une grosse jeune fille courte et laide qu'elle vient d^appeler pour ajouter cinq couverts, et décrocher une botte d'oseille et une botte d'épinards.
— Parbleu! ce sont ces bottes que Ton enlève qui servirontde supplément, dit Achille en riant.
— Est-ce que vous croyez qu'elle n'ajoutera pour cinq hommes que de l'oseille et des épinards? Ce serait peu restaurant.
— Je crois, mon cher ami, que nous sommes venus ici pour nous amuser, par conséquent il faut prendre tout gaiement... D'ailleurs, vous avez votre pistolet sur vous, n'est-ce pas?
— Assurément, je l'ai : pourquoi cela ?
— Parce que, du moment que vous avez votre pistolet, vous êtes parfaitement tranquille... Ah! bon, voilà Boucaros qui fait le gentil près de la maman du petit Childebrand... Oh! le scélérat! en voilà un qui est armé de courage!...
* — Messieurs, dit Tamboureau en examinant la table , savez-vous pourquoi les Grecs mangeaient couchés...
— Parce qu'ils ne mangeaient pas assis apparemment... Ah! Tamboureau, de grâce, laisseznous tranquilles avec vos Grecs !... Vous devriez esquisser le portrait de cette grande dame à moustaches... Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?... Vous devez la connaître, car vous avez déjà diné ici, vous, avec votre Pylade Boucaros.
— Oui, j'y viens diner quand je suis un peu malade... et que j'ai besoin de me rafraichir.
— Ah ! diable, voilà qui nous promet un joli festin.
— Plaisanterie à part, messieurs, vous verrez qu'on ne dine pas trop mal ici.
— Pas trop, mais assez.
— Cette grande femme à moustaches qui pourrait représenter avec succès les chefs de brigands ou les tyrans féroces et barbares, est une dame auteur, ou un homme de lettres, comme vous voudrez.
— J'aime mieux la prendre pour un homme de lettres, elle semble appelée à porter des culottes ; elle doit faire des tragédies ?
— Non, elle fait des livres pour régénérer le monde et pour le bonheur de l'humanité.
— Ah ! fichtre, voilà qui est fort bien de sa part.
— Afin de travailler avec plus de loisirs à ses ouvrages pour le bonheur de l'humanité, cette dame laissait son mari sortir avec un pantalon troué, et mettait à la porte ses deux petits enfants en leur administrant des claques quand i]s lui demandaient du pain. Le mari ayant témoigné à son épouse qu'elle travaillait trop pour l'humanité et pas assez pour sa famille, madame Terrenoire a quitté un homme qui n'était pas
digne de la comprendre, et des enfants qui se permettaient d'avoir faim lorsque leur m^e écrivait. Seule, maintenant, et maîtresse de son temps...
— Elle s'est vouée entièrement i rbumanité !
— Oui, mais comme ses ouvrages ne la font pas vivre, parce que le public et les libraires s'obstinent & ne pas y mordre,.. Ahl le publie se montre bien ingrat quelquefois!... Cette dame épluche des épinards et écosse des pois dans ses moments perdus... Comme cUe a beaucoup de moments perdus, elle est souvent employée par madame Ravageon... qui la traite, du reste, avec tous les égards dus k une personne d'un si grand mérite, et lui donne à diner en guise d'appointements.
— Très-bien... Et cette dame dont la tenue a un peu trop d'abandon et la robe pas assez de fraîcheur?
— Cette dame, c'est une demoiselle ; c'est mademoiselle Serpette, grand talent dramatique*. • en herbe ; elle n'est pas encore au Conservatoire, mais depuis six ans elle a la promesse d'y entr^; en attendant, elle donne des leçons de déclamation quand elle en trouve ; elle joue à la banlieue et même à Paris quand on a besoin de quelqu'un
pour remplacer au pied levé une aetriee malade, et ooDime lout teh rapp<yrte peu, et souvent même ne rapporte rien, dans ses moments perdus.,, et elle en a beaucoup aussi, elle épluche de Toseîlle et éeosse des pois chez madame RavageoD.
— Ah çà, il n'y a donc que des ëcosseuses de pois ici !... Voilà une table d'hète d'un genre tout particulier... mais ce n'en est que plus dr61e... Ahf si j'étais romancier, si j'écrivais des tableaux de mœurs... mais de mœurs vraies... de ces mœurs qui existent enfin, comme je m'estime* rais heureux lorsque ie has«rd me ferait déeou* vrir une table d'hôte eomme celle-ci ! Et cette vieille dame la*-bas, esi*ee qu'elle éplucherait aussi de l'oseille ?... Gela me ferait de la peine, je l'avoue.
^*«- Oh ! ne plaisantez pas avec cette dame, car elle ne serait pas en reste pour vous répondre. C'est une personne trës-eomme il faut; elle est veuve de trois mar» ; elle a eu de la fortune, elle B même eu voiture et laquais à ses ordres ; mais les révolutions, les événements lui ont presque tout enlevé ; cependant il lui reste de quoi vivre modestement, mais elle est philosophe, elle s'accommode de tout, elle vient diner ici quel-
quefois, parce que cela l'amuse, et qu'elle se moque de presque tous ceux qu'elle y trouve. Elle a quatre-vingt-huit ans, et un excellent estomac ; elle court et va partout seule; elle adore le spectacle et y va souvent, elle assure qu'elle y fait encore des conquêtes; elle rentre seule le soir fort tard ; peu lui importe, elle n'a peur de rien. Un monsieur lui ayant un jour offert son bras, à la sortie d'un spectacle, pour la reconduire jusqu'à sa porte, elle lui a dit d'un air goguenard : « Vous voulez me reconduire... est-ce parce que vous êtes amoureux de moi ? Non ! eh bien, alors laissez-moi tranquille, je n'ai pas besoin d'un bras pour rentrer chez moi. » Enfin, cette dame ne se couche jamais avant minuit ; si elle est dans une soirée qui se prolonge tard, elle passe volontiers Ja nuit k jouer au whist ou & la bouillotte; s'il y a bal, elle va prendre un monsieur, et elle fait plusieurs tours de valse aussi bien que si elle n'avait que vingt ans; voilà ce que j'appelle , moi, une charmante vieillesse, et je n'amplifie en rien, c'est de l'histoire, monsieur.
— Parbleu, je retiens alors une place à table k côté de cette dame.
A force d'aller et de venir avec sa grosse ser-
vante, madame Ravageon est parvenue à faire tenir cinq couverts de plus sur sa table, tout en administrant quelques chiquenaudes au jeune Ghildebrand qui s'amuse à ôter de leur place les couteaux et les fourchettes en chantant son re* frain habituel sur les beignets.
— A table !. . à table, mesdames et messieurs! crie la fruitière qui vient d'entrer armée d'une énorme soupière d'où s'échappe une odeur qui n'a rien de commun avec le bouillon.
Achille présente sa main à la vieille dame qui Faccepteen souriant, et il se trouve à table entre elle et la demoiselle qui a envie d'entrer au Conservatoire. Tout le monde étant placé, madame Ravageon, qui se tient debout devant son potage, une louche en main, comme un sacrificateur devant l'autel, s'écrie tout 2i coup en appelant sa servante :
— Gotte !.. « Go tte ! ... et les cornichons ?. . . Gomment ! vous avez oublié les cornichons!... Mettezen un bocal à chaque bout de table.
La grosse Gotte exécute les ordres de sa maitresse.
— Quel luxe de cornichons ! dit Achille h sa vieille voisine.
— C'est le seul luxe qu'on se permette ici, mon-
sîeur; maî6 vous devez déjà vous être aperçu que les cornichons n*y manquaient pofnt.
Bladame Ravageon sert de son potage, qui est aux herbes, et dans lequel domine un parfum de cerfeuil.
— Voilà qui est pour nous préparer, dit Bou-
caros en souriant.
— J'aurais préféré du bouillon, dit Arthur.
— En fait de bouillon, vous ne trouverez ici que du bouillon de veau... c'est bien plus rafraîchissant.
Le vieux monsieur à la visière verte trouve le potage trop relevé..
— Oui, il 7 a trop de cerfeuil, dit la vieille dame.
La demoiselle qui n'est pas au Conservatoire en redemande deux fois, ce qui annonce un besoin bien urgent de se rafraîchir, ou la ferme volonté de rester une artiste en herbe.
— Et des cornichons! Je veux des cornichons, moi! dit le petit garçon en tambourinant sur son assiette avec sa fourchette et son couteau.
— Tout à rheure, Ghildebrand ; soyez donc moins bruyant , mon fils.
— Mais on peut le satisfaire, madame, dit Arthur qui se trouve près des cornichons.
Et aossitAt, attirant à lui It bocal, Dorblnot le débouche et plonge dedans une fourchette ; mais les cornichons étaient £6rt gros, l'ouverture dtt bocal assez petite, et chaque fois qu'il attirait à lui la fourchette, le cornichon se détachait et retombait dans le vinaigre.
— Diable! mais ce n'est pas aussi facile que je raurais cru ! dit Arthur découragé.
— Si vous essayiez, avec votre pistolet, de tirer sur un cornichon ? dit Achille; quand vous l'auriez tué, il surnagerait et vous l'auriez plus facilement.
Tous les habitués de la table d'hôte se regardent d'un air étonné. ,
— Ce monsieur a un pistolet sur lui? demande l'actrice en herbe à Achille.
— Oui, mademoiselle; mais rassurez*vous , c'est absolument comme s'il n'en avait pas.
— Passez-moi ce bocal, dit Boucaros ; cela me connaît ça, je vais vous montrer comment on a des cornichons.
Aussitôt, prenant une espèce de lardoire placée sur la table pour cet usage, Boucaros pique profondément dans le bocal, et, retirant sa lardoire bien verticalement, il amène dehors un superbe corpicbon; il recommence cette ma-
nœuvre, jusqu'à ce que madame Ravageon tousse très-fort, ce qui veut dire sans doute qu*il a assez péché de cornichons, car il jette aussitôt la lardoire de côté en disant :
— Ma foi, messieurs, je ne puis pas en avoir davantage.
— Mais c'est déjà très-joli, dit Achille, et je suis bien aise de connaître votre talent pour ce genre de pèche.
— Eh bien, Benjamin, vous ne dites rien?... Ce que c'est que d'avoir été sourd-muet pourtant !... il en reste toujours quelque chose.
— Gemonsieura étésourd*muet? dit madame Terrenoire en fixant Benjamin avec admiration.
— Oui, madame, répond Achille; il l'a été pendant quelque temps.
— Et comment a-t-il été guéri ?
— En assistant aux exercices du polygone, madame.
La vieille dame pousse le bras d'Achille, en lui disant à demi-voix :
— Gomme vous vous moquez d'eux !
— Vous croyez, madame?
— Je ne le crois pas, j'en suis sûre. Cependant la servante a mis sur la table un
morceau de bœuf fort respectable, puis un plat
d*ëpinards surmontés de croûtes, puis un plat do farce surmonté d'œufs durs.
Le petit Childebrand frappe dans ses mains et sur la table, en criant :
— Ah! de la farce!... j'en mange tous les jours & la pension, ça donne la foire...
— £h bien, Childebrand !... mon fils !... Ah ! grand Dieu ! est-il possible de dire de ces choseslà devant le monde!... Si tous continuez, on va vous envoyer dtner dans la cour.
Les ciùq jeunes gens riaient aux larmes. La vieille dame en faisait autant. Lorsque Rocheville retrouve la parole, il dit :
— Pourquoi gronder monsieur votre fils, madame ? A son âge on ne sait pas encore déguiser sa pensée. Ce qu'il a dit est peut-être un peu trop technique, mais cela n*est pas dépourvu de vérité.
— Oui, oui, ça la donne, reprend Childebrand en sautant sur sa chaise ; la preuve, c'est que maman l'a eue plus de quinze jours... et qu'elle disait : «Ah ! c'est cette mauvaise farce de la fruitière qui m'a fichu ça!... »
La dame aux anglaises devient pourpre, elle veut s'élancer sur son fils. Benjamin et Tamboureau la retiennent; le petit garçon, effrayé, dis-
parait un moment sous la table ; le jeune homme au col excentrique profite de ce désordre pour avaler tous les cornichons que Boucaros a retires du bocal.
Enfin on est parvenu à calmer la mère de Childebrand et à retirer celui-ci de dessous la table. Madame RaYageon, qui est demeurée impassible pendant tous ces débats, fait passer de son bcBuf , de sa farce, de ses épinards; les habitués acceptent de tout cela ; Boucaros en redemande, les nouveaux dîneurs y touchent à peine, le petit Childebrand fait des boulettes avec son pain en murmurant :
— £t les beignets?... quand donc qu'on apportera les beignets?... J*aime pas tout ça, moi ! ça sent le graillon.
Une odeur de friture très-prononcée et qui commençait à former dans la salle comme un brouillard, annonce que Ton s'accupe du plat tant désiré par le petit garçon.
— Est-ce qu'il n*y aura pas un second service? demande Benjamin à Boucaros.
— Mais pour vingt-deux sous, vous êtes bien exigeant ! Rassurez-vous cependant, il est probable qu'il y aura un plat de poisson, il y en a toujours.