PROJET DE LOI POUR LES CENTENAIRES
Le second service arrive ; il se compose d'une carpe (rite y d'un plat de beignets et d'une énorme salade de laitue.
Les habitués poussent des cris d'admiration, les deux employés croient même devoir adresser un speech à la maîtresse de l'endroit, et l'un d'eux, après avoir passé deux fois le bout de sa langue sur ses lèvres pour y ramasser un restant d'épinards, se lève et dit :
— Je formule un compliment à madame Ra-
vageon pour la fieiçon... copieuse dont elle nous i. IS
traite aujourd'hui, et, ainsi que M. Boucaros, je ne manquerai pas dVn faire part à mes amis et connaissances... pour lui amener des pensionnaires qui, j'en suis certain, ne m'auront que des obligations... et voilà lout.
Madame Ravageon fait une révérence à ce compliment , tandis qu'Achille dit bas & sa vieille voisine :
— Mais s*il y a de l'extra aujourd'hui, comment est-ce donc les autres jours?
— II n'y a point de friandise, répond la vieille dame, ou alors il n'y a point de poisson.^ mais on veut vous séduire... et je crois qu'on en sera pour ses frais, car vous êtes venu ici par curiosité... pour rire un moment, mais vous n'y revieadirez paa.
— Vous Qrojjf^z,, aiadame? et qui mous finit donc penser cela ?
— C'est qWilest bien; facile d&voir h voCre tournure, à vos manières que vous n'étesi point un. habitué da ce genre de table d'hôte*... et je vous en fais mon oompliment.
— MaîS) madame, je doute que l'on ea frë^ quente où il se trouve meilleure eompaf^ie: que la vôtre.
— Vous êtes très-aûnable ! du reste ce n'est
{MIS h compagnie que j'attaque ici ; en géfiëral dk est foilt ii«axiéte... sauf cette dame Terre- Dofre là-bas, qui ferait beaucoup mieux de ravauder ses bas que nie faire des *ouvrages où personne, ni elle*méme, ne comprend goutte.
-* Mais vous, madame, est-ce par goût on par économie que it^us dinez ici ?
— C'est un peu l'un et Tautre... Je n'y viens pas tous les jours, mais j'aime à changer... Je suis UB garçon h présent!... è mois âge on peut fMre ceique l'on veut, on ne craint plus le qu'«n dira-t-onl...
— C'est un privilège.
"- Que vous n*ètes pas pressé d'avoir, n'esl-ce pas?
Le présence des beignets et leur doux parfum avaient remis 4e ijeune Chîidebrand en gaictë; il refrappe sur son assiette, il danse de nouveau stt sa chaise ; il faut absolument qu'on lui donne des beignets avant que personne n'y touche, ce n'est qu'en lui remplissant la bouc)»e qu'on parvient à le calmer.
Cependant les habitnés se précipitent sur les arêtes de ia carpe, pois sur la salade, et oo attaque enfin les fameux beignets, mais ils avaient ^Q igeût de carpe très-prononeé.
— Heureusement , dit la vieille dame à Achille, que la carpe avait un goût de beignets, cela fait compensation.
Le dessert apporté se compose de deux' assiettes de pommes , de quelques poires de la grosseur de celles que croquait le jeune Buridan, et d'un morceau de fromage de Brie qui nécessite l'ouverture des portes et des fenêtres.
— Est-ce que l'on ne boit pas d'autre vin? demande Arthur, après avoir tâté sa poche pour s'assurer s'il n'a pas perdu son pistolet.
— D'autres vins, répond madame Ravageon en souriant ; on peut en avoir d'autres... on peut avoir tout ce que l'on désire ici, seulement ce sera un supplément.
— Va donc pour le supplément, dit Achille, et je demanderai à la société la permission de lui offrir du Champagne. Madame, veuillez en faire venir deux bouteilles.
Les habitués ne savent plus ou ils en sont, ils se lèvent, ils saluent. Le vieux monsieur qui a une visière tend la main à tout le monde, la maman de Ghildebrand repasse ses doigts dans ses anglaises ; son fils prend plusieurs pommes sur une assiette ; la demoiselle qui guigne le Conserva-
toire baisse les cpnuletles de sa robe de manière à ce que cel]e-ci ne tienne presque plus à son dos. Elle est débraillée comme ces dames qui Tont maintenant en débardeur au bal de l'Opéra.
La vieille dame se contente de dire à son voisin :
— Décidément, vous voulez leur tourner la tête à tous.
— Je veux les mettre en gaieté, voilà tout, madame. Les beignets avaient commencé, le Champagne les achèvera.
Les deux bouteilles de Champagne sont apportées et débouchées par Achille et Boucaros. Le premier verse h ses voisins, le second se verse continuellement k lui-même ; on est obligé de lui retirer la bouteille.
— Messieurs, dit Achille en se levant, permettez-moi de porter un toast k madame, qui par sa gaieté et son esprit est, malgré son âge, tout aussi jeune que nous.
Le toast est porté par toute la société; la Tieille dame, après avoir trinqué avec chacun, dit k la compagnie :
— Je suis très-sensible à votre politesse...
J'aimerais mieux être la plus jeune que la plus
vieille de la société, mais il faut bien sesoemettre eu cours du temps ; je ne veux pas dissimuler avec vous, et je vo«s dirai franchement mon âge, je ne le dis pas à tout le monde; il y a des jours où je me rajeunis. Eh bien, j'ai quatre-vingt-neuf ans sonnés...
— Avec une santé et une tète comme la vôtre, madame, il est permis de dire que c'^tun bel âge.
— Grand âge plutôt !... Et pourtant, monsieur, il m'est venu quelquefois une idée... une pensée... Ah! si cette idée était adoptée... si on la Tnettait à exécution, c'est alors qu'il serait permis de nous dire, à nous autres nonagénaires, que nous avons un bel âge, car en vieillissant, a« lieu de nous attrister... au lieu de nous inquiéter pour nos derniers jours, nous aurions un espoir, une perspective de bonheur... que nous n'atteindrions pas toujours, mais enfin une jolie vue dans le lointain; c'est déjà quelque chose... même lorsqu'on ne doit pas aller se promener par là.
— De grâce, madame, daignez nous faire part de cette idée...
— Volontiers,, . Il y a bien longtemps que j'existe, j'ai vécu sous bien des gouvernements,
j*ai vu <seuK-ci remplacés par oeux-Ii... Mais rassurez^vous, je ne veux pas vous parler poil* tiipie!... on en a trop parié depuis que j'existe pour que j'y aie pris goût ; seulement je me suis dit quelquefois : Pourquoi donc tous les ;^u<- Teraements qui ne veulent que le bonheur des {ouyeroés... c'«st oe qu'ils disent du moins, et moi je crois k toutes les promesses que l'on fait ; poiHT^ooi donc ceux qui sont au pouvoir, qui ont en main la puissance, ne s'occupent- ils jamais de ces pauvres centenaires?... Âfa ! je vous vois fiourire!... vous vous dites : Des centenaires! mais il n'y en a pas, ou s'il y en a, c'est si rare! Eh bien! c'est justement parce que les cente* nairesne sont pas communs que mon projet pourrait s'exécuter sans coûter beaucoup i TÉtat. Je vaudrais, moi, du moment qu'une personne aurait accompli sa quatre-vingt-dix-neuvième année^ remarquez que je dis quatre-vingt-dixneuf, car alors on entre dans sa centième année, ^ar conséquent il me semble qu'on est parfaitement centenaire et qu'il n'est pas besoin pour eela qu'on ait cent ans accomplis ; du moment, dooe, qu'une personne aurait fini ses quatreyingt'dix-neuf ans, le gouvernement devrait lui faire dix mille francs de pension. Cette pension
s^éteindrait avec le centenaire... Croyez-yous donc que cela coûterait beaucoup à l'État, et qu'il aurait de longues années à la servir?... Vous trouverez peut*étre que je fais la pension un peu forte; non, lorsqu'on fait tant que de vouloir rendre les gens heureux, il ne faut pas être mesquin dans ses bienfaits. Vous avez du remarquer que presque toutes les personnes qui arrivent à un âge très-avancé sont fort mal pourvues du côté de la fortune. Pourquoi? C'est qu'il en coûte pour vivre apparemment ! Mais voyez quel changement cette loi amènerait dans l'existence des vieillards!... Au lieu de voir tout en noir, l'avenir pour eux deviendrait riant, séduisant, fortuné; au lieu de s'effrayer en se voyant une année de plus, ils souriraient à l'espoir d'arriver h la centaine ; et ces paijivres gens, qui s'attristent, qui se tourmentent, cesseraient de trembler pour leur avenir.
« Au lieu de se répéter à chaque instant que ces jours que le ciel leur accorde encore, ils ne pourraient les soutenir sans les secours de la bienfaisance , tristes pensées pour des gens qui savent déjà qu'ils approchent du terme de leur carrière... eh bien, ils auraient en perspective un avenir fortuné... toutes les jouissances
de la vie !... Elles arriveraient nn peu tard, sans doute, mais ils auraient au moins l'espoir de les connaître... Et puis, tous les vieillards ne sont pas égoïstes!...
«c Combien d'entre eux se diraient :
» Si j'arrive à avoir la pension de dix mille francs, certes ! je n'en mangerai pas même la moitié!... mais que de bien je pourrai faire! Je rendrai heureux mes petits-enfants ou tous ceux qui m'aimeront encore... et chaque année que le ciel m'accordera de plus, au lieu d'être un fardeau pour les autres, je serai à même de répandre de nouveaux bienfaits...
« Ah ! ce serait tant de bonheur que cela serait capable de faire vivre plus longtemps!... Mais, je le répète encore, alors même que sur mille vieilles gens, pas une seule personne ne serait arrivée i l'âge exigé pour avoir la pension, grâce à la loi que je demande, que je désire, ces mille personnes au lieu de se courber péniblement sous le poids des ans, auraient en vieillissant senti une douce espérance ranimer leur courage... elles auraient eu le bien-être, la fortune en perspective... elles auraient pu faire des projets... des rêves de bonheur... Croyez-vous donc que ce ne soit pas quelque chose?... Tous vos
grands faisears d'utopies qui ne sont pas pëaKsables n>oat jamais trouve ce secret*là !
« Voilà, messieurs et mesdames, ce <|ue je voudrais que le gouvernement fît en favenr^des centenaires... Et 'ne cix)yez pas que ce soit mon intérêt qui 'm'ait fafit concevoir cette idëe ; grâce au ciel, si je n'ai pas dix mille francs de rente, j*aî de quoi vivre... J'avoue cependant que si je deviens'centenaire et qu'on ait ^ntla loi que je demande, je ne refuserai pas la pension.
<c Mon projet est simple, peu coûteux, facile à exécuter... Il donnerait à la vieillesse des rêves agréables... de riantes espérances... il sèmerait des fleurs sur les pas de ceux qui approchent du tombeau... Eh, eh! que sait-on?... un jour arrivera peut-être où, la politique ne troublant plus toutes les cervelles, on s'occupera davantage du 'bonheur des hommes, du respect que Ton doit aux vieillards, et il ne serait pas impossible que mon idée fût adopt-ée... £n tous tcas, j'en serais fière, car elle ne ferait que des heureux. »
La vieille dame a cessé de parler; tout le monde trouve son idée juste et généreuse , excepté madame Terrenoire, qui prétend que te gouvernement ferait bien mieux ée servir dix
itthUe (vtmes de pension aux femmes qui> forcetonh les hommes à faive la cuisine.
L€8 deucL boMAeillesi de Champagne étaient vi*dées ; les habitués de la table d/bite de madame Ravageon sont tous d'une humeur charmante ; les uns chantent, les autres rient, les deux employés s'embrassent, le petit Ghildebrand casse les assiettes.
Achille fait signe aux quatre jeunes gens qui l'ont accompagné ; il paye les suppléments, présente ses hommages à sa vieille voisine et emmène se& campagiMaB enleur' disant :
— Et maintenant , messieurs, allons dîner.
— Allez, messieurs, dit Arthur ; moi je me contenterai de ces rafraîchissements aux herbes que nous avons pris. Je vais retourner chez moi pour savoir si Éléonore est revenue avec ou sans saumon.
— Comme vous voudrez, jeune Durbinot ; chacun est libre de faire ce qui lui plait. Avez-vous votre pistolet?
— Oh! certainement je l'ai !
— Alors nous sommes tranquilles sur votre compte. Bonne chance! M. fioucaros, vous venez diner avec nous, j'espère?
— Moi, messieurs, mais avec le plus grand plaisir, et je vous certifie que vous ne vous aperceverez pas que j'ai fait honneur au repas de madame Ravageon.