‹ La maréchale d'AubemerChapitre 20 sur 155 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

correspondance entre les deux sœurs ; toujours fort tendre, devint moins active : chacune s'était fait de nouveaux intérêts, de nouvelles relations où elles n'étaient plus en communauté d'impressions. — Une affaire importante ayant appelé Gustave de Saveuse à Paris, il ne descendit pas chez M. Dermonville, et, se bornant à une visite de cérémonie, il prit son domicile chez un de ses parents à Versailles. M. Dermonville en montra un ressentiment partagé enfin par sa femme ; elle écrivit à Caroline pour se plaindre de Gustave. Celle-ci, ne pouvant consentir à lui trouver des torts, répondit très-froidement, et dès lors la scission s'établit de fait ; on écrivait encore, mais seulement aux occasions.

Madame Dermonville fut désespérée de cette rupture ; toutes ses plus tendres affections étaient fixées sur Caroline, elle avait tardé le plus longtemps possible à reconnaître ce que, très-naturellement, elle appelait son ingratitude, et en éprouva d'abord une vive irritation ; puis elle se résigna à croire trouver simple de lui voir chercher le bonheur dans des liens encore plus intimes, mais elle lui ferma son cœur et se promit de ne plus lui laisser le droit de le déchirer ; la mort du petit Gustave, le seul des enfants qu'elle connût,- compléta la séparation ; madame de Saveuse perdit successivement quatre garçons ; une fille, née la dernière, survécut seule et réunit sur sa tête la tendresse passionnée des habitants du château de Saveuse.

Madame Dermon ville avait atteint l'âge de trente-cinq ans, quand la mort de M. Dermonville la laissa maîtresse de son sort et d'une immense fortune qu'il lui légua tout entière. Aussitôt que les convenances le permirent, elle épousa le duc d'Aubemer. Cette union, fondée sur l'affection, la confiance et l'estime réciproque, aurait été parfaitement heureuse si la privation d'enfants n'y avait apporté quelque regret ; elle durait depuis dix ans lorsqu'une fluxion de poitrine, gagnée en commandant une manœuvre , emporta le duc devenu maréchal d'Aubemer. — Longtemps la maréchale fut abîmée dans ses regrets ; toutefois elle ne chercha pas de consolation auprès de sa sœur et s'attacha au jeune chevalier d'Aubemer dont

nous lui avons déjà entendu parler. — Le temps ayant émoussé sa douleur, elle reprit dans la société du grand monde la place brillante qu'elle y occupait avec un si profond ennui.

Il nous faut encore un peu abuser de la patience du lecteur pour le ramener en Limousin. Un frère du vieux marquis de Saveuse avait, grâce à son nom, épousé la plus riche héritière de sa province, beaucoup moins noble que lui ; leur fils suivit le même exemple, et ces deux mésalliances donnèrent à la branche cadette les avantages de la fortune; elle n'en conservait pas moins la déférence que l'on portait alors à l'aîné de la maison et rendait de grands respects au marquis de Saveuse. La mort des quatre garçons de

Caroline ayant laissé pour seule héritière du château de Saveuse une petite fille de six ans, le baron de Saveuse la demanda presque officiellement pour son fils Lionel, âgé de dix ans. Cette union devint le rêve de toute la famille ; le marquis y voyait la certitude que ses tourelles seraient habitées, entretenues, relevées même, car la modicité de son revenu ne lui permettait pas de soutenir l'antique lustre de ses ancêtres, et l'immense château féodal de Saveuse tombait en débris dans bien des parties. Le caractère susceptible de Gustave ne s'était point démenti dans la solitude, et lui faisait d'autant plus souhaiter ce mariage qu'il comprenait l'importance attachée par le baron à voir son fils propriétaire du berceau de la famille et re-

trempant son nom dans le sang resté pur de la branche aînée ; personne n'apprécierait plus haut les avantages apportés par mademoiselle de Saveuse ; l'orgueil du comte Gustave en était ravi, et c'est avec ces sentiments qu'il s'éteignit dans les bras de sa femme, lui recommandant de préparer leur fille à accomplir cette union dès qu'elle aurait atteint sa dix-huitième année.

Les douces vertus de Caroline lui avaient acquis la plus tendre affection du marquis, elle lui rendait des soins tout à fait filiaux ; la douleur de la mort de Gustave leur fut commune, et sa veuve demeura la châtelaine de Saveuse. Bien des fois elle avait désiré expliquer sa conduite à sa sœur, mais toujours des

scrupules de diverse nature l'avaient retenue. Pendant la vie de M. Dermonville, elle aurait craint de l'indisposer contre un mari pour lequel Emilie n'éprouvait que des sentiments de considération ; car, dans sa prévention favorable à Gustave, elle trouvait à M. Dermonville tous les torts dont la susceptibilité de celui-ci l'accusait. La grande fortune dont madame Dermonville se trouva maîtresse à son premier veuvage ne permettait pas aux Saveuse de s'empresser alors de lui rappeler l'existence de parents fort peu riches ; les premières avances devaient venir de son côté, leur délicatesse du moins en décida ainsi. Le mariage d'Emilie avec le duc d'Aubemer se présenta comme un nouvel obstacle aux yeux de Gustave ; un beau-

frère aussi grand seigneur offusquait son amour-propre souffreteux et quinteux, et il ne permit à sa femme aucun essai de rapprochement ; Caroline, devenue veuve, en aurait été tentée, si dans les explications il n'avait pas fallu reconnaître quelques faiblesses à Gustave ; peut-être ne se les dissimulait-elle pas, mais sa pieuse tendresse aurait souffert à les avouer ; le marquis, de son côté, craignant qu'un rapprochement avec la maréchale ne lui enlevât trop souvent sa belle-fille, l'en éloignait soigneusement, et l'avenir de son enfant étant fixé par la volonté du marquis et les ordres du comte Gustave au château de Saveuse, elle-même s'était accoutumée à ne point porter ses regards au delà; c'est ainsi que la brèche entre les deux sœurs

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