‹ La maréchale d'Aubemer nouvelle du 18. siècleChapitre 10 sur 17 · PLANS DE STRATÉGIE GALANTE · texte numérisé non relu

PLANS DE STRATÉGIE GALANTE

A peine de retour h Paris, Lionel courut chez le comte d’Eslouteville pour accomplir l’engagement pris d’assister à des déjeuners exquis, et fort recherchés par les jeunes gens les plus élégants, que Henri donnait tous les lundis. Les convives accoutumés furent un peu étonnés de celle nouvelle recrue, mais d’Estouteville était leur roi et pouvait se permettre toutes les

excentricités. — Le déjeuner fini, Lionel exprima son regret de ne pouvoir se trouver au prochain. Il allait s’absenter.

« Où allez-vous? s’informa négligemment Henri.

— Ramener madame de Saveuse à sa mère; mais je reviendrai immédiatement après, pour des affaires importantes qui me retiendront longtemps. »

Henri regarda fixement Lionel avec une sorte d’étonnement goguenard qui commença h l’embarrasser; puis, se renversant dans son fauteuil en éclatant de rire :

« Ah! vous avez des affaires importantes à Paris et vous ramenez madame de Saveuse en Limousin ! Ab ! sainte innocence de la province! on ne te trouve plus que lh ! Vraiment, mon cher, je vous croyais

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tout à fait des nôtres; mais vous le voyez, messieurs, nous faisions injure a sa candeur de le juger si habile. »

Lionel avait bien envie de se fâcher; déconcerté cependant par ïa façon péremptoire de Henri qui lui imposait, il se contint et demanda assez humblement l’explication des paroles qui le troublaient. Après s’être fait un peu prier, d’Estouteville consentit à lui démontrer comment il ne fallait pas croire que, sous le masque de la légèreté, les hommes du monde négligeassent leurs ambitions ou leurs intérêts ; tous donc, et Henri le premier, avaient admiré la diplomatie de Lionel, qui, sous prétexte d’un méchant procès de quatre sous, était venu si habilement faire invite à l’immense succession de la maréchale et a l’impor-

tance que pouvait donner sa faveur, en amenant auprès d’elle une jeune femme qui, singulièrement bien dressée par son mari, avait toutd’abord accaparé la tante...

Et voilà qu’il fallait retomber de toute cette hauteur de conception pour ne plus trouver dans ce voyage qti’un ménage provincial profitant d’une querelle de chicane pour venir admirer les merveilles de la capitale et les raconter à Limoges ! D’Estouteville riait toujours, tandis que Lionel enrageait du fond du Cœur. Les autres convives s’étant dispersés, la conversation devint plus sérieuse entre les deux jeunes gens. Il fut convenu, avant de se séparer, qu’une seule affaire était importante pour les Saveuse, celle de s’emparer entièrement de la maréchale; on en était déjà en fort bon train.

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Henri se laissa dire par Lionel combien elle était impérieuse, exigeante, égoïste. 11 ajouta de son côté qu’elle était capricieuse et mobile ; sa nièce paraissait bien son héritière naturelle, mais tout le inonde lui avait vu quelques années plus tôt adopter le chevalier d’Aubemer, pareille fantaisie pouvait lui reprendre pour un autre. Il fallait donc cultiver la préférence que madame de Saveuse avait le talent d’inspirer à la vieille maréchale, et l’entretenir incessamment par sa présence et par ses soins. Lionel confessa humblement sa crainte de ne pouvoir faire entrer sa femme dans ses vues; elle aimait sa tante, mais beaucoup moins que sa mère, et ne rêvait que le retour à Saveuse.

« Eh bien, tant mieux, mon cher, reprit

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d’Estouteville. Vous avez trop d’esprit et de jugement pour ne pas savoir diriger votre petite femme sans qu’elle s’en doute, et les instruments aveugles sont souvent les plus utiles dans une main intelligente. »

Tout bien considéré, il fut décidé, séance tenante,- que les Saveuse n’iraient pas en Limousin, et, que, dès l’hiver prochain, l’habileté de Lionel devait, en réussissant a s’installer en maître a l’hôtel d’Aubemer, en faire l’homme le plus h la mode de Paris.

Le raccommodement entre d’Eslouteville et la princesse de Montford s’accomplit dans ce même temps très-ostensiblement.

Lionel en prit assez d’humeur, mais n’osa pas la témoigner à ces deux coryphées de l’élégance. A un grand dîner à l’hôtel de Montford, à plusieurs soirées priées chez la

maréchale, les empressements de Henri furent trop frappants pour n’être pas remarqués, et cette reprise de sentiment fit remettre sur le tapis une liaison dont on ne parlait plus. Gudule en entendait souvent plaisanter, et le nom de la princesse Simon lui rappelait des souvenirs trop pénibles pour que ces conversations ne lui parussent pas éminemment désagréables. Elle n’avait pas occasion de témoigner de froideur à d’Estouteville, car il s’occupait très-peu d’elle; mais, au fond de son âme, elle en ressentait une très-grande pour un homme capable de livrer son cœur à une personne aussi fausse et aussi artificieuse que la princesse Simon. La maréchale, de son côté, observait les deux jeunes gens et se rassurait pleinement sur le goût naissan t

tas

qu’elle leur avait craint l'un pour l’autre. - La princesse Simon avait tiré trop bon parti de Lionel pour lâcher entièrement la chaîne dont elle le tenait à ses pieds, et lui accordait sullisamment de cajoleries pour l’y retenir. Elle aurait désiré se débarrasser de madame de Saveuse et pressait le départ pour le Limousin, mais Lionel était cloué à Paris par les rires moqueurs de Henri et les efforts de la princesse ne pouvaient le décider à éloigner sa femme de la maréchale. Il se serait bien gardé toutefois de lui laisser entrevoir la profonde politique de sa décision, un instinct secret l’avertissait qu’elle en serait révoltée. D’Estouteville ne lui avait-il pas assuré qu’habilement dirigée, la petite jouerait d'autant mieux son rôle qu’elle le comprendrait

moins? Toujours inquiet de la supériorité qu’il ne pouvait s’empêcher de reconnaître à sa femme, Lionel se trouvait extraordinairement flatté que Henri le' plaçât si hautement en première ligne.

Avertie par la lettre de madame d’Aubemer, Caroline avait engagé la baronne de Saveuse à rappeler péremptoirement son

fils; mais celle-ci, avec l’obstination en-

têtée qui lui était ordinaire, affirmait que Lionel désirait fort revenir, et, s’il restait à Paris, c’est que sa présence y était effectivement indispensable. Caroline, n’ayant pu la tirer de cet ordre d’idées, écrivit à sa fille que son devoir la devait retenir auprès de M. de Saveuse; et la triste Gudule dut se conformer aux ordres qui lui arrivaient ainsi de tous côtés. Cepen-

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dant elle dépérissait, ses belles couleurs se fanaient, sa gaieté s’altérait. Madame d’Aubemer remarquait ces changements et les attribuait aux inquiétudes causées par la conduite de son mari. La voyant très-paie un matin, elle lui dit :

« Vous êtes souffrante, Gudule?

— Un peu, ma tante; ce beau soleil m’attriste au milieu des murailles de Paris.

— Eh bien, allons à Magnanvilie; vous y trouverez au moins des arbres et de l’eau, à défaut de vos montagnes.

— Ali ! oui, ma tante, allons a Magnanville!... maman m’en a tant parlé!... mais, ma tante, maman pense que je ne dois pas m’éloigner de Lionel?

— Eh bien, Lionel viendra avec nous.

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— Le voudra-t-il? »

Et la teiute rembrunie qui se montra sur le joli visage de madame de Saveuse confirma la maréchale dans l’idée que la mélancolie de sa nièce tenait a l'infidélité de ce sot mari, qui lui en parut d’autant plus maussade.

D’Estouteville avait repris l’habitude de passer une partie de chaque soirée chez la maréchale. Pleinement rassurée sur les soupçons qu’elle avait un moment conçus, elle l’engagea a venir à Magnanville. Il accepta avec politesse, mais sans montrer d’empressement.

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