MANOEUVRES DÉJOUÉES
A Magnanville, où Lionel avait promis de se fixer, comptant bien n’en rien faire, madame de Saveuse recouvra la santé et une partie de sa sérénité. La société qui entourait madame d’Aubemer avait plus de mouvement dans l’esprit que dans les habitudes extérieures, mais la maréchale attirait chez elle de jeunes voisines fort agréables avec lesquelles Gudule montait à cheval et
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prenait l’exercice presque indispensable à son Age. Elle était a la campagne depuis près d’un mois lorsque Lionel, au retour d’un des séjours qu’il faisait fréquemment à Paris, en ramena d’Estouteville. Pendant les vingt-quatre heures qu’il devait y passer, on parla des nouvelles expériences d’un très-habile chimiste, ami de la maréchale, et qui se trouvait présent. De questions en questions, de propos en propos, il en vint à offrir de faire à ces dames un petit cours de physique expérimentale à l’usage des gens du monde, si on pouvait .lui fournir un local et lui laisser le temps d’apporter le mobilier requis. Cette idée enchanta madame de. Saveuse; la maréchale y prêta volontiers les mains. Un pavillon à l’angle de la grande cour fut
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choisi pour établir le laboratoire; deux heures ne s’ôtaient pas écoulées, que les ouvriers, sous l’inspection de M. Chevreux, travaillaient à l’approprier à sa nouvelle destination. D’Estouteville avait été des plus ardents h lever toutes les diflicultés; il adorait la chimie, disait-il, et s’était montré tout à la fois suffisamment habile et suffisamment ignorant, selon l’occurrence, pour animer le zèle du savant et se trouver appelé tout naturellement à devenir son aide dans ce cours, dont il avait d’assez grandes notions, mais où il aurait tant à apprendre; il se trouva donc devoir séjourner à Magnanville un assez bon nombre de jours sans qu’il semblât en avoir eu la préméditation et uniquement par amour de la science. 11 partit le soir même pour
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Paris, emmenant M. Chevreux, et promettant tous deux de revenir t ensemble la semaine suivante. D’Estouteville, nous ne pouvons le dissimuler, était parfaitement content de lui-même dans cette circonstance; il trouvait bien madame de Saveuse un peu froide pour lui, mais il s’en inquiétait peu ; il était presque tenté d’en tirer bon augure; il avait réussi à la retenir indéfiniment à sa portée. Lionel était devenu son complice ; et la maréchale, la seule qu’il redoutât sur le terrain où il voulait triompher, paraissait tellement rassurée, que les soupçons précédemment conçus rendraient d’autant plus facile de tromper sa surveillance. Ne venait-elle pas d’accepter comme chose indifférente lç séjour nécessairement assez prolongé qu’il
devait faire à Magnanville? Avec une fatuité que ses nombreux succès excusaient un peu, Henri ne doutait guère de réussir auprès d'une jeune personne sans expérience, que lui-même qualifiait de. petite provinciale, tout en la trouvant charmante.
D’Estouteville n’eut garde de manquer au rendez-vous; il ramena M. Chevreux qui avait rempli la voiture de creusets, de cornues, de chalumeaux, etc., etc., aussi bien que d’ingrédients tous plus dangereux les uns que les autres. Henri faisait un récit plaisant de la façon dont M. Chevreux déposait les divers paquets dans la voiture, recommandant très-soigneusement les instruments délicats et fort négligemment les fioles qui, en se cassant, devaient incendier ou faire fauter en l’air les voyageurs.
Henri prétendait, en revanche, avoir accordé son attention toute spéciale à ces insidieux compagnons de route, pendant la course que M. Chevreux lui avait fait faire sur cette batterie de nouvelle espèce sans en prendre ombre de souci. Tout le monde riait, M. Chevreux comme les autres.
« Vous ne rendez pas suffisamment justice a ma prudence, monsieur le comte, dit-il en tirant un papier de la poche de son gilet ; voilà une petite poudre à laquelle le moindre frottement communiquerait l’effet -de la foudre et nous aurait infailliblement tués tous les deux... » •
Gudule frissonna et se sentit un peu refroidie pour la chimie...
« Avec la permission de madame la ma-
LA MARÉCHALE D’A UB EM ER 2l7 réchale, je vais la déposer eu lieu sûr; je n’ai voulu en confier le transport qu’à moiraême. »
Personne ne fut disposé à le retenir.
Le cours professé à Magnanville, et suivi avec un grand intérêt, touchait à sa fin.
D’Estouteville en était un peu victime; M. Chevreux croyait parfaitement a l’amour pur de la science, et le candide savant mettait souvent en réquisition l’assistance intelligente de son jeune second pour préparer les leçons, lui enlevant ainsi les rao- %
ments qu’il aurait préférés employer autrement; mais la crainte d’éveiller l’attention de madame d’Aubemer le forçait à se soumettre à la naïve tyrannie du maître.
D’Estouteville était donc assez désappointé;
vainement il avait préparé le théâtre, écarté
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les acteurs qui le gênaient, la tante se trouvait rassurée, le mari fait à souhait, la princesse Simon retenue au loin chez son père où la présence d’un ministre, que le prince de Montford ménageait, la fixait.
Henri avait ses coudées franches et n’en était pas plus avancé, car il avait oublié dans son programme les deux rôles principaux; madame de Saveusc était également froide et polie ; lui, devenait passionnément, sincèrement amoureux, et par conséquent timide, maladroit. 11 n’avait point douté de ramener promptement madame deSaveuse au point de sympathie qui s’était formé entre eux avant le séjour chez la duchesse de Montford, et la route lui paraissait ensuite toute tracée pour conduire la jolie provinciale jusqu’à la séduction, que
LA MARÉCHALE D’AUBEMEH 219 les habitudes du monde où il vivait lui faisaient envisager sans le moindre scrupule.
11 avait compté sur des froideurs simulées, sur une scène, une explication, un raccommodement, enfirv sur tout ce qui compose les petits drames, notés d’avance, d'une société corrompue. Henri connaissait si bien les femmes 1... c’était là sa prétention!...
Oui, en effet, il devinait intuitivement toutes les pensées des êtres factices qui peuplent les salons, mais la nature simple, franche, candide de Gudule, non-seulement il ne la prévoyait pas, mais il ne pouvait même se l’expliquer. Sa froideur n’était nullement simulée, elle la ressentait réellement; ce n’était point de la colère, de la jalousie, encore bien moins un jeu de coquetterie; l’impression était sincère. Sans doute, et
ogle
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fort à son insu, l'admiration qu’elle avait conçue pour la supériorité de Henri avait un moment illuminé sa vie, elle avait cru h l’être idéal que les femmes rêvent toujours plus ou moins vaguement. Accoutumée, sans trop le remarquer, a se trouver l’objet de sa constante occupation, elle avait éprouvé un grand vide en se voyant retirer cette llatteuse attention, pour la voir prodiguée àrune personne qu’elle se sentait ennemie; mais ayant où rattacher ailleurs la tristesse dont elle se trouvait si péniblement atteinte, elle ne lui avait pas reconnu sa véritable cause, la reprise d’empressement entre la princesse de Mon tford et d’Estou leville ayant renouvelé les commérages de société sur ces rapports. Gudule avait entendu raconter sur lui- des traits de légèreté et de tra-
LA MARÉCHALE D’AUBEMER 221 bison envers les femmes, que l’on répétait sans malveillance et comme des anecdotes piquantes, mais qui blessaient profondément la moralité d’une jeune personne à peine échappée au donjon paternel ; et, avec cette intolérance inhérente aux premières années de la vie, elle en avait conclu que, dès que M. d’Estouleville ne possédait pas toutes les perfections dont elle l’avait bénévolement doté, il devait être un monstre de duplicité. Elle se trouvait donc fort en suspicion vis-à-vis de lui, et ce regard d'intelligence mutuelle qu’ils échangeaient fréquemment autrefois avait cessé de lui être accordé. Si, en revanche, il exprimait un sentiment noble ou délicat, un éclair de surprise passait dans les yeux
de madame de Saveuse, mais était prompte
ment suivi d’un sourire dédaigneux. Cependant, lorsqu’après un séjour de trois semaines à Magnanville, ïlenri d’Estouteville dut eniin prendre congé, il n’avait pas entièrement perdu ses peines; Gudule, en le voyant si parfaitement aimable, si constamment bon et obligeant, se disait de temps en temps : « C’est bien dommage!... « et son départ la laissa trcsrennuyée ; mais tous les habitants de Magnanville regrettaient aussi bien qu’elle la fin de cet amusant cours de chimie.
Henri avait vainement cherché une occasion d’explication; d'ailleurs qu’aurait-il pu dire?... « Il m’a fallu éloigner les soupçons de madame d’Aubemer et détourner de vous la jalouse colère de madame de Monlford... » Bien assuré que Gudule se
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montrerait courroucée autant que révoltée de pareils aveux, il n’avait d’autre parti à prendre que de travailler a regagner pied h pied le terrain qu’il avait perdu par son trop d’habileté. Le calcul au reste s’était éloigné de son cœur à mesure que la passion s’en emparait. C’est dans cette disposition qu’il partit pour la garnison où il devait résider quatre mois ; ces quatre mois paraissaient quatre siècles à cejeune homme blasé de succès et pourtant amoureux pour la première fois.