‹ La maréchale d'Aubemer nouvelle du 18. siècleChapitre 9 sur 17 · LA MA H ÉC II ALE D’A U UEM EH · texte numérisé non relu

LA MA H ÉC II ALE D’A U UEM EH

mon enfant, pour commencer mon ouvrage, et si cela ne vous contrarie pas par trop, • je vous demande de rester.

Gudule rougit en exprimant son acquiescement aux volontés de sa tante; était-ce le chagrin de renoncer à la promenade ? étaitce l’instinct qu’elle pouvait être trouvée déplacée? Je ne sais, mais enfin elle rougit, et pour la première fois, d’une émotion assez complexe pour ne pouvoir se l'expliquer bien nettement.

Madame d’Aubemer hésita un moment sur ce qu’il convenait mieux défaire, mais frappée de l’idée que. la circonstance se pourrait renouveler, elle dit a sa nièce, lorsqu’elles se trouvèrent en tiers avec madame de Montford :

« Je vous demande pardon, ma chère

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petite, d’avoir entravé votre promenade/ mais ce n’est pas l'usage pour une femme de bonne compagnie de monter les chevaux des autres, et surtout d’une personne en visite, comme elle, dans la maison où elle se trouve; il y aurait eu moins d’objection à accepter un cheval au duc de Montford ou même ù M. de Rieux, quoiqu’en général une jeune femme ne doive monter que des chevaux à elle; et si Lionel avait... (été une moins grosse bête, aurait-elle volontiers ajouté pour rendre le % fond de sa pensée qu'elle ne traduisit pas), si Lionel avait eu plus de connaissance du monde, il ne vous l’aurait pas proposé. »

Madame de Saveuse prit avec une chaleur inaccoutumée le parti de Lionel ; c’était une chose reçue en Limousin ; lui-même

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prêtait ses chevaux aux daines du pays. Pas plus qu’elle il ne devait trouver la proposition de M. d’Estouteville inconvenante; le tort en était donc tout, entier à celui-ci. La maréchale avait évité de prononcer son nom ; elle fut agréablement surprise de le voir si franchement abordé par madame de Saveuse, et ses inquiétudes se trouvèrent calmées au point qu’elle regretta presque de l’avoir privée d’un plaisir qui ri’avait pas un grand inconvénient s’il ne se renouvelait pas. Lionel était retourné à l’écurie en déblatérant contre l’égoïsme des vieilles femmes; Henri, en revanche, ne s’y trompa point ; il s’était déjà repenti de l’école qu’il avait faite le matin et comprenait qu’il avait excité l’attention, si ce n’est les soupçons de madame d’Aubemer. Calmer les

uns et détourner l'autre lui devenait essentiel ; a cet effet, il s'était abstenu de se joindre aux admirateurs de Gudule, quoique aucun n’éûl été plus ému des accents de sa voix si louchante, ni autant ensorcelé de ses naïfs récits d’amours rustiques; mais, l'a, aux yeux de la maréchale, il avait un peu forcé la mesure et elle n’en était que plus disposée à examiner de près son maintien ; le refus du cheval le prouvait à Henri. Il réussit très- facilement pendant la promenade a se faire une querelle avec la princesse de Montford, déjà assez mal disposée, et, l’agaçant sur les ridicules de son adorateur Lionel de Saveuse, l’excita par l'a, dans son humeur provoquante, à redoubler de coquetteries envers ce mari qu’elle voulait avoir dans sa dépendance pour en

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tourmenter la femme; elle ne savait pas au juste comment elle s’en servirait, mais c’était un moyen à ne point négliger. Si elle réussissait en même temps à exciter la jalousie de Henri, dont le refroidissement lui devenait sensible, ce serait un double profit. Elle n’osait trop s’en tlatter tant cela lui semblait absurde; mais les hommes ont aussi teurs petitesses : Liopel était très-beau, plus beau que d’Estouteville incontestablement, et madame de Montford, les regardant tous deux, se l’avouait en expliquant par la l’humeur de Henri. La soirée ne fut pas agréable. Le comte d’Eslouteville paraissait triste et ne faisait de frais pour personne; Lionel, encouragé par ses succès, était insoutenable. Madame de Saveuse, accaparée par madame de Rieux,

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s’ennuyait bien un peu. Le whist, le reversis et le trictrac occupaient le reste de la société; la princesse de Montford, seule, se divertissait également de l’humeur de Henri et de la joie de Lionel.

On faisait cependant de grands projets d’amusement pour les jours suivants; la duchesse proscrivait la comédie comme trop mondaine pour l’époque de l’année, mais tolérait les proverbes, supposés impromptus, quoiqu’on dut faire le matin des répétitions ; M. de Rieux, le grand imprésario y distribuait les rôles; Henri d’Estouteville acceptait sans difficulté tout ce qui lui était proposé; la maréchale remarquait qu’il ne recherchait aucunement ceux qui auraient pu le rapprocher de madame de Saveuse et commençait a douter de sa pro-

LA MARÉCHALE b’AUBEMER 183 pre perspicacité. La journée du lendemain se traîna péniblement, il faisait un temps affreux. Madame d’Aubemer entendit M. d’Estouteville dire 'a un autre jeune homme qui retournait à Paris :

« Vous êtes bien heureux, on s’ennuie fort ici cette année. » Il parut embarrassé en l’apercevant si près de lui; elle sourit en portant les yeux sur un canapé où la princesse Simon et M. de Saveuse paraissaient absorbés l’un par l’autre; ce regard , semblait dire : « Tout le monde ne s’ennuie pas. » Henri dissimula si mal sa souffrance, * qug la maréchale se demanda : « Serait-il donc possible qu’il fût sérieusement attaché h une pareille femme et assez humble pour être jaloux de ce ridicule imbécile? »

Les lettres arrivaient le soir; après leur

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lecture Henri d’Eslouteville annonça son départ pour le lendemain, son père l’appelait à Paris.

« Mais vous nous reviendrez, Henri?

— Je crains bien que non, madame la duchesse : j’ai un engagement h Sainte-Assise pour la semaine prochaine.

— Voilà un engagement bien improvisé, dit la p'rincesse de Montford avec un sourire ironique.

— L’engagement est d’ancienne date...

le projet de l’accepter de récente, » ajoutat-il plus bas en s’approchant d’elle.

Madame d’Auberaer n’entendit pas ces dernières paroles ; mais elle vit la princesse Simon se troubler et conclut qu’elle était la seule héroïne de ce petit drame, d’autant que, pendant le reste de la soirée, elle brus-

qua deux ou trois fois Lionel; d’Estoule-

ville n’en partit pas moins de grand matin.

Lionel se trouva grandement désappointé ; il était très-flatté de l’amitié que le comte d’Estouteville (car il n’osait encore en face l’appeler ni Henri, ni d’Eslouteville tout court, quoiqu’il ne le désignât jamais autrement dans sa société personnelle), que le comte d’Estouteville, donc, lui témoignait en toute occasion, plus flatté encore de lui inspirer une jalousie aussi ostensible et d’obtenir une faveur si marquée de la femme à laquelle on le savait attaché : avoir d’Estouteville pour ami et lui soutïler sa maîtresse paraissait à Lionel le sublime de cette belle rouerie de cour, dont il lisait les annales dans les méchants romans du temps; une si brillante aventure effacerait

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pour toujours le cachet du provincial ; l’absence cle Henri en diminuait l’éclat, mais il n'était pas moins disposé 'a la mener à fin, et ne ralentit pas ses empressements auprès de la princesse, qui continuait à les accueillir très-bénévolement. Peut-être madame de Saveuse ne les aurait-elle pas remarqués, si madame de Rieux, après s’être donné beaucoup de peines ostensibles à les lui dissimuler, et ne pouvant réussir a éveiller son attention, n’avait fini par lui exprimer toute sa pitié pour elle, aussi bien que sa profonde indignation contre sa belle-sœur : « C’est une horreur!... c’est punissable!... le mari d’une jeune femme!

En sa présence!... Brouiller un ménage!...

et désoler de plus ce pauvre Henri!... car, soyez en sûre, ma chère, je le connais

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bien, et, comme je le disais, il est parti au désespoir, uniquement pour fuir ce spectacle... »

Madame de Saveuse était bien aise de pouvoir s’expliquer à elle-même le sentiment d'isolement, de souffrance qu’elle ressentait depuis son séjour à la campagne, par la douleur poignante que lui causaient les révélations de madame de Rieux. Les tendres assiduités de Lionel devaient tout naturellement l’affliger, puisqu’elles choquaient autant les autres, et, retirée dans sa chambre, les larmes vinren^à son secours pour exhaler le chagrin de son cœur.

— Elle avait ignoré jusque-là les relations de Henri avec la princesse, car elles étaient trop établies pour qu’on en parlât encore.

Elle s’en étonnait un peu, ce qui faisait

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qu’elle y pensait beaucoup. Il lui semblait qu’il y avait peu de rapport entre leurs goûts, leur manière de voir, de s’exprimer, et surtout de sentir; elle se laissait tellement envahir par ces réflexions, qu’elle en oubliait presque son propre chagrin. Ses larmes pourtant coulaient toujours abondamment, son amère aversion pour la princesse Simon ne s’adoucissait pas : elle lui en voulait plus qu’a Lionel; cela n’était peut-être pas très-juste, mais enfin il en était ainsi. — La nécessité de reparaître au salon 1^, força à prendre sur elle pour cacher son trouble; elle se rappela les pré- - ceptes de sa mère sur le devoir imposé aux femmes de toujours dissimuler les torts de leurs maris, et regretta d’avoir écouté les confidences de madame de Mieux; mais

LA MARÉCHALE D’AUBEMËR 191 elle avait été tellement saisie, qu elle n’avait pas songé a l’interrompre; celle-ci, d’ailleurs, avait commencé par lui dire :

« Vous n’ètes pas plus dupe que moi, je pense, du motif donné par Henri d’Eslou-

teville à son départ. » Ce début avait un peu excité sa curiosité; et le moyen de prévoir que la suite de ce discours pût avoir aucun intérêt personnel pour elle!... Madame de Saveuse se rendait la justice que

cela était impossible. Elle fit sa toilette avec précipitation, tout en se baignant les. yeux à chaque instant dans de l’eau bien froide sans en tirer grand profit. On annonçait le diner lorsqu’elle descendit avec un visage bouleversé; elle était trop peu accoutumée à cacher ses impressions pour y réussir du premier coup. — Madame de Hieux se se-

rait fort complu à panser les plaies qu’elle avait faites; mais, Gudule se renfermant dans le silence qu’elle s’était imposé, la marquise, qui perdait une si belle occasion de diatribes contre sa belle-sœur, s’en blessa et se refroidit entièrement pour madame de Saveuse. Ce séjour de campagne devint de plus en plus assommant : d’Estouteville en était l’âme et avait emporté le mouvement avec lui. — La tristesse de madame de Saveuse n’étonnait personne, car le motif en était évident. Un matin cependant où elle semblait plus accablée que d’ordinaire, Lionel, avec cet incomparable aplomb d’un sot, osa lui demander ce qu’elle avait. Gudule se trouva plus déconcertée que lui de la réponse à faire, car au fond elle se sentait désolée, abandonnée, et

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ne savait pas bien nettement pourquoi. Les soins de Lionel ne lui avaient jamais etc ni prodigués ni indispensables. Elle lui répondit avec un doux sourire :

« Mon ami, je languis après l’aubépine de nos montagnes; ces magnifiques jardins qui s’étendent là sous mes fenêtres dans leurs lignes régulières ne font qu’accroître mon désir de revoir nos rustiques sentiers.

Le temps de notre retour -s’est déjà bien éloigné... Vos affaires ne finiront-elles donc pas?... Ramenez-moi près de ma mère, je vous en conjure; je retrouverai la santé à Saveuse... »

Et Gudule fondit en larmes. Lionel n’était pas un méchant homme.' Touché du chagrin de sa femme, il promit un prochain retour au Limousin et en fixa même le jour.

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Madame deSaveuse fut étonnée de ne point ressentir une joie plus sensible, et l’attribua au regret de s’éloigner de sa tante.

Elle retrouva cependant assez de satisfaction en écrivant cette bonne nouvelle à sa mère pour que son visage en fût rasséréné au point de frapper la maréchale. En apprenant qu’il fallait attribuer ce changement à l’espoir du départ pour Saveuse, madame d’Aubemer revint à la pensée que sa charmante nièce avait une grande passion pour un sot mari, trop bête pour savoir 1 apprécier. Elle avait vu tant de bizarreries en .ce genre, que, sans le comprendre, elle se résigna à y croire. — Lionel ne tarda pas à insinuer qu’après avoir ramené madame de Saveuse en Limousin, il serait .forcé de revenir à Paris, où des affaires

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très-impérieuses le rappelaient, et Gudule ne paraissait pas fort troublée de cet avertissement ; mais la maréchale, au contraire, y vit la perte assurée du bonheur de sa nièce, puisqu’il était attaché à la conduite de Lionel, et se disposa à mettre obstacle à ce projet de séparation. En conséquence

elle prévint Caroline de ce qui se passait, en l’engageant à ne point encourager Gudule 'a quitter Paris si les affaires de son mari pouvaient servir de prétexte à son retour et le livrer sans aucun frein à toutes les folies où la princesse Simon s’amuserait à l’entraîner. Celle-ci, de son côté, trouvant son innocente rivale suffisamment punie par son éloignement de la capitale, s’adoucissait pour elle, et ne voyait pas sans quelque plaisir l’effet de ses propres

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charmes dans l’empire qu’elle exerçait sur Lionel. Sans parler de ses projets de retour elle manda à Henri, dont la jalousie la flattait et la préoccupait, le prochain départ des Saveuse. — 11 se promit bien de l’entraver.

Les quinze jours destinés à tant d’agréables distractions s’achevèrent péniblement; chacun en vit arriver le terme avec une satisfaction que la politesse déguisait à peine. Madame de Saveuse, surtout, s’éloigna avec joie d’un lieu où elle avait pour la première fois senti le contact de la malveillance, éprouvé la souffrance de la contrainte; mais son esprit avait perdu toute élasticité, et la langueur qui l’accablait la suivit à Paris. A force de se répéter qu’elle était fort affligée de l’attachement de Lionel

pour la princesse de Monlfort, elle avait réussi à se le persuader. En fouillant bien au fond de son cœur, aurait-elle trouvé une autre source à sa mélancolie? C’est ce qu’elle ne cherchait pas à découvrir, et elle l’ignorait très-sincèrement.

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