‹ La maréchale d'Aubemer nouvelle du 18. siècleChapitre 12 sur 17 · PROGRÈS OCCULTES · texte numérisé non relu

PROGRÈS OCCULTES

L’air de la campagne, l’exercice, une vie plus semblable à ses habitudes, avaient rendu la santé à madame de Saveuse; elle avait recouvré sa fraîcheur, parfois sa gaieté, mais non pas la sereine égalité de son humeur : elle avait de fréquents retours de tristesse. Lionel était plus que jamais sous le sceptre de la princesse de

Montford, qui le gouvernait on ne saurait plus mal; depuis deux années elle-même avait subi le joug, Henri la dominait; elle s’en dédommageait en exerçant sur M. de Saveuseune tyrannie absolue et capricieuse.

Le nom de la princesse Simon revenant sans cesse dans les discours de Lionel, forçait Gudule à s’occuper des chagrins qu’elle était censée lui causer; ce n’était jamais sans s’étonner qu’une pareille femme pût inspirer des sentiments tendres. Cette pensée lui venait d’abord au sujet de Lionel, mais elle le traversait vite pour s’arrêter longuement sur Henri, dont elle ne faisait pas difficulté d’admettre la très-grande supériorité. Ces réflexions, purement philosophiques, ne l’effrayaient nullement, cap^ tivaieut son esprit et remplissaient ses

loisirs; si bien qu’à force de chercher à s’expliquer la passion de M. d’Estouteville pour madame de Montford, elle en était constamment occupée. Et c’était pourtant la seule chose dont elle ne parlât pas à madame d’Aubemer, qui de son côté lui dissimulait de son mieux la conduite de Lionel, et donnait à sa nièce la plus grande preuye d’affection en n’épargnant aucun soin pour retenir à Magnanville ce mari qui lui devenait de plus en plus insupportable. Un matin où ces deux dames travaillaient l’une à côté de l’autre, livrées à leurs réflexions, la maréchale interrompit le silence en demandant à madame de Saveuse quand

son amour pour Lionel avait commencé.

Elle sourit doucement :

« En vérité, ma tante, je n’en sais rien ;

j'ai toujours été enseignée à le considérer comme devant être mon mari.

— Mais enfin, pour refuser si haut la main de ce pauvre chevalier d’Aubemer, il vous fallait un motif impérieux.

— A cela, par exemple, je puis répondre plus nettement; je voulais rester à Saveuse auprès de mon grand-père, et ne jamais quitter maman. »

Madame d’Aubemer leva les yeux et la regarda sans parler. Gudule rougit légèrement.

« C’est vrai, ma tante... mais cela n’était pas présumable... et maintenant, on dit que c’est mon devoir... »

Elle détourna la tête pour dissimuler quelques larmes furtives ; et la maréchale, regrettant de les avoir provoquées,

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s’empressa de détourner la conversation.

L’été s’écoulait. D’Eslouleville avait écrit de loin en loin à la maréchale des lettres fort spirituelles; elle les montrait à son petit cercle d’intimes, et cela donnait occasion de faire son éloge.

La liaison de Lionel avec madame de Montford commençait à faire éclat dans le public, à la grande satisfaction de l’un et à la parfaite indifférence de l’autre. La duchesse de Montford, en revanche, en était courroucée, et le prince Simon contrarié; Lionel l’ennuyait et ne pouvait jamais lui être bon à rien, tandis que Henri causait bien et possédait des rapports bons à être employés dans l’occasion. Du reste il continuait son rôle d’aveugle volontaire, ayant seulement prévenu sa femme qu’il trouvait

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son M. de Saveuse assommant et ne voulait pas être exposé h le rencontrer aux heures, assez courtes, où il quittait son cabinet; d’autant que le pauvre Lionel, sachant par théorie qu’il fallait être Yami du mari, lui faisait mille avances des plus gauches, et le prince Simon craignait de ne pouvoir maîtriser une rebuffade dont l’effet aurait déjoué tout le plan de conduite qu’il trouvait commode d’adopter.

De temps immémorial le curé de Magnanville dînait tous les dimanches au château. C’était le dernier de la saison, il s’excusa cependant; son frère, lieutenant d’infanterie, relevant de maladie, venait d’arriver au presbytère. La maréchale lui lit dire d’amener M. son frère. Malgré les encouragements du curé, l’officier se seu-

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tait fort emprunté en si brillante compagnie

et semblait très-mal à son aise, Gudule, avec sa bonne grâce et son bon cœur, le prit sous sa protection spéciale, le fit asseoir près d’elle à table et lui parla d’abord de son frère, puis de son pays qu’il n’avait pas visité depuis vingt ans, puis enfin de son régiment. Elle avait trouvé le point où le cœur du vieux lieutenant s’épanouissait ; il s’exprima avec l’amour qu’il portait à son corps, et cela l’amena tout droit au colonel, objet de son enthousiasme passionné. Ce colonel avait débuté sous-lieutenant dans sa compagnie; c’était alors le plus aimable enfant, le plus espiègle, le meilleur cœur... le lieutenant souriait en y pensant; lui-même l’avait dressé aux devoirs militaires, et il osait dire qu’il n’y

manquait rien... jpuis il l’avait perdu de

vue pendant quelque temps. Madame la * \

comtesse pouvait penser avec quel bonheur il avait vu arriver l’année précédente son colonel au régiment! et encore, ne l’ayant pas oublié, l’appelant son bon maître ès armes, le remerciant de son ancienne sévérité (et il avait raison, car elle lui coûtait beaucoup), et le comblant de marques d’intérêt.

Sa sollicitude au reste s’étendait sur tout le corps d’officiers ainsi que sur le soldat ; aussi bien en était-il adoré, tous donneraient leur vie pour lui ; vienne la guerre et l’on verrait ce. que ferait Navarre sous un tel chef! Puis suivirent une multitude de détails assez prolixes à l’appui des mérites, des talents, des vertus du colonel, et enfin le récit des soins presque filiaux qu’il

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Ici le lieutenant s’attendrit et s’interrompit un moment. Gudule l’écoutait avec un grand intérêt et un léger battement de cœur. Il reprit bientôt :

« Pourvu toutefois que mon colonel ne

se dégoûte pas du service! Nous le trou-

vons triste cette année ; et lorsque je lui ai dit que je passerais mon congé de convalescence chez mon frère, curé de Magnanville, figurez-vous, madame, qu’il a soupiré comme si son cœur allait se briser en me répondant : Vous êtes bien heureux...

Ma foi, si le comte Henri d’Estouteville n’est pas le plus heureux des- hommes, lui, je ne sais pas qui aura le droit de l’être. »

Madame de Saveuse s’attendait à ce

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nom, un instinct secret le lui avait annoncé, elle ne fut pas surprise et pourtant elle rougit excessivement. Le dîner s’achevait avec les discours du lieutenant. Lorsque Gudule fut retirée le soir dans son appartement, elle se les rappela avec complaisance; la bonhomie de l’officier la touchait; puis elle pensa, avec moins de satisfaction, que ce soupir assez triste pour frapper cette nature grossière s’exhalait pour la princesse Simon! En posant la tête sur son oreiller elle ne put s’empêcher de souhaiter qu’un attachement plus digne de M. d’Estouteville l’arrachât à cette coupable liaison; elle aurait voulu lui voir épouser une femme capable d’apprécier tant de bonnes qualités et de l’entraîner dans une autre voie que celle où il mar-

chai t — Gudule s’endormit dans ces pensées et rêva que celte femme, c’était elle ; le lendemain, elle n’avait pas oublié ce rêve ridicule, mais elle en souriait sans en être troublée.

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