‹ La maréchale d'Aubemer nouvelle du 18. siècleChapitre 13 sur 17 · UNE COURSE A VINCENNES · texte numérisé non relu

UNE COURSE A VINCENNES

La fin de l’automne vit M. et madame de Saveuse installés à l’hôtel d’Àubemer, et Lionel dans la plénitude de sa gloire,

ayant mené de front ses intérêts et ses plaisirs. Gudule, présentée à la cour par sa tante, y avait obtenu de grands succès, et chacun, en l’annonçant comme l’étoile la plus brillante de la mode pour l’hiver qui s’approchait, attisait la haine que la

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princesse de Montford lui portait. Elle s’élait mise cependant il lui faire de grandes avances, repoussées par madame de Saveuse avec une politesse froide qu’on attribuait a la jalousie de Lionel. La maréchale en était convaincue et cherchait à distraire sa nièce en l’entourant de soins et de plaisirs; elle espérait y avoir réussi jusqu’à un certain point, car Gudule reprenait cette sereine gaieté, cette douce égalité d’humeur qui, un temps, semblait l’avoir abandonnée. D’Estouteville, profitant de la nouvélle liaison si hautement affichée par la princesse Simon, avait rompu avec elle tout en conservant les formes d’un homme de bonne compagnie; il fréquentait encore le salon de la duchesse de Montford, y était parfaitement poli pour sa belle-fille, mais

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ne mettait pas le pied, chez elle et ne répondait plus à ses lettres. Lionel s’en affligeait ; très-versé dans le texte du code de la galanterie, il savait qu’il fallait être plein d’égards pour l’amant supplanté lorsqu’on ne se battait pas avec lui ; mais, aussi bien que le prince Simon, Henri ne lui donnait aucune occasion de mettre sa théorie en pratique et le traitait précisément avec la même condescendance familière qu’avant ses grands succès, ne lui donnant pas lieu d’exercer le nouveau rôle où il s’était diligemment préparé.

Avant même qu’elle fût tout à fait marquée, madame de Saveuse avait deviné la rupture de M. d’Estouteville avec la princesse ; elle était très-consciencieusement bien aise ..pour lui, un peu plus honteuse-

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ment bien aise de voir une contrariété à madame de Montford qu'elle avait devoir de n’aimer pas. Quant à elle, comme de raison, elle n’avait aucun intérêt personnel dans cette aventure, et la pauvre Gudule fut même assez contente d’elle-même et de la victoire remportée sur son propre cœur, en s’apercevant, dans le courant de l’hiver, que son animadversion pour la princesse Simon s’était fort amortie. Il n’était plus question de retour en Limousin, et la comtesse Lionel, encouragée par sa mère, se résignait au séjour de Pariÿ.

Cet Henri d’Estouteville que nous avons vu préparer avec tant de sang-froid des projets de séduction, y avait-il donc renoncé après avoir aplani les premiers obstacles? Il n’en savait rien; sincèrement

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amoureux, il n’était occupé qu’à dissimuler sa passion au monde, à la maréchale et surtout à madame de Saveuse, car il ne doutait pas d etre expulsé si elle se làissait apparaître. Parfois il se flattait d’avoir fait quelque progrès dans le cœur de Gudule, mais' il était trop distingué pour être réellement fat, et un mot plus froid suffisait à le décourager; la franchise ouverte avec laquelle madame de Saveuse lui donnait

son assentiment lorsqu’elle approuvait ses

paroles ou ses actions, le déroutait; accoutumé aux minauderies, aux réticences des femmes rendues habiles par le contact du monde, il ne savait pas qu’on peut, sans s’en douter, aimer de toutes les forces d’une âme noble et pure ! La sincère Gudule,

hélas, l’ignorait encore plus; elle acceptait

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en pleine sécurité les soins constants dont

Henri l’entourait sans empressement trop

marqué; de jour en jour ce regard si froidement inquisitif, souvent si dédaigneux, qu'elle lui réservait a Magnanville s’adoucissait, elle ne témoignait plus d'étonnement à lui entendre exprimer lès pensées élevées, les sentiments délicats, et les yeux de Gudule reprenaient l’habitude d'aller ouvertement et franchement redemander à ceux de Henri cette tacite communication témoignant de la sympathie morale qui existait entre eux. Voila le seul progrès fait par Henri durant l’hiver, mais il lui avait coûté beaucoup de soins et il s’en trouvait heureux.

Telle était encore la -position lorsqu'un beau jour de printemps l’annonce d’une

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course réunit au bois de Vincennes tout ce que la cour et la ville comptaient de plus élégant. Une circonstance fortuite ayant retardé l’heure où elle devait avoir lieu, les jeunes gens voulurent tromper l’ennui de l’attente en improvisant une sorte de course aux barrières, et les calèches se dirigèrent vers le lieu qu’ils avaient choisi. M. de Saveuse avait proposé cet épisode à la matinée. et s’y montrait fort à son avantage; sa belle figure, animée par l’exercice et la joie du succès que lui et son cheval venaient de remporter, brillait de tout son éclat el en faisait le roi de la course. Lorsque d’Estouteville parut, Lionel l’engagea à se joindre aux coureurs, bien persuadé de conserver dans le bois la supériorité qu’il lui devait céder dans les salons. D’Estoule-

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ville accepta avec celte facile négligence qu’il apportait à ces sortes de choses, et, rendant la main à son léger coursier, partit au galop; bientôt on le vit revenir sautant les barrières avec une souplesse pleine de grâce. Il en avait franchi trois, mais au moment où son cheval était enlevé, rasant la dernière, un malheureux enfant échappé de la main de sa mère traversa la route ; d’Estouteville craignant de l’écraser retint la bride, et le cheval arreté dans son élan se renversa en arrière et roula sur son maître. -Un cri déchirant se fit entendre et madame deSaveuse, qui se trouvait debout dans la calèche stationnaire de sa tante en serait tombée si M. Chevreux, entraîné par ces dames à Vincennes, ne l’avait reçue dans ses bras; elle était évanouie. M. Che-

LA MARÉCHALE D’AUBEMER 215 Vieux, plus attentif aux lois de l’hygiène qu’à celles des convenances, cria aux gens de la maréchale d’ouvrir la portière, et, avant que madame d’Aubemer eût le temps de s’y opposer, madame de Saveuse se trouvait étendue sur le gazon à quelques pas de la route, M. Chevreux lui tâtant le pouls et assurant que ce n’était qu’un saisissement dont elle ne tarderait point à revenir.

D’Estouteville n’était pas assez grièvement blessé pour n’avoir pas entendu ce cri, et,

se dégageant adroitement de dessous son

cheval, il s’était promptement réuni au groupe formé autour de la jeune femme, encore sans connaissance. La maréchale s’évertuait à raconter comment, de sa calèche, on avait dû croire l’enfant «écrasé,

et comment madame de Saveuse en avait

été épouvantée; chacun accueillait cette version avec un sourire d’incrédulité, hormis M. Chevreux qui y croyait parfaite-

ment, et Henri qui n’osait croire autre chose. Gudule cependant commençait à reprendre ses sens, elle ouvrit les yeux.

M. Chevreux, dans sa naïve simplicité, se hâta de lui dire :

« Soyez tranquille, madame la comtesse, l’enfant n’a pas été touché.

— Quel enfant? » reprit Gudule, et son regard tombant sur Henri elle s’éria :

« Ah! Dieu soit loué ! » et, cachant son visage, subitement empourpré, dans ses mains, fondit en larmes.

« C’est la fin de la crise nerveuse, » dit l’imperturbable M. Chevreux, tandis que la maréchale se mordait les lèvres et que

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d’Eslouteville cherchait h dissimuler la profondeur de sa joie. Madame d’Aubemer, remise la première, tâcha d’occuper l’attention des détails de la chute pour l’éloigner de l’accident survenu à Gudule; mais la malice publique s’arrangeait trop bien de réunir les deux faits pour consentir à

les séparer, et déjà les noms de M. d’Estouteville et de madame de Saveuse circulaient ensemble. Lionel, resté en arrière, était accouru pour donner secours h Henri, et, suivant son penchant, s’occupait a relever le cheval, plus blessé que son maître, lorsque la princesse Simon lui cria :

« Arrivez donc, monsieur de Saveuse, votrcfemmen’a pu voir le danger de M.d’Estouteville sans se trouver mal d’effroi...

ou peut-être l'a-t-elle pris pour vous. Ve-

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nez la rassurer en vous montrant, » ajoutat-elle en éclatant de rire, et, s’emparant de lui, elle l’entraîna vers le groupe qui s’accroissait sans cesse, au moment où les larmes de Gudule la rendaient à la vie et à elle-même. Se relevant alors avec calme et dignité, elle prit le bras de son mari et se dit en état de remonter en voiture, malgré les efforts de M. Chevreux qui réclamait encore quelques instants de repos absolu.

La maréchale se hûte de la précéder ; mais, avant de se placer dans la calèche, madame de Saveuse adressa son compliment 'a M. d’Eslouteville en ajoutant du ton le plus simple que l’effroi de sa chute avait causé son saisissement. Henri ne répondit que par un profond salut et un coup d’œil de reproche d’atténuer ainsi son bonheur. Gu-

dule ne le comprit que trop, elle baissa les yeux et ne put s’empêcher de les relever plus tendrement; un éclair de joie la remercia. La correspondance d’un amour passionné venait de s’établir.

Madame d’Aubemer dit à son cocher d’avancer. Elle aurait trouvé mieux d’assister h la véritable course dont le moment approchait, mais la proposition arracha à * madame de Saveuse un « ah ! ma tante! »

si douloureux, qu’elle donna l’ordre de .

rentrer dans Paris. Appuyées au fond de la calèche, ces deux dames n’eurent aucune peine a suivre la prescription de M. Chevreuxde garder le silence. Quant au calme qu’il leur conseillait également, ni l’une ni l’autre u y prétendaient. Arrivés à l’hôtel d’Aubemer, M. Chevreux insista pour

tâter le poule de madame de Saveuse, le trouva fort agité, recommanda de la mettre au lit et de l’y retenir toute la journée.

Elle se sentait trop besoin de solitude pour s’y opposer; la maréchale de son côté prévoyait des ennuis de toute part et n'était pas fâchée d’avoir le temps de réfléchir h loisir; on obéit donc. Mais avant de prendre congé, M. Chevreux annonça le projet de se rendre chez d’Estouteville pour l’engager à se faire saigner; il avait été frappé de l’altération de sa figure, le croyait plus atteint qu’il n’avait voulu l’avouer, et souvent ces chutes sans fractures étaient les plus fatales par leurs suites. Laissant ce nouveau scorpion dans le cœur de madame de Saveuse, l’excellent M/ Chevreux se retira ayant dans sa naïve bonhomie boule-

versé l’existence de tout cet intérieur et compromis sa favorite devant le public sans en avoir le moindre soupçon.

A peine la calèche de la maréchale partie, Henri avait dû avouer qu'il souffrait beaucoup, l’épaule droite était pour le moins fort contusionnée et le poignet foulé.

Il avait voulu monter le cheval de son palefrenier, le sien étant blessé, mais en avait reconnu l’impossibilité et accepté l’offre de la duchesse de Montford de le reconduire chez lui.

Lionel avait été désagréablement frappé de l état de sa femme; il la savait impressionnable au danger des autres, mais de sa vie elle ne s’était évanouie; cela lui déplaisait. Toutefois les soins à donner au cheval de Henri, superbe animal, l’animation

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du terrain de course^ les paris, l’habileté à fixer les différences, l’attention à les régulariser, l’argent à perdre, h gagner, tout cela l’avait suffisamment distrait pour que l’épisode de la chute fût à peu près effacé lorsqu’il descendit de cheval chez la princesse Simon, au retour de Vincennes.

« Eh bien, lui dit-elle, quel parti allezvous prendre? »

Lionel était à mille lieues de penser qu’il, fût appelé à une décision ; mais madame de Montford agit si puissamment sur cette nature aussi faible que grossière, qu’en une demi-heure elle l’eut monté à l’excès de la colère. Jamais, assurait-elle, scène tellement scandaleuse ne s’était donnée en public, et Lionel serait la fable de

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Paris s'il n'en témoignait son ressentiment. Une fois alarmé sur la conduite de Gudule, M. de Saveuse, oubliant tout à la fois ses propres actions et combien ses dia- ;

tribes se trouvaient offensantes pour la princesse Simon, s’abandonna aux plus vulgaires imprécations sur les femmes en général et sur la sienne en particulier; puis, revenant à des sentiments qui émanaient plus directement de lui-même, il se désola

de la chute d’un être si supérieur et se re-

procha de l’y avoir exposé. Celte phase de son chragrin ne plaisant guère à la princesse Simon, elle l’interrompit en lui disant d’un ton goguenard :

a Eh bien, il faut renvoyer l’ange à son paradis, puisque aussi bien la maréchale

s’opposerait peut-être à voir la sainte faire

m LA MARÉCHALE D’AUBEMER son salut dans un couvent, et son crédit l’emporterait sur le vôtre. » ,

Lionel plaça ses coudes sur la table et resta quelques instants le visage caché dans ses mains; puis, frappant violemment sur la table :

« Non, cela, n’est pas possible, Gudule est la franchise même !

— Oh ! ce n’est assurément pas de franchise qu’elle a manqué aujourd’hui : elle vous a dit bien clairement à vous et à tout Paris ses rapports avec Henri d’Estouteville. »

Lionel se prit à marcher à grands pas dans la chambre.

« Puisque vous n’avez pas plus de philosophie contre un accident assez commun, quoique je reconnaisse un tel scandale rare.

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il ne fallait pas vous y exposer ; après tout. C’est votre faute; que ne la laissiez-vous retourner dans son donjon, quand elle en avait si bonne envie?

— On m’a dit que je passerais pour un sot, qui laissait échapper la succession de la maréchale.

— Qui vous a dit cela?

— Henri d’Estouteville, articula Lionel avec un tremblement de colère.

— Henri d'Estouteville !... Ah ! que cela est plaisant! »

Et elle se renversa dans son fauteuil en se pâmant de rire. Lionel s’arrêta vis-à-vis d’elle en se croisant les bras :

« Oui, très-plaisant; il riait comme cela. » 11 reprit sa marche et la princesse ses sarcasmes.

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« Comme cela a dù l'amuser... Vous n’avez donc pas compris qu'il voulait la garder ici pour en faire sa maîtresse ! comme ils vous ont bien joué !... »

Et l’iiilarité de madame de Montford continuait tandis que la fureur de Lionel croissait de plus en plus.

« Et encore il a le bras fracassé! » murmura-t-il entre ses dents en se jetant avec

violence sur un siège. La princesse Simon le croyait, et le lui avait dit sans émoi; toute méchante qu’elle était, elle n’aurait pas travaillé de la sorte à exaspérer M. de Saveuse. Elle voulait un esclandre et non pas un combat, éloigner Gudule qu’elle détestait, se débarrasser de Lionel dont elle commençait a être fort ennuyée, les faire partir tous les deux , et se venger ainsi

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de Henri, qu’elle regrettait toujours, en lui enlevant la femme dont elle le savait amoureux depuis longtemps, mais qu’elle avait trop d’usage pour croire sa maîtresse; elle se fiait d’ailleurs sur sa propre adresse et sur la sottise de Lionel pour calmer l’orage qu’elle suscitait dès que son but serait atteint. La duchesse de Montford avait ramené d’Estouteville chez lui et racontait que son bras s’était démesurément enflé pendant le trajet. Sa belle-

fille, aux projets de laquelle cette version convenait mieux, en avait conclu et affirmé a Lionel que ce bras était fracassé; quoique tranquille par là sur les conséquences immédiates, elle le retint chez elle toute la soirée et fort avant dans la nuit, excitant sans relâche sa fureur contre Gudule et

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l’assurant qu’il devait s’abstenir de paraître en aucun lieu avant d’avoir pris un parti. Les bêtes ont de certains retours qui désarçonnent les plus rusés ; Lionel s’avisa de dire avec une certaine naïveté :

« Mais pourtant le prince Simon se montre partout. »

La princesse resta un moment interdite, puis répliqua froidement, retenant sa colère :

« C’est qu’il a pris un parti. »

Mais elle se promit en même temps de se délivrer au plus vite d’un amant si maladroit.

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