CHAPITRE XIII
CATAST ROPHE
M. de Saveuse ne rentra à l’hôtel d’Aubemer que lorsque tout le monde était retiré, et il sortit le matin avant l’heure du déjeuner. Cela arrivait souvent, mais cette fois la maréchale le remarqua avec inquiétude, non pas Gudule, elle avait bien autre chose à penser. La journée de la veille s’était passée dans une agitation fébrile; elle avait voulu paraître au souper alin
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d’apprendre le résultat de la visite de M. Chevreux à l’hôtel d’Estouleville. Rassurée par le bulletin exact et véridique de l'état de Henri, elle se relira de bonne heure, et, rentrée dans la solitude de son appartement, se livra à l’examen sérieux de son propre cœur : si cette cruelle matinée avait livré son secret au public, c’était en le lui révélant à elle-même; elle dut s’avouer l’illusion qu’elle se Rusait depuis longtemps et reconnaître que Henri régnait despotiquement sur son âme; plus elle y plongeait, plus elle l’en trouvait remplie, à ce point d’oublier par instants le chagrin quelle en éprouvait, pour s’abandonner à l’ineffable douceur d’un amour qu’elle sentait partagé. Mais Gudule n’était pas femme à se complaire à ces tendres lan-
;le
LA MARÉCHALE D’AUBEMER 261 gueurs : le mal une fois reconnu, elle voulait sincèrement, courageusement, y por- %
ter un remède effectif. Séchant ses larmes et composant son visage, elle entra le lendemain matin chez la maréchale, au moment où, sa toilette achevée, elle allait quitter sa chambre.
« Ma tante, lui dit-elle d’un ton ferme, ma tante, je dois et je veux aller à Saveuse ; parlons de mon voyage à déjeuner comme d’une chose arrêtée. »
La maréchale la contempla un instant avec le plus tendre intérêt :
« Ma pauvre Gudule, combien je suis coupable de vous avoir exposée h un danger que mon expérience devait prévoir ! »
Elle ouvrit ses bras à la jeune femme qui
s’y jeta, et, renonçant au maintien factice
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qu’elle s’était arrangé, fondit en larmes.
« Oui, ma courageuse enfant, reprit la maréchale, oui, vous partirez, nous partirons; car je ne vous quitterai pas... Mais laissez-raoi le soin de préparer ce départ... il ne peut être immédiat... il y a des convenances h garder.
— Ah! ma tante, la première est de m’éloigner ! Nous savons que je l’aime. Hélas, et lui le sait aussi!
— Ne craignez rien, mon enfant, vous ne le reverrez pas. » Gudule sentit une larme froide glisser dans son sein. « Mais il faut préparer Lionel à cette absence : lui avez-vous annoncé vos projets?
— Je ne l’ai pas vu depuis hier matin. »
Et la pensée de son mari lui vint pour la première fois. Accoutumée à le peu comp-
ter dans les circonstances importantes et ne se reprochant aucun tort envers lui, elle ne l’avait pas intérieurement appelé à ce conseil intime qui bouleversait son existence depuis quelques heures ; mais la question de la maréchale lui fit remarquer l’absence de son mari et elle reconnut lui devoir des ménagements.
« Laissez-moi donc conduire cette affaire, et comptez sur ma sincérité, ma chère petite; maintenant séchez vos yeux, et allons déjeuner pour ne pas éveiller l’attention des gens : ce sont les pires espions. »
Leur léger repas promptement expédié, ces dames s’établirent dans le petit salon où les habitudes de leur vie occupée leur assuraient la solitude jusqu’à une heure avan-
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cée de la matinée; elles retombèrent bientôt dans la série d’idées dont elles étaient absorbées. Gudule ouvrit son cœur avec la franchise qui la caractérisait; maintenant qu’elle-mêrae y lisait, elle ne cherchait à rien dissimuler, car elle voulait tout combattre de cette volonté forte avec laquelle on réussit. Tout en l’encourageant à ces nobles efforts, la maréchale compatissait à ses peines ; quoique les circonstances de sa vie lui eussent évité le tourment des passions, madame d’Aubemer avait une de ces organisations délicates qui comprend les chagrins des autres sans les avoir éprouvés. Personne ne s’identifiait mieux aux peines de ses amis et ne savait trouver avec plus de sympathie l’expression propre a les adoucir. Bien persuadée d’ail-
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leurs que Gudule ne pouvait se distraire un moment du coup qui la frappait, elle encourageait ses épanchements. La matinée s’avançait, lorsque mademoiselle Julie réclama la présence de la maréchale dans sa chambre, où des marchands l’attendaient; elle se hâta de sortir, tandis que Gudule se détournait pour cacher sa figure pâle et inondée de larmes. — A peine la porte fermée, mademoiselle Julie s’arrêta.
« Àh! madame, un grand malheur!
— Qu’est-il arrivé? » dit froidement la maréchale, accoutumée a entendre traiter de grands malheurs des choses assez futiles, selon 1 humeur momentanée de mademoiselle Julie.
» Ce n’est pas que je l’aime, bien au
contraire; tout le monde a l’hôtel est révolté de sa conduite. Mais madame la comtesse est si bonne qu’elle va être au désespoir.
— Au désespoir de quoi? expliquez-vous donc, je vous prie.
— Eh bien, madame, M. de Saveuse est iport.
— Mort ! comment?
— Tué d’un coup d’épée. »
Les jambes de la maréchale fléchirent sous elle; elle envisagea d’un seul coup d’œil toutes les conséquences de ce douloureux événement, ne doutant pas que Henri d’Estouteville ne fut l’antagoniste de Lionel. Elle put à peine se traîner jusqu’à sa chambre où un jeune homme fort pâle et
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très-agité l’attendait. Se laissant tomber sur la première chaise elle lui dit :
« Eh bien, monsieur?
— Hélas! madame la maréchale, ma tâche est bien cruelle, mais j’ai cru devoir vous prévenir en précédant ici de quelques instants le corps, malheureusement tout à fait inanimé, qu’on y transporte.
— Où le duel a-t-il eu lieu?
-T- Le duel? ah! madame, il n’y a pas eu de duel ; le comte Lionel est venu de bonne heure chez ma mère lui demander à déjeuner. Tandis qu’on le préparait, il nous a entraînés, mon frère et moi, au tir de Jasmin, où il a brisé quelques poupées.
Il s’y trouvait d’autres jeunes gens; M. de Saveuse les a tous invités à venir déjeuner dans un café voisin, en envoyant mon
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frère nous excuser près de ma mère. Il paraissait fort excité. On a bu du vin de Champagne, cependant il n’était pas gris.
11 a proposé de se rendre h la salle d’armes; il n’est pas fort à l’épée et a été souvent touché, ce qui a paru l’exaspérer. — Je veux pourtant, a-t-il dit, apprendre à tuer un homme ; j’ai vu une fois en Italie un coup qui m’a paru immanquable. — Essayez-le, avons-nous crié de toutes parts.
— Non, non, il me faut, avant de vous le montrer, le répéter vis-à-vis de quelqu’un qui ne puisse pas le deviner. — J'ai votre affaire, a repris le maître d’armes, voilà monsieur qui en est à sa seconde leçon, et ne sait que tenir son fleuret d’un. poignet fort vigoureux, — en indiquant un grand garçon assez gauche et rougissant comme une
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fille. Le comte de Saveuse a insisté pour qu’on les plaçât dans un cabinet tout seuls, voulant, disait-il, pouvoir s’y reprendre à plusieurs fois pour retrouver le coup, sans être gêné par la galerie. Nous l’avons entendu donner des instructions au jeune homme, en lui recommandant de tenir fortement son arme. Un instant après, deux cris simultanés et la chute d’un corps ont
frappé nos oreilles. Nous nous sommes pré-
cipités dans le cabinet, où nous avons trouvé le jeune homme debout, immobile comme une statue, un tronçon de fleuret ensanglanté à la main, et M. de Saveuse tombé à terre en proie à d’horribles convulsions.
Un médecin qui se trouvait présent lui a donné les premiers secours ; mais le fleuret cassé l’avait atteint au-dessous de l’œil
et pénétré jusqu’au cerveau; il n’a survécu que peu de minutes, et n’a articulé aucune parole. Comment cet accident est' il arrivé? nous en sommes réduits aux conjectures, car l’infortuné qui a eu le malheur de le tuer, n’a pas pu prononcer une syllabe depuis le fatal événement. »
La maréchale, s’étant un peu remise pendant ce récit, remercia le narrateur qu’elle reconnut pour un des complaisants de Lionel, et après avoir donné des ordres pour la réception du triste cortège, et pour faire appeler, à telle fin que de raison, les gens de l’art les plus accrédités, elle retourna près de sa nièce pour la préparer au coup dont elle devait être frappée.
Deux jours plus tard, madame d’Aubemer partait pour Saveuse, où elle condui-
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sait Gudule, qui voulait y recevoir les restes de M. de Saveuse qu’on y transportait.
La maréchale laissait à ses gens l’instruction d’aller savoir des nouvelles de plusieurs personnes souffrantes et de les lui transmettre par chaque courrier; au nombre de ces malades était le comte Henri d’Estouteville.