‹ La maréchale d'Aubemer nouvelle du 18. siècleChapitre 15 sur 17 · RETOUR A M A G N A N V I L I, E · texte numérisé non relu

RETOUR A M A G N A N V I L I, E

Sept mois s’étaient écoulés depuis la mort de Lionel, le vieux marquis regrettait encore en lui le père des arrière-petits-enfants qu’il avait espérés, et la baronne le fils de sa tendresse, en dépit des embarras où il l’avait placée. Non-seulement Lionel avait dépensé tout l’héritage paternel, mais la baronne avait dû faire de grands sacrifices sur sa propre fortune, et

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sa belle-fille renoncer à ses droits. Gudule se retrouvait donc la mince héritière des donjons de Saveuse; mais elle se retrouvait aussi la fauvette et la rose des montagnes, légère et fraîche comme elles. Madame de Saveuse sentait au fond de l’âme une source de bonheur inconnue jusqu’alors, qui l’embellissait encore et se trahissait dans ses moindres actions. Depuis les confidences interrompues par une catastrophe si imprévue et dont Gudule avait été bouleversée, le nom d’Estouteville ne s’était pas prononcé entre la maréchale et sa nièce: toutes deux cependant y pensaient sans cesse et se devinaient mutuellement. Sous prétexte de remercier madame d’Aubemer de sa bonté h faire demander de ses nouvelles, Henri d’Estouteville lui avait

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écrit, et une correspondance de plus en plus active s’établissait entre eux; ses lettres, comme beaucoup d'autres, passaient sous les yeux de Gudule, elle les rendait sans réflexions; mais sa tante remarquait que ces jours-là sa tendresse pour tous les siens était encore plus expansive et sa gaieté plus franche.

Madame d’Aubemer ne se décidait pas sans un vif regret à quitter Saveuse, le long séjour qu’elle venait d’y faire s’était écoulé comme un songe. Entourée de soins et d’affections, les jours semblables entre eux, mais diversifiés par des occupations variées, lui paraissaient suffisamment remplis, et elle s’était presque avoué qu’il vient un âge pour lequel la monotonie n’est pas de l’ennui, mais seulement du repos. L'air

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des montagnes lui était salutaire, et surtout le sentiment d’isolement dont elle souffrait si habituellement , se trouvait écarté d’elle: avec sa sœur elle pouvait parler de leur jeunesse, de leurs amis d’autrefois; avec Gudule de ses relations présentes. Le vieux marquis lui-même conservait toute sa mémoire, et, ayant servi dans les mousquetaires, rattachait des souvenirs du temps jadis 'a ceux plus- récents de la maréchale, qui par là semblait se rajeunir à ses propres yeux. Plusieurs voisins, dont quelques-uns assez aimables, se réunissaient souvent au cercle de famille, et, à tout prendre, sept mois venaient de s’écouler fort agréablement. Toutefois la pensée de séjourner un hiver hors de Paris aurait épouvanté la maréchale : jamais cela

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ne lui était arrivé et lui paraissait chose impossible; elle retardait de jour en jour son inévitable départ. La première neige l'avertit enfin qu’il n’y avait plus à reculer devant cette fatalité. Elle aurait bien désiré emmener sa nièce; mais Gudule voulait achever son année de deuil à Saveuse, et la maréchale admettait fort tristement que c’était peut-être plus convenable. En recevant ses commissions pour diverses personnes, la maréchale demanda :

« Ne dirai-je rien de ta part à Henri d’Estoateville?

— Non, ma tante, répondit Gudule en rougissant... pas encore'... » ajouta-t-elle plus bas, avec un doux sourire.

La maréchale la serra sur son cœur.

« Allons, reprit-elle gaiement, je ne parte

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lerai que pour moi : mais je dirai beaucoup, je t’en préviens. »

Gudule ne s’y opposa pas ; ce nom qui venait de frapper son oreille pour la première fois depuis bien des mois avait retenti dans son cœur si agréablement, qu'elle-même se le répétait à voix haute, et il peuplait la solitude que l’absence de la maréchale lui créait. Sans doute sa mère lui était aussi chère que jamais, mais elle ne connaissait pas Henri, elle ignorait ses rapports avec lui. La confiance n’aurait pas manqué à Gudule, mais qu’avait-elle à raconter ? Un jour ils s’étaient regardés l’espace d’une seconde, et ce jour était la veille de la mort de Lionel. La maréchale, de son côté, un peu honteuse d’avoir exposé à un danger prévu un instant, mais sur le-

quel elle s’était ensuite aveuglée, la jeune femme conliée à son expérience, n’était nullement empressée d’en parler à sa sœur, et le secret restait ainsi entre Gudule et sa tante.

A peine madame d’Aubemer arrivée a Paris, M. d’Estouteville accourut chez elle; il y revint le lendemain et tous les jours. 11 ne manquait jamais de texte à leurs causeries, et les lettres écrites à Saveuse étaient remplies de lui. Dépouillant le vernis de fatuité qu’on lui avait connu, Henri avait acquis toute sa valeur intrinsèque; en conservant les agréments qui l’avaient mis à la mode, il attachait moins de prix aux succès qu'ils procurent et devenait un homme sérieux et moral. Son sentiment pour madame de Saveuse en

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épurant son cœur avait éclairé son esprit.

Le marquis d’Estouleville s’alarmait bien un peu de ce qu’il appelait l’accès de misanthropie de son fils, mais il l’attribuait à sa rupture avec la princesse Simon et comptait sur une nouvelle coquetterie pour l’en tirer. Quant à la princesse Simon, elle ne s’était pas amusée à. pleurer Lionel ; après avoir vainement épuisé tous ses efforts à ramener Henri, elle s’était attachée à un bel étranger, magnifique et prodigue, dont elle dirigeait les fêtes, et qui lui procurait ainsi une source nouvelle de distractions et de succès. Elle en était absorbée et oubliait Henri; celui-ci, aussi ignorant que Gudule du piège que la méchanceté de la princesse avait failli jeter sous leurs pas (car le pauvre Lionel en avait emporté le secret dans la

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tombe, et la maréchale s’était gardée de répéter le propos qu’on lui avait révélé), celui-ci ne conservait aucune animadversion et la rencontrait avec une complète indifférence.

Malgré les soins de Henri et l’empressement de ses amis, la maréchale retrouva avec un redoublement d’ennui l’isolement du foyer domestique. Les visites, si agréables qu’elles puissent être, suppléent mal aux habitudes de la famille ; madame d’Aubemer en faisait l’épreuve d’une façon sensible et ne songeait qu’aux moyens de se les assurer à l’avenir. L’ennui ramenait ses souffrances, et l’hiver enfin achevé, elle appela sa nièce h grands cris. La bonne Caroline, toujours prête a se sacrifier, ne s’opposa pas aux vœux de la maréchale;

et, pourquoi ne l’avouerait-on pas, Gudule elle-même n’y était nullement récalcitrante; l’anniversaire était passé, il ne restait plus que six semaines pour achever son deuil, et madame d’Aubemer proposait de les passer à Magnanville... Magnanville rappelait de fort doux souvenirs qu’à présent madame de Saveuse se permettait de comprendre, et c’est avec une satisfaction fort réelle qu’elle s’y retrouva dans les derniers jours d’avril. Gudule était plus charmante encore qu’à sa première arrivée à Paris : à l’expression calme et sereine, quoique forte, de sa physionomie, s’était ajoutée celle d’une sensibilité plus intime, et ses souffrances, tout oubliées qu’elles étaient, lui comptaient en beauté. Le séjour de Saveuse avait rendu

à ses vingt-deux ans la fraîcheur de dixneuf, et celui qu’elle avait fait dans la meilleure compagnie de Paris lui avait donné cette lleur d’élégance qu’elle avait en partie devinée, mais qu’on ne récolte complètement que sur ce sol privilégié.

La maréchale ne se lassait pas de regarder sa nièce, et jouissait de son effet sur quelques-uns de ses vieux admirateurs réunis à Magnanville.

Le lendemain de son arrivée, Gudule se trouvait dans le cabinet de la maréchale donnant sur la longue avenue. En apercevant, fort au loin, un homme au galop,

s’avançant avec une extrême rapidité, tou-

tes deux s’approchèrent de la fenêtre.

« Je ne puis m’empêcher de trembler, en le voyant à cheval, » dit Gudule.

a Est-ce de joie, ou de crainte? » répondit la maréchale en riant.

« Peut-être de toutes deux!

— Veux-tu que nous allions le recevoir dans le salon ?

— Non, ma tante, j’aime mieux qu’il vienne ici. »

Henri cependant était arrivé jusqu’au perron, il avait sauté a terre, jeté la bride de son cheval à un des gens du château, les siens étant en arrière, et monté les marches en courant ; les dames qui l’observaient avaient repris leurs places et leur ouvrage, et attendaient en silence son entrée; plusieurs minutes s’écoulèrent, et après avoir échangé leur étonnement en regards, elles l’exprimèrent en paroles : que pouvait-il être devenu? La maréchale avait bonne

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envie de sonner pour le demander; mais

Gudule la retint :

« Peut-être, se trouvant chiffonné de sa course, a-t-il été faire sa toilette?

— Ah ! ma tante !

— Eh bien, non, ne te fâche pas...

Alors le saisissement l’a fait évanouir, et il est en travers de la porte ; veux-tu que j’y aille voir? »

Gudule aurait admis cette version de préférence à- la première; mais ni l une ni l’autre n’étaient exactes. Henri, inquiet de ne pouvoir maîtriser ses transports et craignant de déplaire à madame de Saveuse, s’était arrêté au seuil du cabinet où il savait ces dames seules, et s’était dirigé vers la chambre de M. Ghevreux, voulant faire du naïf savant, qui certainement ne verrait

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nue ce qu’on lui dirait, le témoin d'une entrevue nue sa présence rendrait nécessai, renient plus calme. Le temps pr.s par M. Chevreux pour ranger ses papiers avad causé le retard dont la tante et la mece

s'étonnaient; mais, en voyant entrer Henri encore tout couvert de poussière, Ondule lança un regard de triomphe a la maréchale. - Sauf un peu de vermillon sur les joues, suivi d'une assez grande pâleur, sauf un tremblement insolite dans la voix pour dire des mots insignifiants, la reunion

des jeunes gens n'eutrien de remarquable,

•, • rvrvf nnrt.

à leurs amours, en fut assez désappointée.

Henri ne savait pas les progrès qu il

avait faits dans l’absence et le silence. H craignait encore ces dédains dont il avait

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tant souffert, et se disposait à combattre sérieusement les préventions que sa vie antérieure avait pu inspirer contre lui. En s’emparant de son cœur, l’amour véritable avait banni la confiance du succès, et c’était bien sincèrément qu’il se trouvait intimidé devant la petite provinciale. Combien de temps fut-il à reconnaître sa nouvelle position? -C’est ce qu’on ne saurait dire; mais peu de jours s’étaient écoulés que le terrain se trouvait aplani devant eux. Aucune parole positive n’avait encore été prononcée, mais ils savaient que le mariage s’accomplirait 'a Saveuse dans le courant de l’été. La robe grise de Gudule ne permettait pas des démarches ostensibles ni des engagements positifs, et ce sous-entendu suffisait à un bonheur dont madame

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d’Aubemer était des deux côtés la bénévole confidente.

La malice de la princesse Simon de Mont-

ford fut la première éclairée sur ce qui se passait a Magnanville ; le mariage de Henri «avec madame de Saveusè lui aurait été odieux, et elle voulut le traverser. Rencontrant le marquis d’Estouteville, elle lui parla avec une apparence de bonhomie de l’intérêt affectueux qu'elleconservait à son fils, et du chagrin qu’elle ressentait de le voir au moment d’accomplir une sottise dont il se repentirait. La comtesse Lionel de Saveuse était assez jolie ; mais c’était une petite provinciale prude et guindée, sans aucun usage du monde, qui ne saurait tenir sa place ni à la cour, ni a Paris ; elle n’avait aucune fortune : sans doute sa

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tante était fort riche, mais la princesse Simon tenait de sa belle-mère, amie intime de la maréchale, que jamais elle ne consentirait à rien assurer par contrat de mariage, et personne n’ignorait h quel point madame d’Àubemer était capricieuse dans ses affections. La princesse Simon gémissait de voir Henri engagé dans ce mauvais pas, c’était au marquis h y porter remède.

Celui-ci se rappelait bien, en effet, avoir entendu citer différentes personnes comme ayant chance à hériter de la fortune de madame d’Aubemer, et accepta d’autant plus facilement la dénonciation de madame de Montford, qu’elle lui expliquait la nouvelle conduite de son fils ; mais ce mariage dérangeait trop ses projets pour qu’il ne se

promit pas de l’empêcher. Le moment était

arrivé de conclure l’alliance si longtemps méditée avec la petite comtesse de Toreignstein. Il avait été la voir à Caen; elle n’était que légèrement contrefaite, assez fraîche, bien moins laide qu’il n’avait craint; avec ses beaux yeux et une toilette plus intelligente que celle du couvent, elle serait très-passable. Le marquis arrivait enchanté lorsque la confidence de la princesse Simon vint interrompre toutes ses combi- s nuisons et le désola ; car, outré le peu de fortune actuelle et l’incertitude des volontés de la maréchale, il éprouvait une extrême répugnance à étaler la situation de ses affaires devant une famille étrangère.

Son inquiétude était-donc grande lorsqu’une lettre de Magnanville vint la confirmer.

Henri racontait en termes passionnés son

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long attachement pour madame de Saveuse ; le deuil étant arrivé à son terme, il demandait le consentement de son père à un mariage qui assurait le bonheur de sa vie, mais de façon à faire comprendre la détermination bien arrêtée de l’accomplir. Le marquis ne s’y trompa pas, il avait eu le temps de méditer sa réponse et la voici :

« Malgré le ton exagéré dont tu en » parles, mon cher Henri, je suis très-dis- » posé à admirer ton ange gardien; j’ai » aperçu madame de Saveuse, elle m’a paru » fort jolie ; tu la dis pleine de grâces et de » vertus, je le crois ; elle est très-bien née, » je n’aurais rien a reprendre a ce choix, /> si, lors de notre conférence, il y a bientôt » quatre ans, tu m’avais répondu : Douze

292 LA MARÉCHALE D’AUBEMER » cents livres de rente et ma Sophie!... et que,

» depuis, ta vie eût été réglée sur ce prin- » cipe; mais, mon cher enfant, tu en as » agi tout autrement : il me faut donc, a » mon extrême regret, te montrer les choses » telles qu’elles sont, tu jugeras ensuite et » je n’en appellerai pas : mon consentement » est acquis à ce que tu décideras.

» Confiant dans ta parole, j’ai eu la fai—

» blesse d’appliquer à tes dépenses, et aussi » aux miennes (car, loin de repousser la » solidarité, je la réclame) des capitaux » appartenant à ma pupille : il m’était plus » facile de me les procurer sans achever de b grever des terres qui devaient à la fin » revenir à vos enfants. Cette faiblesse, que » ton mariage avec elle aurait couverte et » comme légitimée, est devenue un tort

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» d’autant plus impardonnable que les » appels faits à sa fortune se trouvent plus » nombreux que je ne le savais. J’ai reçu » ta lettre avant-hier, et depuis ce tempsj’ai b passé trente heures sur un grimoire de b chiffres; je trouve toujours de quatre à b cinq cent mille francs de plus que je ne b possède à rembourser a mademoiselle de b Toreignslein. Vois, de ton côté, où tu en b es de l’héritage de ta mère, et si tu peux b venir à mon secours. Je veux bien tire b ruiné; mais déshonoré, j’aimerais mieux b l’éviter ; il y a toujours, sans doute, la b ressource de la Trappe ou de la rivière ; b toutefois, commecesont des moyens peu b agréables, il ne faut y avoir recours qu’à b la dernière extrémité. Situ peux disposer b de la çomme que je dois, si madame de

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» Saveuse consent à accepter ta main sans » aucune fortune, lorsque tu lui auras îoya- » lement exposé notre position, je recevrai » avec admiration la charmante belle-fille » que tu me promets. Je pense qu’il serait » peu délicat et bien imprudent d’avoir » recours à madame d’Aubemer ; telle qu’on » la connaît, une pareille demande lui dé- » plairait excessivementet enlèverait proba- » blement ses bonnes grâces à madame de » Saveuse. J’ai dû, mon bon Henri, te pré- » senter le tableau fidèle de notre situation, » maintenant c’est à toi à la fixer. Une con- » solation bien sensible me reste du moins » tout entière : ton nom, quoi qu’il arrive, » n’est aucunement compromis ; c’est jus- » tice, puisque tu es resté étranger à toutes » ces transactions, et que tu ignorais la

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» source de l’argent que tu dépensais; il

» ne peut donc en rejaillir aucune honte

» sur ta tête, et sois bien sûr que je m’ar-

» rangerai de façon h ce que tu en restes » complètement à l’abri.

» Je m’afflige d’avoir à te faire une si » pénible révélation ; peut-être cependant » aurais-tu pu la prévoir, d’après ce que je » t’ai communiqué de l’état de mes affaires » à ton retour d’Allemagne. S’il m’est » encore permis de te donner un conseil, » mon cher fils, c’est celui d’être rangé h » l’avenir ; juge ce que je souffre aujour- » d’hui, de me voir forcé à apporter du » trouble à ton bonheur! Jamais je n’ai » autant regretté les embarras d’une for- » tune où les libéralités excessives de ta » pauvre mère ont commencé à porter

» le désordre; mais nous ne pouvions pas, » mon cher enfant, nous plaindre de tant » de vertus et refuser des engagements pris » par elle. Je me résume, mon cher Henri :

» si tu es en mesure, viens à mon secours ; » si cela est impossible, laisse-moi me tirer » d’affaire tout seul. Reçois ma bénédic- » tion d’avance, et garde un éternel secret » sur ce que je t’avoue... tu ne dois jamais » en avoir eu connaissance. »

Le marquis se sourit à lui-même en achevant cette; lettre; il savait la fortune laissée par sa femme h peu près dissipée, et Henri hors d’état de lever une somme de quelque importance. Il connaissait assez son fils pour être assuré qu’il en obtiendrait d’autant plus qu’il lui demandait

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moins, et il espéra un plein succès de sa perfide abnégation. Les choses étaient moins graves qu’il ne les représentait : ses biens, en effet, se trouvaient fort obérés; mais les substitutions restaient, et les capitaux de la petite de Toreignstein n’avaient pu être entamés. Toutefois le marquis avait compris qu’un intérêt d’honneur pourrait seul déterminer Henri.

Ce pauvre Henri attendait la réponse de son père sans une trop grande préoccupation; absorbé par son bonheur, il vivait sous le charme du doux sourire de madame de Saveuse : c’était là son présent, son avenir, et sa pensée ne pouvait s’en écarter. Au retour d’une promenade où il avait obtenu sans trop d’efforts la permission d’écrire au marquis de Saveuse, pour

demander la main de sa petite-fille, Henri, transporté de joie, se rendit dans sa chambre pour expédier cette lettre ; celle de son père l’attendait sur sa table. Une violente migraine servit de prétexte h M. d’Estouteville pour ne point reparaître au salon ce soir-là. A cinq heures du matin, il quittait Magnanville. En entrant chez madame de Saveuse, sa femme de chambre lui remettait ce billet à peine lisible tant les caractères en étaient tremblants :

« Je serais le dernier des hommes si je » n’en étais pas le plus désespéré... Je » pars... ne me jugez pas avec l’inflexi- » bilité de votre esprit, mais avec i’indul- » gence de votre cœur. Gudule... mon » Dieu ! suis-je donc réduit à une pareille

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» prière ! Gudule, ma bien-aimée Gudule, « oubliez le malheureux.

» Henri. »

Presque au même instant arrivait un courrier de Saveuse : le vieux marquis était tombé très-gravement malade, on réclamait la présence immédiate de la comtesse Lionel ; elle se décida à partir sur-lechamp. Cet incident suffît à expliquer à la maréchale le trouble affreux où elle trouva sa nièce ; les apprêts du voyage se faisaient avec une activité fébrile, et ce n’est qu’en remarquant l’absence de Henri au moment où Gudule montait en voiture, que madame d’Aubemer apprit qu’il était parti le matin pour Paris. C’était une circonstance trop simple pour lui causer un grand étonne-

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ment; elle demanda à sa nièce si elle lui avait écrit, Gudule ne fit aucune réponse et la voiture partit. La maréchale resta sur le perron, admirant cette inquiétude filiale ' qui dominait tous les autres sentiments, et se promettant bien pourtant de ne la point vanter 'a Henri lors de son retour, qu’elle fixait au soir ou au lendemain matin.

Madame de Saveuse avait autorisé sa tante h ouvrir les lettres qui lui arriveraient, n’en attendant que de Saveuse, pour lui donner des nouvelles de son grand-père. La maréchale, par inadvertance, en décacheta une venant de Paris, elle était sans signature et contenait un récit aussi perfide que mensonger de la mort de Lionel de Saveuse, affirmant qu’il l’avait reçue de la main d’un spadassin aposté et soldé par Henri d’Es-

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touteville; on en avait les preuves, et si son mariage avec madame de Saveuse devait avoir lieu, on les fournirait non-seulement à elle, mais au monde entier, un si affreux scandale ne pouvant rester impuni.

La rupture du mariage assurait un secret éternel.

La maréchale ressentit pourcette œuvre de ténèbres, où elle crut reconnaître l’écriture un peu déguisée de la princesse Simon de Montford, le mépris qu’elle méritait; cependant elle ne put s’empêcher de rattacher à cette diabolique intervention l’absence prolongée de Henri et de s'en préoccuper.

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