‹ La maréchale d'Aubemer nouvelle du 18. siècleChapitre 3 sur 17 · UNE APPARITION · texte numérisé non relu

UNE APPARITION

Près de deux semaines après le jour du bal, madame d’Aubemer, qui avait été à toute extrémité et dans un état de délire continuel, ouvrit les yeux à la suite d’un sommeil léthargique procuré par l’opium et poussa un soupir; mademoiselle Julie la veillait jour et nuit avec le plus grand dévouement et se pencha sur elle; la maréchale la reconnut, fit un faible sourire et

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essaya de tourner la tête, elle crut voir une figure d’ange se dressant derrière sa fidèle camériste et entendit une voix argentine dire : « Profilons de ce moment, c’est l’heure de la potion ; » elle se sentit doucement soulevée; mademoiselle Julie lui présenta une cuillerée d’une drogue amère, on la replaça soigneusement sur ses oreillers bien relevés, et elle ne tarda pas à retomber dans un sommeil assez calme ; sans se rendre compte à elle-même de ce qui s’était passé, elle avait une pensée confuse d’avoir eu la vision de son bon ange qui la rappelait U la santé. — Quelques heures plus tard, la maréchale se réveilla tout à fait ; la nuit était venue ; une lampe, entièrement voilée de son côté, jetait sa clarté sur une jeune femme qui, le front

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appuyé sur sa main, lisait à cette lumière ; des boucles des plus beaux cheveux blonds tombaient sur cette main d’une blancheur éblouissante et voilaient en grande partie le visage ; on pouvait suivre cependant le contour du bel ovale des joues. La maréchale resta quelque temps à considérer ce tableau, se disant intérieurement : « Si c’est une hallucination de la fièvre, elle est du moins plus agréable que les hideux fantômes dont j’ai été poursuivie ces joursci. » — Un léger mouvement dans la chambre fit relever la tète à la charmante apparition et montra des traits d’une rare perfection; elle répondit d’un signe négatif à la demande faite a voix basse par mademoiselle Julie qui venait reprendre son poste au pied du lit de la malade. La ma-

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réchale l'appela; aussitôt la figure de la lampe se leva sans bruit, se glissa dans l’obscurité et disparut aux yeux de madame d’Aubemer.

« Julie, qui est cette jeune femme?

— Quelle jeune femme, madame?

4 — L'a, près de la table ?

— Je ne vois rien, madame. »

La maréchale, trdp faible pour discuter, n’insista pas. La nuit fut bonne; à leur première visite du matin, les médecins déclarèrent le danger conjuré si on maintenait le calme et le silence. On aurait entendu voler une mouche dans cette vaste maison, tant les ordres de la faculté étaient scrupuleusement exécutés par le dévouement de ses habitants ; les gens de madame d’Aubemer, anciens serviteurs pour

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la plupart, grognaient parfois, mais ils lui étaient profondément attachés.

La maréchale se trouvait dans cet état de somnolence résultat d’une grande faiblesse, mais qui laisse l’usage des facultés, lorsque des sons murmurés à la porte de sa chambre appelèrent somattention, et, soulevant un peu sa tète, elle aperçut dans une glace qui les reflétaient, mademoiselle Julie parlant avec la jeune personne de la veille au soir ; mais cette fois elle avait un chapeau, un mantelet, un costume de dame en visite. Le colloque dura suffisamment longtemps pour fatiguer l’attention de la malade , elle retomba dans son assoupissement. La fièvre ne revint pas le soir ; les médecins permirent quelque peu d’alimentation, et le lendemain ils proclamèrent

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l’entrée en convalescence. Grande fut la joie à l’hôtel d’Aubemer et, parmi les nombreux amis de la maréchale, madame de Montford obtint seule l’autorisation de la voir quelques minutes ; après sa visite, madame d’Aubemer, s’adressant à mademoiselle Julie, lui dit :

« Je sais très-bien que j’ai eu le délire, et Dieu sait que j’ai vu, et peut-être dit, des choses fort extravagantes ; mais je ne

l’avais plus lorsque j’ai aperçu jusqu’à trois fois distinctement une jeune personne que j’ai une idée confuse d’avoir vue autour de moi pendant que j’étais le plus malade. Ne me traitez pas comme une folle, je vous prie, en cherchant à me le nier.

— Comment madame a-t-elle pu faire pour la voir?

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— Mon Dieu, j’ai regardé ; mais pourquoi d’ailleurs me le dissimuler?

— Madame déteste tant les ligures nouvelles.

— Ah! des figures comme cela!... où est-elle ?

— Nous craignions tant que sa présence ne déplut à madame, et nous pensions l’avoir si bien cachée !

— Mais enfin, qui est-ce? je veux le savoir.

— Hé bien, madame, ne vous agitez pas comme cela... c’est, puisqu’il faut vous le dire, madame la comtesse Lionel de Saveuse.

— Quoi ! ma nièce avec cette figure d’ange !

— Ah ! madame peut bien le dire, et

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elle en a plus que la figure, car c’est un ange, en effet.

— Comment, c’est là ma nièce !... Si elle revient, il faudra la laisser entrer dans ma chambre.

— Oh ! cela ne tardera guère, » reprit mademoiselle Julie en regardant la pendule, « elle n’est jamais deux heures absente. »

Bientôt, en effet, la comtesse Lionel fut introduite chez la maréchale ; elle ne ût aucune explosion de sentiment, ne prononça aucune phrase arrangée, se contenta .de baiser la main que sa tante lui tendit et s’assit tranquillement près du lit. Madame d’Aubemer, désirant la mieux voir, lui demanda si son chapeau ne la gênait pas ; elle l’ôta aussi bien que son mqnte-

let, les déposa au loin et reprit, dès ce moment, le service de la malade.

« Je crois me rappeler avoir vu cette petite main et môme cette bague bleue au milieu de beaucoup moins agréables visions, » dit la maréchale en touchant les mains de sa nièce pendant qu’elle lui donnait à boire.

« Ah î madame peut d’autant plus en être sûre, » s’écria mademoiselle Julie, « qu’elle ne s’est guère éloignée des alentours de ses oreillers pendant dix jours, et... # Un regard impératif de madame de Saveuse trancha ce discours; après avoir posé la tasse, elle s’approcha de la cheminée, s’assit dans un fauteuil, prit un livre, et sembla attentive à sa lecture, mais le moindre mouvement lui faisait lever la tôle et la

montrait prête h retourner vers le lit. Madame d’Aubemer, encore beaucoup trop faible pour pouvoir converser, n’en remarquait pas moins ces soins si paisiblement intelligents, et lorsque la comtesse Lionel lui demanda en s’en allant vers la fin de la matinée :

« Reviendrai-je ce soir, ma tante? » Elle comprit qu’elle la payait de son dévouement

en répondant également, simplement :

« Oui, mon enfant. »

Madame de Saveuse se retira dans une satisfaction que mademoiselle Julie ne partagea pas; le Oui, mon enfant, lui paraissait bien laconique; elle avait pris sous sa protection spéciale la jolie nièce de la maréchale et brûlait d’en parler; aussi, dès qu’elle ne fut plus là pour lui imposer si-

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lence, elle raconta en hâte comment elle avait passé les journées près de sa tante et plusieurs fois les nuits, afin qu’elle, Julie, pût prendre un repos devenu presque indispensable, mais qu’elle aurait certainement refusé si toute autre personne avait dû inspecter le service de la chambre ; comment elle seule avait su conserver la tête lorsque tout le monde l’avait perdue, comment elle réussissait à calmer madame d’Àubemer dans les plus forts accès de son délire, comment les médecins s’en référaient à ses rapports plus qu’à ceux de la garde attitrée, placée par eux auprès de la malade, et qu’il avait fallu congédier parce que ces soins étrangers, cette nouvelle figure l’irritaient... enfin elle raconta tant et si bien qu’elle réussit à beaucoup

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agiter sa maîtresse. S’apercevant tout à coup de l’altération et de la rougeur du visage, elle en fut désespérée, lui donna une cuillerée de potion et lui recommanda le repos. Malgré cetle prescription tardive, madame de Saveuse trouva sa tante moins bien qu’elle ne l’avait laissée; les médecins constatèrent de l’élévation dans le pouls, ils en accusèrent le bouillon de poulet qu’ils ordonnèrent plus léger; mademoiselle Julie garda son -propre secret, ne changea rien au bouillon et se promit d’être plus circonspecte h l’avenir; la maréchale se calma petit à petit sous l’influence salutaire de madame de Saveuse; elle s’endormit en lui tenant la main, et lorsqu’une heure après elle s’éveilla, le mouvement fébrile avait disparu; le bouil-

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Ion, dans toute sa force, fut pris avec plaisir, et la nuit se passa bien.

Bientôt ce fut le tour de madame de Montford h raconter combien madame de Saveuse avait été assidue et charmante, et la place qu’elle s’était assurée dans son cœur par les tendres soins rendus à sa tante. Cette fois la maréchale sentit accroître sa reconnaissance, mais l’agitation ne s’y joignit pas :

« Je trouve, » dit madame de Montford,* qui avait été élevée au même couvent que mesdemoiselles d’Élancourt, » je trouve, ma chère, que madame de Saveuse vous ressemble beaucoup.

— Vous me faites trop d’honneur, je

n’ai jamais eu des cheveux et un teint

comme cela... Il y a des moments, au reste,

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où elle me rappelle sa mère, quoiqu’elle soit infiniment plus jolie.

— Beaucoup plus que Caroline assurément; mais je n’admets pas qu’elle surpasse la belle Emilie; vous étiez superbe, ma chère.

— Et mademoiselle de Lillebonne était ma rivale, » reprit la maréchale en souriant, « et cependant nous n’étions pas trop jalouses l’une de l’autre.

* — Non, en vérité. »

Et ces deux beautés contemporaines se livrèrent au plaisir, si naturel, de rappeler ses jeunes années avec ceux qui les ont traversées dans la môme sphère et en conservent les mêmes souvenirs.

La convalescence de madame d’Aubemer s’établissait, accompagnée de l’ennui inhé-

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rent à un état où les forces ne répondent pas encore à l’emploi qu’on en voudrait faire. Madame de Saveuse se montra aussi habile à combattre cette langueur morale qu’elle l’avait été vis-à-vis des souffrances physiques. La maréchale, pour laquelle aucune de ses attentions n’était perdue, l’observait avec une affectueuse curiosité qui donnait de l’intérêt à son oisiveté forcée ; aussi, dès que la comtesse Lionel s’absentait, retombait-elle dans l’anéantissement. Elle aurait trouvé une sorte d’égoïsme à en convenir, mais mademoiselle Julie ne manquait pas d’en faire la remarque, de sorte que la jeune comtesse ne quittait presque plus l’hôtel d’Aubemer. Un jour elle lut à la maréchale un petit écrit déposé à sa porte et celle-ci remarqua com-

si la maréchale d'aubemer

bien sa voix était juste et sa diction pure :

« Si cela ne vousi fatigue pas, ma tante, je suis fort dans l’usage de faire la lecture à mon grand-père et je puis lire autant que vous voudrez. »

Madame d’Aubemer accepta avec empressement, désireuse quelle était déjuger les goûts et les opinions de sa nièce sur les divers sujets que les livres pourraient susciter, et bien aise aussi d’employer quelques-uns des moments qui lui pesaient. On envoya chercher les volumes épars dans le salon, la plupart étaient des ouvrages nouveaux; dans le nombre on apporta le discours académique dont nous avons déjà parlé; sa vue inspira comme un remords à madame d’Aubemer; elle se rappela l’irritation qu’elle ressentait, la dernière fois où

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elle avait ouvert cette brochure, contre la charmante créature qui maintenant l’entourait de si aimables attentions. Ce contraste lui causa de l’émotion, et, suspendant son examen des livres posés sur sa chaise longue, elle regarda tendrement la comtesse Lionel en lui demandant comment lui était advenue la bonne pensée de soigner aussi affectueusement une vieille femme qui lui était trop, beaucoup trop, étrangère.

« Ah ! ma tante, le premier jour où je vous ai aperçue couchée là, au fond de votre lit, et aussi longtemps que vous avez été bien malade, vous ressembliez tant à maman ! »

La maréchale sentit alors tomber une larme sur la main qu’elle avait tendue à sa nièce. et que celle-ci baisait; mais, se trou-

vaut un peu froissée de celte tendresse de reflet, elle la retira doucement. Cependant, comme elle était au fond une personne éminemment raisonnable, un instant de réflexion lui rappela qu’elle n’avait aucun droit à inspirer un sentiment plus direct; elle reprit, mais malgré elle, un peu plus froidement :

« Est-ce que je ne ressemble plus à votre mère?

— Ah ! bien moins à présent ; vous ôtes plus belle, plus parée, plus élégante, plus jeune... •

— Je suis pourtant son aînée.

— C’est possible, mais vous ne le paraissez pas; je ne regrette assurément pas l’amélioration de votre état, mais je vous aimais bien avec ce regard mélancolique,

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doux, un peu vague, si semblable à celui de maman.

— Si bien que lorsque j’aurai repris ma santé et ma beauté, comme vous dites, vous ne m’aimerez plus du tout.

— Oh! si fait, ma tante, vous êtes si bonne pour moi !

— C’est vous, mon enfant, qui avez été bonne pour moi jusqu’à présent, mais... »

La maréchale n’acheva point, par délicatesse, la phrase qui était sur ses lèvres aussi bien que dans son cœur, et après un instant d’hésitation, elle ajouta :

a Mais nous ferons plus ample connaissance; tenez, ma chère petite, voilà un poème qu’on m’a vanté dernièrement ; aimez-vous les vers?

— Quand ils sont très-beaux, ma tante.

88 LA MARÉCHALE D’AUBEMER je les préfère a la prose; mais en général je trouve que la poésie est comme le violon, pas plus que lui elle ne supporte la médiocrité ; quand elle ne s’élève point au sublime et racle sur les cordes, elle me fait grincer les dents, » répondit-elle en montrant deux rangées de perles orientales qui plurent à la maréchale encore beaucoup plus que les paroles, quoiqu’elles rentrassent assez dans sa manière de penser.

Le crédit de sa nièce sur madame d’Au-

bemer fut hautement signalé par la bonne

réception faite au comte Lionel lorsque sa

femme demanda la permission de l’amener *

un matin. Malgré le désir de le trouver mieux qu’il ne lui avait autrefois semblé, il déplut tout autant à la maréchale; mais la comtesse Lionel paraissant le voir avec

«ar •

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plaisir , l’écouter avec satisfaction , elle l’engagea à revenir aussi souvent qu’il lui conviendrait ; il n’abusa pas de la permission et ne reparut pas de bien des jours sans que madame de Saveuse eût l’air de s’en inquiéter ou de s’en attrister; deux ou trois fois seulement elle lit ses excuses en nommant le spectacle où il était allé.

Cependant les forces de madame d’Aubemer revenaient et lui permirent bientôt de recevoir ses habitués les plus intimes :

c’étaient, pour la plupart, des gens d’un esprit distingué ; le rôle de madame de Saveuse changea : l’activité qu’elle avait déployée jusque-là fut remplacée par celte attention intelligente qui sied si bien aux jeunes femmes admises dans le cercle de

raasir.

personnes supérieures, elle ne larda pas à en devenir l’idole ; ses grâces, sa beauté, son naturel surtout y charmaient, et les vieux amis de la maréchale lui savaient un gré infini de se plaire si évidemment auprès d’eux. En se familiarisant petit à petit, elle laissa voir les trésors intellectuels qu’une éducation sédentaire lui avait fait acquérir sans qu’elle-même en eût la conscience, et chacun de ces hommes distingués se plut à développer un si heureux naturel accompagné d’une si grande simplicité. La duchesse de Montford, la seule admise encore 'a ces réunions intimes, raffolait de madame de Saveuse et la vantait perpétuellement dans le monde sans réfléchir qu’elle lui préparait l’inimitié des autres jeunes femmes; déjà on commençait

à la désigner sous le nom de la merveille d’Uzerche et de la muse du Limousin.

Quelques semaines s’écoulèrent ainsi ; le salon de madame d’Aubemer s’était rouvert graduellement; les visiteurs, plus nombreux, rendaient les soirées bien moins intéressantes, madame de Saveuse en fit la remarque h sa tante :

« Je vois, ma chère enfant, » lui répondit-elle en souriant, « que vous traitez mon salon comme moi, vous nous aimez mieux en bonnet de nuit ; mais, » ajouta-t-elle plus sérieusement, o la conversation est comme toutes les autres jouissances , il ne faut pas l’user; elle doit arriver par hasard, imprévue, naturellement, quand les circonstances se trouvent propices et

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que les causeurs se rencontrent sans dessein, car alors ils portent des paroles attachantes comme les arbres portent des fruits et elles arrivent à leur temps. Pendant que j’étais très-faible et que ces messieurs se réunissaient en petit nombre autour de ma chaise longue, la conversation, j’en conviens volontiers, était en effet plus nourrie et plus brillante : ce moment a été pour eux-mêmes comme une saturnale d’esprit ; ils étaient sûrs de n’ètre point dérangés, point interrompus, quoique cependant bien écoutés, bien appréciés... et puis, ma chère petite, mes vieux amis posaient un peu devant vos beaux yeux.

— Ah ! ma tante !

— Oui, ma nièce, c est comme cela; mais eux-mêmes se seraient promptement

blasés sur celte nécessité de toujours produire, nos réunions auraient dégénéré en bureau d’esprit et rien ne tue davantage l’esprit véritable. Croyez-en mon expérience, la conversation est alternativement la chose la plus tenace et la plus fugitive du monde; quelquefois elle s’établit obstinément, en dépit de toutes les interruptions ; surmontant tous les obstacles ; plus souvent le vol d’une mouche, un fauteuil déplacé la dérangent; faut-il s’en affliger démesurément? Non, du tout ; elle reprendra h son temps, demain, tout à l’heure, et le vol de cette mouche, ce fauteuil déplacé lui auront peut-être fourni un autre texte qui la rajeunira et lui procurera de nouvelles grâces. Ce qui est nécessaire a la conversation, ce sont des gens distingués,

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qiu s’y plaisent, mêlés à quelqués savants et a une certaine proportion de femmes et de personnes un peu futiles, mais intelligentes; après cela, laissez faire, moins on la conduira, plus elle trouvera son chemin.

Lorsque je serai complètement rentrée dans ma vie accoutumée, je veillerai davantage, et vous verrez les entretiens que vous re- , grettez commencer alors que l’heure des visites insignifiantes est passée. Toutefois, ma chère petite, j’ai remords à la vie que vous menez à Paris; vous n’y êtes pas venue pour être sœur grise et recluse ; il faut que vous alliez dans le monde : je ne puis vous y présenter moi-même, mais madame de Montford vous y mènera, et vous ne pouvez y paraître plus agréablement qu’avec elle.*

— Je vous assure, nia tante, que vous me puniriez fort en m’exilant de votre salon : Je vais le matin avec Lionel voir les monuments et les établissements publics, cela suffit de reste k ma curiosité de provinciale, et je ne trouverai nulle part le même agrément que chez vous.

— Hélas, mon enfant, je n’ai pas courage k vous violenter pour me priver de vous; mais j’entends pourtant que vous assistiez k cette fête de l’ambassadrice dont on parlait tantôt, elle sera très-belle et c’est une excellente occasion pour débuter brillamment.

— Mais, ma tante, » répondit madame de Saveuse, ne comprenant même pas dans sa naïve modestie le sens attaché par la maréchale k ces paroles, « mais, ma tante.

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il serait très-fàcheux. que tout ce brillant du monde me séduisît, car ma retraite sera bien rapprochée de mon dé- .

but. »

La maréchale sourit, mais elle éprouva de la tristesse en songeant combien la présence de sa nièce était temporaire, et' ses souvenirs, se reportant sur les personnes qu’elle avait successivement aimées et perdues, s’arrêtèrent à sa sœur. La maladie, et la faiblesse d’une fort longue convalescence, l’avaient jusque-là empêchée de répondre à sa lettre ; elle s’assit pour la première fois à son bureau, èt, déjà disposée à l’attendrissement, épancha son âme avec plus d’abandon qu’il ne lui était ordinaire, revint sur leur affection de jeunesse, sur le chagrin de l’éloignement, de la longue

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séparation, et parla de la comtesse Lionel en termes faits pour trouver de l’écho dans le cœur maternel de Caroline.

Lionel de Saveuse dînait assez fréquemment chez la maréchale. Elle faisait bonne chère et il y était sensible; mais surtout il avait recueilli que dîner à l’hôtel d’Aubemer passait pour être fort à la mode et cela l’y encourageait. Il s’y ennuyait mortellement, n’y faisant aucune espèce d’effet, et n’y restait jamais pendant la soirée, mais

venait parfois chercher sa femme pour la

ramener chez elle. Entraînée un soir par l’intérêt d’une discussion sur la littérature, elle avait retenu Lionel plus tard qu’il ne comptait. A peine assis en voiture il lui dit avec Humeur :

« Je vous déclare que je ne veux pas su-

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bir le ridicule d’êire montré au doigt comme le mari d’un bas-bleu!

— En vérité, mon cher ami, vous êtes tout h fait à l’abri de ce danger, » repritelle en riant ; « je suis bien trop ignorante pour vous faire courir ce risque; mais il n’y a, je vous assure, ni prétention, ni pédanterie dans les discours que j’écoute avec tant de plaisir... Quoi I vraiment, Lionel, cela ne vous amuse pas ?

— Non, cela m’ennuie à la mort.

— Je suis fûchée que vous n’ayez pas entendu le président de Brosses raconter hier l’Italie et cette Rome que vous regrettez si souvent; il m'a expliqué une quantité de choses que je ne comprenais pas, il vous aurait fort intéressé.

— Je n’entends rien aux lois et n’ai

nulle envie de m’en casser la tôle ; je laisse les gens de robe discuter les codes devant les femmes qui veulent se donner des ridicules.

— Vous êtes tout à fait dans l’erreur, mon cher ami; le président a parlé de monuments, de galeries, de statues, de tableaux, de l’aspect du pays, de l’état actuel des arts et de la littérature, des mœurs, des usages, il a raconté des anecdotes trèspiquantes, et je suis persuadée que vous l’auriez écouté avec autant de -plaisir que moi; il n’y a pas eu, je vous jure, une seule parole que je n’aie parfaitement .comprise, c’est assez vous prouver qu’il n’a été question ni de codes, ni de sciences transcendantes, comme vous disiez l’autre jour. »

Lionel, un peu déconcerté de n’avoir ni courroucé sa femme, ni réussi ù lui imposer par son ton maussade et impérieux, garda le silence; madame de Saveuse lui adressa une question indifférente, il y répondit avec un peu d’humeur, mais elle se dissipa n’ayant point où se prendre. La grande terreur de Lionel était de paraître un provincial , et les soins qu’il prenait contre ce malheur le rendaient inévitable. Il partageait son temps entre deux sociétés : l’une, qu’il tenait’de ses relations de parenté et où il allait par prétention en s’y ennuyant fort, parce qu’on y faisait peu d’état de sa personne; l’autre composée de quelques familles originaires du Limousin et de jeunes gens un peu subalternes, où il était re-

çu avec de grands égards. Il se pavanait à

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LA MARÉCHALE D’AUBKMER

y raconter ce qu’il entrevoyait dans les salons plus élégants et se faisait écouter comme un oracle; c’était là qu’il se plaisait le mieux et arrangeait des parties de promenades et de spectacle sans se douter que ces parties et les minauderies des fem- . mes qu’il accompagnait, toutes parisiennes qu’elles pouvaient être nées, l’estampillaient provincial au premier chef. L’installation presque complète de madame de Saveuse chez la maréchale lui convenait parfaitement jusque-là ; mais depuis quelques jours la princesse Simon de Montford s’était mise à faire des avances au beau provincial ; elle le voulait, disait-elle, pour tambour-major à la cohorte de ses adorateurs, s’en moquait hautement, même devant lui, et travaillait assidûment toutefois

à lui tourner la tête. Un instinct secret do jalousie contre madame de Saveuse, dont l’éloge l’importunait dans la bouche de sa belle-mère, l’avait portée à ce caprice, et * sa méchanceté naturelle lui faisait chercher à indisposer Lionel contre une femme qui lui déplaisait sans qu’elle l’eût jamais vue. Ce soir-là même, dans sa loge à l’Opéra, où M. de Saveuse avait tenu à grande faveur d’être admis, elle avait fait mille quolibets sur la pédanterie du salon de madame d’Aubemer, sur le soin que toutes les jeunes femmes prenaient de le fuir et sur le ridicule qui s’attachait à celles qui s’y plaisaient. La princesse Simon n’avait pas ajouté combien elle-même y était froidement accueillie. Henri d’Estouteville, pôur lui complaire ou par la fantaisie du mo-

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ment, s’était emparé de ses idées et avait

professé l’horreur du bel esprit, déclarant

une femme bas-bleu si parfaitement ridicule

que la couleur en déteignait presque sur le

mari; quant à lui, disait-il négligemment,

il ne permettrait jamais a la sienne de por-

ter la science au delà de l’étude de l’entrechat battu. Or, Henri d’Estouteville, c’était l’étoile polaire de Lionel de Saveuse; un mot sorti de sa bouche lui servait de guide et il ne s’apercevait pas que Henri en laissait souvent tomber sans y attacher la moindre importance, se divertissait parfois à soutenir des paradoxes absurdes par pur désœuvrement, et mettait, peut-êtreun peu de malice à essouffler l’élégant d’Uzerche dans sa course a vouloir suivre la légèreté de l’élégant de Paris. Quoi qu’il en fût, les

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propos tenus h l’Opéra avaient valu h madame de Saveuse la petite scène que nous avons rapportée et dont elle ne conserva ni rancune ni souevnir.

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