UN BAL
La fin du carnaval amena le jour destiné à la fête de l’ambassadrice d’Angleterre, ce devait être la dernière aussi bien
que la plus splendide de la saison et les \
belles dames se mettaient sous les armes pour y briller.
Dès le matin, une première demoiselle de mademoiselle Augustine, la couturière en renom, avait apporté chez madame de
LA MARÉCHALE D’AUBEMER
Saveuse un délicieux habit de bal en s’informant h quelle heure elle devrait venir J’habillcr et prévenant que mademoiselle, en personne, jetterait le dernier coup d’œil sur la toilette de madame la comtesse. Celle-ci se serait volontiers refusée à toutes ces obligeances si elle n’y avait reconnu la sollicitude de sa tante. Elle accepta donc en indiquant une heure qui surprit fort la demoiselle de mademoiselle Augustine, accoutumée à voir les dames, vêtues d’aussi élégants costumes, n’arriver au bal que lorsque leur entrée y pourrait faire sensation; mais madame de Saveuse projetait d’aller attendre à l’hôtel d’Aubemer le moment où madame de Montford la devait mener à l’ambassade d’Angleterre, sans penser au danger de froisser
sa robe, et la duchesse l’avait fixé plus tôt que ne l’aurait désiré la maréchale; car, malgré un très-grand fonds de bon sens, elle était trop femme du monde pour ne pas désirer a sa favorite ce qu’elle appelait un brillant début; elle savait que pour l’obtenir il fallait montrer une légère teinte d’originalité, et, à cet effet, elle voulait qu’avec la robe de mademoiselle Augustine, exécutée dans le goût le plus pur de la mode du jour et ajustée par cette classique personne elle-môme de façon à défier toute espèce de critique féminine, la comtesse Lionel conservât sa coiffure accoutumée, pour être plus jolie et aussi pour attirer l’attention ; cette coiffure, composée de nattes lâches, de grosses boucles et ne pouvant s’imiter qu'avec d’aussi magni-
üques cheveux, devait rester à peu près «. individuelle à madame de Saveuse et lui assurer un effet durable. Le difficile était de la faire entrer dans cette spéculation; la maréchale le sentait bien; aussi manœuvra-t-elle fort habilement. Elle avait réussi à faire raconter devant sa nièce plusieurs traits de l’inexactitude des coiffeurs de Paris, et lorsque celle-ci vint le matin la remercier de sa charmante robe, madame d’Aubemer lui dit d’un air indifférent:
« J’ai pensé, mon enfant, qu’il ne serait pas poli de faire attendre madame de Montford, qui a la bonlé de vous mener, par une de ces négligences de coiffeur dont on nous parlait ces jours-ci, et, dans le cas où le vôtre manquerait, il n’y aurait point
LA MARÉCHALE D AJJBEMEK 109 d’inconvénient a relever vos cheveux selon votre habitude journalière ; seulement, pour avoir l’air suffisamment parée, vous remplaceriez votre peigne d’écaille par celui-ci ; vous seriez ainsi très-convenablement. »
Elle remit h madame de Saveuse un superbe peigne en diamants et ne parla plus de la coiffure.
Lionel était aussi fort occupé de la toilette de sa femme et très-anxieux qu’elle ne lui fit pas la honte de paraître provinciale. Il avait étudié de son mieux la parure de la princesse Simon à un dernier bal et aurait voulu obtenir qu’elle fût imitée; mais son récit, sans ensemble, ne satisfaisait pas au goût pur de madame de
Saveuse, et lui-même se vit forcé de con-
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venir que l’habit choisi par la maréchale était très-élégant, quoiqu'il le trouvât un peu trop simple. Le coiffeur n’arrivait pas; il n’avait garde, la maréchale l’ayant fait prévenir que ses talents n’étaient plus réclamés. Lionel se désolait. Madame de Saveuse remarqua paisiblement combien ce fameux M. Hubert justifiait l’inexactitude dont on l’accusait, et, malgré les supplications de Lionel, qui voulait en envoyer chercher un autre, elle se mit à sa toilette pour accomplir, sans se douter du motif, les intentions de sa tante. L’éclat du peigne réconcilia un peu Lionel h la beauté des tresses, mais il répétait en soupirant :
« Personne n’est coiffée comme cela, vous aurez l’air provincial, très-provincial !...
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— Eh bien, mon cher ami, le grand malheur 1 Pourquoi n’aurais-je pas l'air d’une provinciale, arrivant si récemment du Limousin où je suis née?... Je ne serai certainement pas ridicule, puisque ma tante, qui connaît mieux les usages que nous, m’a autorisée à paraître comme cela si le précieux M. Hubert n’arrivait pas à temps.
Vous conviendrez que si Babet et moi, n’y entendant pas plus l’une que l’autre, nous essayions de chiffonner cette gaze et ces guirlandes sur ma tète, nous nous y prendrions fort mal ; c’est bien alors que vous me trouveriez l’air emprunté. »
L’arrivée de la première demoiselle, suivie bientôt de mademoiselle Augustine en personne, qui prononça la coiffure délicieuse, ravissante, adorable, destinée à faire
fureur, et qui, après avoir tourné autour et replacé quelques épingles, déclara madame la comtesse mise à peindre et coiffée comme un ange, rassura Lionel ; il se promit cependant de n’arriver que tard au bal, d’abord parce qu’il avait remarqué que c’était dans les habitudes de Henri d’Estouteville, et puis pour ne pas assister à l’entrée de sa femme dont il redoutait l’effet. Parfaitement calme en revanche et ne songeant nullement en devoir produire d’aucun genre, madame de Saveuse se rendit à l’hôtel d’Aubemer. Élevée dans lin cercle restreint, parmi les gens bienveillants qui avaient vu croître -ses grâces sans les remarquer un jour plus que l’autre, et partageant leur inattention à cet égard, elle était accoutumée à être aimée plus qu’ad-
mirée, se savait jolie sans y penser, et c’était très-sincèrement qu’elle débutait dans le monde, comptant sur l’obligeance générale, mais ne cherchant aucun éclat et satisfaite de faire nombre dans la foule. Une seule fois, au bal de l’intendant de Li- . moges, sa beauté avait attiré tous les yeux, elle ne s’en était pas rendu compte, mais se rappelait s’y être fort amusée; elle ne s’épouvantait donc pas de l’idée d’un public parisien, n’ayant jamais imaginé, dans sa candeur naïve, y pouvoir être remarquée ; elle songeait seulement que, ne connaissant personne, elle ne serait pas priée h danser, que cela ferait beaucoup de peine à Lionel et aussi un peu h elle, car elle aimait fort la danse : c’était là sa principale inquiétude ; elle ne fut partagée par aucun des
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amis de la maréchale lorsque madame de Saveuse parut dans son salon avec le visage d’Hébé et la démarche d’une nymphe, belle de sa simplicité et sans apparence d’affectation ou de minauderie.
La maréchale jouissait en plein du succès de sa ruse en regardant l’ensemble char- .
niant qu’elle avait sous les yeux, et lorsque sa nièce fut sortie à la suite de la duchesse de Montford, elle ne put résister à s’extasier sur sa bonne grâce, son air
noble et distingué :
« Je l’attendais à cette dernière épreuve pour la proclamer complètement femme de haute compagnie, » dit-elle, « il faut en général un extrême usage du monde, que bien des gens n’acquièrent jamais, pour porter la grande toilette avec cette aisance
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et cette ^simplicité, mais cette petite devine tout par intuition. »
L’exemple donné par la maréchale fut suivi de grand cœur par les habitués de la maison, et on ne tarit pas sur l’éloge de la charmante danseuse qu’on venait d’expédier à l’hôtel d’Angleterre ; elle y devait rencontrer la marquise de Rieux, fille de madame de Montford, qui lui donnerait son appui secourable dans ce monde inconnu.
L’entrée de madame de Saveuse fit sensation ; son nom et son titre de nièce de la maréchale d’Aubemer circulèrent dans la salle avant même qu’elle y pût pénétrer.
Monsieur de Rieux, requis par sa bellemère, la conduisit à la contredanse qui commençait, et bientôt se forma autour d’elle
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un groupe qui ne cessait de s’accroître. Sans doute un maître de ballet aurait trouvé fort à reprendre à sa danse, mais tous ses mouvements étaient nobles et gracieux, son joli pied frappait la plus exacte mesure, et, sans qu’elle s’élevât beaucoup de terre, on la sentait légère. Des murmures approbateurs circulaient autour d’elle en paroles courtoises trop hautement prononcées pour que sa modestie pût l’empêcher de se les appliquer. Dès qu’elle se vit l’objet d’une admiration si imprévue, la timidité, l’embarras, s’emparèrent d’elle et comme elle était trop gracieuse pour être gauche, lui donnèrent un nouveau charme ; elle chercha l’égide protectrice de madame de Montford avec d’autant plus d’empressement que madame de Rieux, un peu impatientée des
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succès de cette nouvelle venue, ne lui fit point place auprès d’elle; madame de Saveuse se réfugia près de la table où la duchesse jouait dans un salon assez abandonné qui ne tarda pas à se trouver fort rempli :
les femmes y passaient pour regarder cette merveille improvisée; les hommes y séjournaient pour la contempler, et la comtesse Lionel ne devait plus craindre de manquer de danseurs; Henri d’Estouteville avait été le premier à s’offrir, et grande fut la satisfaction de M. de Saveuse lorsqu’ en arrivant il vit, dansant avec sa femme, cet élégant d’Estouteville qui n’accordait guère une pareille faveur que comme une grâce spéciale.
Les engagements se succédaient et se
croisaient au point d’embarrasser notre
jeune débutante; elle savait théoriquement qu’il fallait les accomplir 'a leur rang d’inscription, mais, tous les visages lui étant
également étrangers, elle craignait de se tromper; déjà elle avait manqué faire une confusion où la duchesse s’était interposée pour calmer des prétentions trop vivement énoncées, cela la troubla; puis elle vit toutes les autres jeunes femmes réunies entre elles et formant des groupes : dans tous on l’ examinait, aucun ne s’ouvrait pour l’admettre; son isolement la frappa péniblement et acheva de la déconcerter.
L’aspect de Lionel lui avait causé une sensible joie, c’était un protecteur, un appui, un ami, au milieu de celte foule inconnue ; mais Lionel était beaucoup trop bien appris pour s’approcher de sa femme en
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public; il se tenait fort au loin sous la bannière de la princesse Simon de Montford.
Madame de Saveuse, découragée et embarrassée, se décida, sous prétexte de la chaleur, à ne plus rentrer dans la salle de bal, et se fixa près de madame de Montford, regrettant dans son cœur le salon de sa tante et plus encore le château de Saveuse.
On continuait bien h venir la regarder comme la curiosité du jour, mais elle en était plus intimidée que flattée, et sa solitude devenait complète à mesure que la duchesse s’absorbait davantage à son jeu.
Jamais elle ne s’était sentie dans une position aussi désagréable que pendant cette soirée de son triomphe. Henri d’Estouteville s’approcha et paria pour se mêler au jeu
de la duchesse; il s'intéressa tellement à la partie que bientôt il. s’assit près de la table pour la mieux surveiller; bientôt aussi il ne s’occupa plus que de la comtesse Lionel, et bientôt encore celle-ci oublia complètement de s’ennuyer et vit recommencer un nouveau rubber, après celui dont elle souhaitait si. dévotement la fin, sans en éprouver la moindre contrariété. Pendant ce temps, le bal continuait avec beaucoup d’entrain, et madame de Saveuse était à peu près oubliée, si ce n’est par la princesse Simon qui l’avait aperçue causant avec Henri et que les empressements de Lionel n'occupaient guère. Madame de Rieux s’étant approchée, elle lui dit :
« Notre mère a singulièrement mis de
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côté, ce soir, son adage favori, qu’il est de mauvaise compagnie de chercher à étonner les indigènes, ne trouvez-vous pas, Virginie, en se faisant le cornac de cette étrange coiffure? »
Madame de Rieux lui indiqua du regard M. de Saveuse qui pouvait entendre sa remarque :
« Qu’importe? » reprit la princesse encore plus haut ; « ce n’est pas lui apparemment qui a fabriqué ce boisseau de boucles... il a trop bon goût... » ajoutat-elle en faisant un signe d'intelligence moqueuse à sa belle-sœur. Toutefois le piège était trop grossier, même pour Lionel; l’évidence des succès de sa femme l’avait frappé, il en jouissait avec vanité, et du premier mouvement il s’éloigna, non sans
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quelque dépit; mais bientôt son robuste amour-propre lui expliqua la mauvaise disposition de la princesse Simon envers madame de Saveuse par le goût très-vif qu’elle éprouvait pour lui, et il se sentit de l’indulgence pour une belle personne, attaquant, môme injustement, la femme d’un homme aussi séduisant que Cionel de Saveuse. Ces douces, réflexions, en flattant son orgueil, le ramenèrent triomphant et soumis aux pieds de sa conquête. •
Madame de Rieux était ce qu’il est convenu d’appeler dans le monde une trèsbonne personne ; elle vivait bien avec son mari, aussi insignifiant qu’elle, adorait ses enfants, rendait beaucoup à ses parents, et n’avait que deux goûts un peu vifs après celui delà toilette: satisfaire aux fantaisies
de ses enfants et contrarier celles de sa belle-sœur ; aussi le sarcasme lancé contre madame de Saveuse rappelant subitement à madame de Ilieux qu’elle avait promis d’accorder une protection, refoulée dans son cœur, non par une jalousie née de la supériorité de beauté, mais par l’aspect de la charmante robe où mademoiselle Augustine s’était surpassée, elle se fit un devoir d’aller à la recherche d’une personne qui avait le mérite de déplaire h la princesse Simon. Abordant madame de Saveuse avec l’empressement le plus aimable, elle lui reprocha d’abandonner la salle de bal, et l’y ramena en l’assurant que la chaleur était fort diminuée par l’absence des paquets dont la retraite embellissait la fête. La marquise de Rieux était à la mode parce quelle
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s’appelait madame de Rieux, qu’elle habitait l’hôtel de Montford, et qu’elle se mettait très-bien. Madame de Saveuse, appuyée sur son bras, fit sur-le-champ partie d’un de ces groupes, si éminemment exclusifs, qui composent ce qu’on appelle le grand monde à Paris, et s’y sentit tout de suite parfaitement à l’aise ; car, une fois admise dans son sein, la plus grande simplicité y régnait. Sans avoir été nominalement présentée à personne, madame de Saveuse, patronisée sur le pied de l’égalité par madame de Rieux, se trouva incorporée dans
la coterie la plus élégante, accueillie sans affectation et comme à son droit; dès lors sa beauté ne fut pas seulement regardée, mais admirée ; elle ne fut plus discutée, on s’en fit gloire, et ses boisseaux de boucles
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captivèrent les suffrages sans consteslalions.
Madame de Saveuse, ayant ainsi franchi d’un seul pas cette frontière d ’adamant qui résiste parfois toute la vie à celles qui désireraient le plus y pénétrer, s’amusa fort, et lorsque la duchesse de Montford vint réclamer sa jolie compagne, elle céda volontiers aux vœux de madame de Rieux pour prolonger son séjour h ce bal que deux .heures avant elle aspirait a quitter.
M. d’Estouteville devint son partenaire pour la danse plus animée qui terminait la fête; elle n’en savait pas les figures, mais il la guida de façon h se que sa gracieuse ignorance excitât la gaieté de ses nouvelles compagnes sans provoquer aucune moquerie, et le jour commençait h paraître lorsque le comte et la comtesse
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Lionel rentrèrent à leur hôtel tous deux également satisfaits de leur soirée : lui se croyant destiné aux grandes aventures près de la princesse de Môntford et pas trop compromis par l’apparition de sa rustique femme dans le monde ; elle, s’étant fort divertie et préparant une multitude de questions à faire à sa tante le lendemain, après avoir écrit un long récit de la fête, au château de Saveuse.