‹ La maréchale d'Aubemer nouvelle du 18. siècleChapitre 5 sur 17 · UN COURTISAN · texte numérisé non relu

UN COURTISAN

Le marquis d’EstoutevilIe, grand seigneur dérangé el besoigneux, très-habile courtisan, cachait une profonde immoralité par un exquis savoir-vivre, et dissimulait son égoïsme sous les formes de l’obligeance et de l’inconséquence; il semblait s’être ruiné sans le savoir et pour le plaisir des autres; mais il comptait beaucoup mieux qu’on ne croyait, et ne sacrifiait

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qu’à ses passions. Il avait su quelquefois exploiter celles des princes et des personnes en pouvoir d’une façon assez utile pour lui, mais tout cela avec une si habile légèreté et en le prenant de si haut, qu’il fallait être fort initié aux détails de sa vie pour lui accorder le mépris que sa conduite méritait. Du reste, son commerce était charmant, et une sorte de facilité, due à l’indifférence de toute chose, le rendait éminemment sociable. Il montrait de grands égards à sa femme dont il exploitait les angéliques vertus vis-à-vis du monde sans les apprécier pour son compte. Elle était restée, tant qu’elle avait vécu, exclusivement chargée de l’éducation de leur fils unique, et quoique Henri n’eut atteint que dix-sept ans lors de la mort de la marquise d’Es-

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touteville, elle avait déjà semé et réussi à faire germer dans son cœur tous les meilleurs etles plus nobles sentiments. M. d’Estouleville, au reste, n’avait jamais cherché à la contre-carrer dans ce pieux devoir ; il comprenait qu’il trouverait une résistance invincible et ne voulait point hasarder la paix de son intérieur; elle lui était commode et il la possédait à bien peu de frais; aussi jamais un mot, un sourire même de son père, n’avaient pu faire supposer h Henri qu’il ne partageait pas les maximes de haute moralité professées par sa mère, et si son amour pour elle était plus tendre, plus exclusif, sa considération pour le marquis était tout aussi grande. Madame d’Estouteville se gardait bien de la troubler, et se réservait de faire la guerre aux maximes

dont on pourrait chercher a séduire son fds lors de son entrée dans le monde ; mais le sort en décida autrement : une fièvre violente'ernporta si rapidement la marquise, que Henri, alors à son régiment, ne put arriver à temps pour recevoir son dernier soupir. Peut-être dans ce moment suprême F aurait-elle prémuni contre les fallacieuses doctrines du marquis. Elles ne lui étaient

que trop connues; car, avant de se poser en admirateur de ses vertus, il avait essayé d’en faire la complice de ses intrigues; mais la mort ne lui accorda pas un instant, sa cruelle œuvre était accomplie depuis quelques heures lorsqu’arriva le désolé Henri. Son désespoir toucha le marquis d’Estouteville ; lui-même regrettait une femme dont le mérite, qu’il exploitait sou-

vent, ne le gênait en rien; mais le chagrin de son fils lui devint promptement fort ennuyeux. Les convenances extérieures étant pour lui comme une seconde nature, il ne songea même pas a se soustraire à une réclusion de quelques semaines, mais il s’occupa à alléger la tristesse de Henri pour éviter de la trouver contagieuse; il y mit tant de bonté et de grâce, que le jeune homme, profondément touché de si tendres attentions, reporta sur lui la tendresse qu’il éprouvait pour sa mère et s’efforça, par reconnaissance, de cacher sa douleur; la légèreté de l’âge fit le reste. Peu de temps s’était écoulé et Henri prenait une part fort réelle aux distractions que son père cherchait à lui procurer; elles étaient toutes intellectuelles, des entretiens spirituels, des

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lectures légères; le marquis changea le cours de ses études jusqu’alors dirigées par sa mère et par un précepteur, homme d’un mérite distingué; les nouveaux auteurs mis entre ses mains donnaient lieu a des conversations où M. d’Estouteville s’appliquait a découvrir les sentiments intimes de son fils et à combattre ses scrupules par de

douces plaisanteries sans jamais les heurter,

se liant a l’âge des passions pour les détruire; et, le trouvant trop jeune pour entrer dans le monde, il le renvoya a sa garnison sans trop réfléchir que son vertueux instituteur, chanoine de la cathédrale, résidait dans la même ville. Henri ne tarda pas à retomber sous sa salutaire influence, et, cette fois encore, l’ivraie se trouva séparée du bon grain si soigneusement semé

par sa mère; il atteignit ainsi sa vingtième année. Les éloges donnés a sa conduite par son colonel, qui le disait l’exemple du régiment, avertirent le marquis d’Estouteville que ses espérances ne s'accompliraient pas tant que Henri resterait près de l’abbé Blondel. 11 le fit nommer capitaine dans un autre régiment, obtint pour lui un congé de deux ans, et choisit un homme de lettres, distingué par son esprit, jouissant d’une honorable réputation, mais léger dans ses mœurs et mondain dans son langage , pour l’accompagner dans des voyages dont l’itinéraire, était fixé et entraînait résidence dans les cours les plus brillantes de l’Europe. Un revenu suffisant fut mis à leur disposition pour paraître

partout convenablement au rang du jeune

comte d'Estouleville, et le marquis donna pour unique instruction au mentor auquel il le contiait, la secrète recommandation de le ramener un peu moins capucin qu’il ne le lui livrait. Enchanté de voyager et touché de la prévoyante bonté dont son père s’occupait à satisfaire tous ses vœux, Henri se sépara de lui emportant lin redoublement d’affection et de confiance dans sa tendresse paternelle.

Il ne faudrait pas croire que le marquis d’Estouteville se fût jamais avoué le projet satanique de corrompre son fils; loin de la, il lui désirait toutes les qualités qui constituent l’honnête homme mondain, et il se persuadait vouloir seulement corriger des exagérations romanesques inspirées par sa mère, qui rendraient Henri peu propre

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à vivre dans le monde auquel il appartenait et l’éloigneraient surtout de se prêter a un arrangement que les affaires du marquis, il faut en convenir, rendaient à peu près indispensable. Il se trouvait tuteur de deux enfants, filles d’un prince souverain par un mariage morganatique non avoué, la mère était morte en donnant le jour à la seconde. Le prince, bientôt après, avait fait pour complaire à son père une alliance rovale, et les enfants avaient été confiés à l’amitié du marquis, accompagnées d’une

grosse dot qui leur était assurée. Cette for-

tune lui faisait grande envie, et il désirait d’autant plus s’en approprier au moins une partie en faisant épouser l’ainée à son fils, que l’état délabré de ses propres affaires serait un obstacle dirimant a toute al-

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liance. Rendons-lui la justice que les millions de la petite Allemande ne lui auraient pas fait surmonter la tache de la bâtardise; mais la mère était bonne demoiselle, il avait les preuves du mariage, il était bien décidé à les publier avant celui de son fds, et l’écusson d’Estouteville n’en serait pas sali.

Ses scrupules s’arrêtaient là, mais non pas ses soucis : il s’attendait à trouver dans Henri une certaine répugnance à cette alliance de la main gauche, mais ce n’était pas la principale difficulté, ces enfants de l’amour se trouvaient, hélas! d’une laideur amère et fort démesurée ; or, les principes souvent énoncés par Henri, ses sentiments sur l’union conjugale, ne s’arrangeraient guère avec la figure et l’intelligence de l’épouse que son père lui destinait : c’était

donc surtout de ces préjugés d’une moralité exagérée, intempestive, surannée, que le marquis voulait débarrasser son fils. En attendant, la grosse somme destinée à tenir un état aux deux petites comtesses de Toreignstein les maintenait modestement au couvent et fournissait au luxe du tuteur toujours à court d’argent. Vers l’époque où les voyages de Henri tiraient à leur fin, l’aînéedes pupilles succomba h son imparfaite organisation; cette mort, en doublant la dot de la cadette, redoubla aussi le désir du marquis de la faire épouser à son fils, mais elle n’avait que onze ans, et cette union ne se pouvait accomplir sur-lechamp.

Les instructions données par le marquis

avaient prospéré lorsque le comte Henri

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revint à Paris ; avec le goût de la dépense, avec le laisser aller du grand seigneur et l’aplomb que donne le succès, il rapportait un cœur accoutumé à voler de belle en belle sans effort comme sans souci ; il avait eu des succès à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, et une aventure presque tragique, d’un retentissement européen, à Varsovie.

Au point où il était arrivé et ainsi formé par les voyages, son père n’hésita plus h s’ouvrir à lui ; il lui montra son patrimoine à peu près détruit par des circonstances qu’il représenta plus . honorables qu’elles ne l’étaient en effet, la nécessité où il se trouvait de vendre la terre d'Estouteville, quitter la cour, Paris, et de se retirer dans un petit castel qu’il possédait au fond de la Bretagne pour y végéter dans

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l’oubli ; quant à Henri, le modique héritage de sa mère suffirait à le maintenir,

modestement au service. Le marquis avait

voulu attendre à le consulter avant de prendre ce grand parti dont il n’y aurait plus a revenir, les créanciers une fois éclairés sur l’état des affaires. Le pauvre Henri, atterré d’une confidence si peu prévue, se bornait à plaindre un si bon père et comptait pour peu son propre désappointement.

Le marquis lui laissa toute la nuit pour méditer sur sa révélation, mais le lendemain il lui montra une ressource assurée dans son mariage avec la comtesse de Toreignstein, produisant en même temps les preuves de sa naissance légitime ; avec une telle dot en perspective, on pourrait conserver Estouteville, prendre des arrange-

ments pour les affaires les plus flagrantes; le marquis resterait à la cour en vivant des appointements de ses places, et Henri, au lieu d'être astreint au revenu de son héritage, pourrait, sans inconvénient, en manger le capital. Le prince avait toujours vivement désiré ce mariage pour sa fille, et ce serait aussi satisfaire à l’amitié ; toutefois le marquis s’en rapportait uniquement à la volonté de Henri. Les circonstances ainsi posées, le choix ne pouvait guère être douteux; ce ne fut cependant pas sans une vive inquiétude que le marquis d’Eslouteville fit appeler sa pupille au parloir du couvent. Mais Henri était bien jeune ; il ne vit dans l’enfant rachitique qu’on lui présenta qu’une petite fille pâle, maigre, chétive, à laquelle il fit peu d’attention et qui

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apparemment grandirait avant l’époque où elle serait appelée à porter son nom ; trois années, à vingt-deux ans, c’est trois siècles! Il ne pensa plus guère à sa petite fiancée et se livra aux plaisirs que Paris lui offrait ; son père, en l’y encourageant, lui indiquait cependant les bornes fixées par la bonne compagnie; l’esprit plein de grâce, le tact et le goût de Henri, l’aidaient à ne les point franchir, mais aussi dans ces limites il ne se refusait aucune distraction.

L’argent ne lui manquait pas; il avait pris d’abord la résolution de ne point excéder le revenu de sa fortune personnelle, mais bientôt l’occasion et l’exemple l’entraînèrent à le dépasser de beaucoup, et jamais le marquis ne faisait de remarques sur sa dépense; devenu l’arbitre de la mode, le

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type de 1 élégance, il partageait son temps entre le séjour de Paris et celui de son régiment où il se montrait aussi méthodique, aussi régulier, aussi exact que pas un officier de l’armée ; mais, comme pour la plupart des Français, ses goûts étaient plus belliqueux qu’ils n’étaient militaires et læ garnison l’ennuyait mortellement. Lorsqu’il y avait séjourné quelque temps, ses lettres a l’abbé Blondel, avec lequel il entretenait un commeVce suivi, devenaient plus longues, plus expansives; elles exprimaient le désir de changer ses habitudes et de revenir à une vie sérieuse; mais bientôt les entraînements de Paris dissipaient ces éclairs de sagesse, et sans renoncer entièrement à ces projets, il les ajournait à l’époque de son mariage.

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• Le marquis d’Eslouteville avait vu enlaidir l’aînée des comtesses Toreignstein sous ses yeux et présageait le même sort pour la seconde; après mûres réflexions il

avait pensé mieux, que Henri s’habituât

graduellement à la ligure qu’il était destiné à posséder toujours à ses côtés; mais celui-ci ayant dit une fois d’un air de tristesse et de répugnance assez marqué, que la petite de Toreignstein était cruellement laide avec cette robe rose dont on l’avait affublée pour la conduire au parloir, le marquis changea ses batteries; il confia l’enfant à sa sœur, abbesse d’un couvent à Caen, et redoubla de soins pour jeter son fils dans le tourbillon du monde en éloignant par la dissipation toute idée du bonheur domestique; ses discours tendaient

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sans cessera démontrer que ce bonheur, peut-être fort désirable, par un motif ou par un autre ne se rencontrait jamais tel qu’on l’avait rêvé; l’application malheureusement ne manquait pas au précepte quand on regardait dans les intérieurs.

La princesse Simon de Monfort devint une utile auxiliaire pour le marquis. Rien n’est plus fatal h un jeune homme qu’une liaison avec une femme d’esprit profondé- . ment immorale, et la princesse Simon, possédant en plein ces deux qualités, s’avisa d’une grande passion pour Henri ; elle durait depuis plus d’une année et cette longue fidélité, en étonnant les spectateurs, complétait la mode du comte d’Estouteville; car, je le dis 'a regret, la princesse Simon tenait le haut du pavé dans la société la

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plus distinguée; avec un grand nom, une extrême élégance, une rare impudence, une famille qui la soutenait pour éviter les esclandres, un mari plus qu’indilférent- h sa conduite, elle avait tout d’abord afliché une sorte de hauteur dans ses dérèglements que le monde acceptait. Lorsqu’on racontait quelque abominable aventure sur son compte, et on ne s’en faisait faute, chacun ajoutait : « Elle en est bien capable, » et il n’en était plus question. Ce sont de ces caractères qu’on rencontre quelquefois et qui ne peuvent établir leur honteuse importance que parce qu’ils exercent une extrême séduction lorsqu’ils veulent s’en donner la peine. Henri avait été sous le charme, mais il commençait à découvrir la grilTe de Satan sous lés enivrements

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dont on cherchait encore à la lui dissimuler. C’est ainsi qu’il était tombé dans l’oubli de tout ce qui est sérieux et bon ; son esprit s’était vicié; toutefois le cœur n’était point gâté, la délicatesse restait intacte, et on pouvait dire qu’il valait mieux que la vie qu’il menait.

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