CHAPITRE VI
REGRETS ET E3PERANCES
« Quand partons-nous, Lionel? dit madame de Saveuse avant d’achever sa lettre à sa mère.
— Je ne sais trop... mes affaires sont en bon. train... mais elles réclament ma présence. » '
Et il se sourit complaisamment à luimême de la fatuité de ses paroles. Madame de Saveuse soupira et termina sa lettre.
148 LA MARÉCHALE D’AU UEM ER sans fixer le jour qu’elle appelait de tous ses vœux. Dans le récit qu’elle fit à la maréchale du bal de la veille, elle ne manqua pas de parler de la bonté avec laquelle M. d’Estouteville était venu à son secours dans son plus grand isolement et partagea entre lui et madame de Rieux les expressions de sa reconnaissance. Quoique moins frappée de la générosité de Henri h s’occuper d’une aussi jolie personne , madame d’Aubemer lui sut gVé de sa conduite envers sa favorite dans un moment où il lui avait été évidemment utile, et lorsqu’il se présenta chez elle dans la soirée, elle l’accueillit avec bienveillance et lui reprocha de l’avoir négligée. H ignorait, répondit-il, que sa porte fût ouverte au vulgaire. Madame d’Aubemer plaisanta de ce'îe ex-
pression appliquée au merveilleux Henri d’Estouteville ; il se défendit spirituellement, et la conversation était gaie et animée quand madame de Saveuse entra. Elle remercia simplement et hautement M. d’Estouteville de l’assistance qu’il lui avait accordée. Il parut un peu embarrassé de cette franchise et se retira presque aussitôt.
Deux jours après il revint à l’heure où la maréchale était plus habituellement seule, ne voulant plus retomber dans cette catégorie du vulgaire dont elle avait daigné le retirer; cette fois encore sa visite ne fut pas longue, mais la suivante le devint davantage ; l’interruption des plaisirs du monde pendant le carême lui servit de prétexte à pouvoir disposer de son temps, èt trois semaines ne s’étaient pas écoulées
que la maréchale et son entourage attendaient chaque jour l’arrivée du comte d’Es-
touteville comme un nouveau stimulant à l’agrément de leurs causeries. Il était trèsinstruit, connaissait la littérature de plusieurs .langues, avait beaucoup vu et savait également parler raison, dire des folies, ou se taire selon l’occurrence. Fatigué de la société futile où les habitudes de la princesse Simon le retenaient, son esprit se plut à la nourriture plus solide fournie par le salon de madame d’Aiibemer, et il n’eut aucun effort à se faire pour en témoigner le goût. 11 se mêlait parfois aux discussions, et toujours bien, parce qu’a l’élégance naturelle de sa parole il joignait l’attention de ne parler que de ce qu’il savait ; plus souvent il interrogeait avec discernement,
LA MARÉCHALE D’AUBEMER
écoutait avec déférence et s’instruisait avec
intérêt; il y avait toujours à gagner près
des personnes distinguées en tout genre
qui se réunissaient chez la maréchale, et
M. d’Estouteville en paraissait si convaincu
que nul autre motif à ses assiduités ne fut
soupçonné par aucun des habitués.
De beaucoup les plus jeunes admis à ce
cercle quotidien, madame de Saveuse et
Henri ne tardèrent pas 'a reconnaître leur
commune dissidence à certaines assertions
érigées là en choses jugées, mais qui se
trouvaient en désaccord avec les opinions
circulant dans le monde nouveau ; une sorte
de franc-maçonnerie s’établit entre eux à
ce sujet, car de quelque manière qu’on soit
élevé, chaque génération a ses idées spéciales; elles parviennent aux donjons de Sa-
iiîâ LA MARÉCHALE D’AUREAIElt
veuse, comme au milieu des lambris dorés de l’hôtel d’Estoulevilfe, envahissent l’étude du procureur, et pénètrent jusque sous le chaume du pauvre, très-modifiées assurément, mais portant le caractère de leur siècle. Nos jeunes gens se devinaient donc sans s’ôtre expliqués, et il en résultait un petit secret moral entre eux qui cimentait leur liaison, charmait d’Estouteville et n’effarouchait pas la comtesse Lionel; souvent leurs yeux se cherchaient et un sourire commun leur prouvait qu’ils s’étaient compris. Henri aurait voulu les occasions plus fréquentes, mais il se résignait à les attendre.