‹ La maréchale d'Aubemer nouvelle du 18. siècleChapitre 7 sur 17 · LA CAMPAGNE A PAQUES · texte numérisé non relu

LA CAMPAGNE A PAQUES

La duchesse deMontford avait l’usage de passer la quinzaine de Pâques dans un château de la couronne, dont la charge de son mari lui donnait la jouissance, non pas, peut-être, pour y mieux suivre les offices de l’église, mais pour les éviter plus commodément. Le printemps se trouvait avancé cette année, et les médecins recommandant

le changement d’air, la maréchale se laissa

131 LA MARÉCHALE D AUBEMER entraîner à suivre son amie. Les Saveuse furent invités à venir la rejoindre. Henri d’Estouteville y était comme domicilié, les visites ne manquaient pas, tant de Paris que du voisinage, et on se promettait des vacances très-agréables. Madame de Mieux avait vivement appuyé l’invitation de sa mère auprès de madame de Saveuse. Comme toutes les personnes médiocres, elle était sujette h l’engouement, et sa passion pour la comtesse Lionel ne connaissait plus de bornes depuis qu’à l’avantage de déplaire à la princesse Simon, elle ajoutait celui de s’ètrc concilié, par sa complaisance, les suffrages des petits de Mieux.

La société du château se trouvait réunie pour le déjeuner, lorsque le bniit d’une voiture annonça de nouveaux convives, et

M. et madame de Saveuse furent introduits.

La princesse Siibon n’avait pu retenir un

mouvement d’impatience; mais, après un

rapide examen de la nouvelle venue, elle

lança un Coup d’œil satisfait sur la glace où se trouvait reflétée son élégante silhouette et reprit toute sa bonne humeur.

Ainsi que cela arrive fréquemment dans nos climats a cette époque de l’année, le beau temps de la semaine précédente avait été remplacé par des frimas. Lionel ayant vu partir d’Estouteville en calèche, alors qu’il faisait beau, avait jugé indispensable de l’imiter malgré le froid inopinément survenu. Sa femme, accoutumée à braver l’intempérie des saisons, n’y avait apporté aucun obstacle, mais elle s’était vêtue d’un surtout de drap, œuvre d’une

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couturière de Limoges, qui n’avait aucune grâce; sa figure, battue pendant trois heures du givre poussé par un vent de nord-est, présentait des joues bleues et un nez rouge; ses cheveux pendaient en mèches humides et défrisées le long de son visage décomposé qu’elle avait encadré d’un gros foulard orange, noué à cru sur son cou, où il profilait des reflets jaunes. Tranchons le mot, elle était laide, autant que le peutêtre à vingt ans une femme charmante, et son ensemble rustique formait un véritable contraste aux figures reposées et aux costumes %

recherchés, quoique simples, dont elle était entourée. La maréchale en fut vivement contrariée ; quant à madame de Saveuse, elle ne sembla pas s’en douter ; mais madame de Rieux, compatissante dans le

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fond et persuadée qu’un déboire de toilette était un vrai désastre, la fit placer à côté d’elle à table et s’occupa fort volontiers a la distraire de la souffrance où elle la supposait, en lui racontant toutes, les gentillesses commises par ses enfants depuis leur départ de Paris.

Ne pouvant résister plus longtemps à sa malice, et craignant que la déconfiture de madame de Saveuse ne fût pas suffisamment observée, la princesse Simon remarqua à voix assez haute l’étonnante différence que la lumière des bougies apportait à certaines figures.

« Je n’avais vu madame de Saveuse que le soir, c’est tout une autre personne; je ne sais si je l’aurais reconnue... elle est toujours charmante... mais je ne me la repré-

sentais pas telle qu’elle est le matin... c’est vraiment une autre figure!

— Chère princesse, » répondit la maréchale d’un ton aigre-doux, « que votre bienveillance ne s’attache pas trop à celle que vous avez sous les yeux, car ma nièce pourrait bien en changer dès avant la fin du déjeuner. »

Le bavardage de madame de Rieux empêcha madame de Saveuse d’entendre ce colloque aussi bien que l’offre deux fois répétée par le duc de Montford d’un mets* placé devant lui. Lionel, à travers la table, réveilla son attention.

« Monsieur le duc de Montford vous parle, Gudule.

— Quoi! que dites-vous?... Quel nom donnez-vous à madame de Saveuse?...

Gudule ! — Elle s’appelle Gudule ?...• Quel étrange nom!... Mon Dieu, que cela est drôle de porter le nom de Gudule!... »

Et la princesse Simon ajouta à ces exclamations un rire méchant et affecté. Lionel rougit jusqu’à l’extrémité de ses deux oreilles ; sa femme, après avoir répondu au duc de Montford, reprit en s’adressant avec une complète aisance à la princesse Simon.

« N’est-ce pas que c’est un vilain nom, Gudule? C’était encore bien pire avant mon mariage? on ne m’appelait que Gugude; je ne voudrais pas jurer que l’appel lalion d a main selle Gugudc ne me désignât encore dans le village de Saveuse, et pourtant, » ajouta-t-elle avec une teinte de douce mélancolie, « ce vilain nom m'a

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souvent été donné par des voix si chéries qu'il ne me fait. pas une impression aussi désagréable qu’aux autres. »

La princesse Simon, voyant son effet de ridicule manqué, reprit avec une apparence de bonhomie :

« 11 me sied assez mal au reste de rire d’aucun nom, moi qu’on qualifie de la petite Simonnette, en attendant qu’on m’appelle la mère Simon. »

D’Estouteville vit un orage se former sur le front de la duchesse de Montford, qui n’entendait par raillerie en ces matières ; il se hâta d’interposer sa médiation.

« Allons, princesse, convenez-en, il y a un peu trop de fière modestie à médire du nom de Simon quand on ale beau droit d’y ajouter celui de Montford. »

Le sourcil de la duchesse s’assouplit, le duc sourit en faisant une légère inclination de tête à Henri, le prince Simon demeura aussi impassible à cette remarque qu’à celle de sa femme.

« Ma nièce aurait bien quelque excuse du même genre au nom de Gudule, » dit madame d’Aubemer ; « on raconte en Limousin qu’une Gudule de Saveuse a défendu vaillamment le château d’Uzerche contre les Sarrasins... En quelle année, mon enfant?

— En 738, » répondit madame de Saveuse avec la même simplicité qu’elle avait naguère consenti le nom de Gudule comme étant affreux. La princesse Simon se mordit les lèvres ; elle trouvait du suprême bon ton de sembler faire peu d’état de ces dis-

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tinctions généalogiques, qu’elle prisait fort cependant, et elle venait d’être battue, même sur ce terrain, par cette petite provinciale. Sa colère fut d’autant plus profonde qu’elle surprit un sourire ironique glisser sur la physionomie de Henri, et que, reportant ses regards sur madame de Saveuse,

elle vit s’accomplir la métamorphose prédite par la maréchale. Le teint de sa nièce s’était calmé, des nuances du rose le plus frais, du blanc le plus pur, avaient remplacé le bleu et le rouge qui déparaient son visage; l’horrible foulard orange, dénoué maintenant, laissait apercevoir un gracieux col de cygne éclatant de jeunesse ; ses cheveux, séchés et roulés négligemment sur ses jolis doigts pour les écarter de ses yeux, avaient repris leurs souples et soyeux an-

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neaux ; la lourde robe de drap restait encore, mais sa mauvaise coupe ne suffisait plus à satisfaire l’animadversion de la princesse de Montford contre celle qu’un instinct secret lui dénonçait pour rivale; la haine n’eut pas de peine à descendre dans un cœur irrité et méchant, et elle s’y installa dès lors méditant sa vengeance.

Lionel cependant nageait dans la gloire ; l’érudition de la maréchale lui paraissait, à cette fois, on ne saurait mieux placée, et il jetait autour de la table des regards modestement orgueilleux qui voulaient dire :

« vous voyez combien j’ai droit à prendre place parmi vous. » Sa femme était retombée sous le bavardage de la marquise de Rieux, et le prince Simon soutenait une conversation animée avec la maréchale et

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Henri d’Eslouteville. On se serait fort trompé en prenant le prince Simon de Montford pour l’étre apathique qu’il paraissait au sujet de sa femme; il avait, au contraire, beaucoup d’esprit, des connaissances trèsvariées et infiniment d’ambition; menacé, dès son adolescence, d’un rare degré d’obésité, il avait de bonne heure renoncé à la carrière militaire, aussi bien qu’à toutes les distractions ordinaires à la jeunesse, et s’était fait des habitudes studieuses; l’activité oiseuse des places de cour ne tentait ni sa paresse, ni son intelligence, et il tournait ses vues vers les distinctions civiles.

Arriver de bonne heure au gouvernement d’une province éloignée et arriérée dans la civilisation, ou bien d’une colonie importante, où il pourrait, en exerçant une sorte

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de vice- royauté, appliquer au bonheur des hommes les théories dont il s’enthousiasmait dans la solitude de son cabinet, tel était le but de ses désirs qui ne manquaient pas de grandeur ; il y rêvait une immense renommée et s’occupait constamment de son accomplissement. Marié très-jeune à une fille de grande maison qui lui apportait, avec une belle fortune, le crédit très-élahli de sa famille 'a la cour, il se tenait pour satisfait de cette alliance, à la condition de l’exploiter h son profit ; car il avait promptement reconnu l’impossibilité de retenir la princesse de Montford dans les bornes de ses devoirs, et renoncé à toute prétention de lui plaire. Dans un temps où le ridicule était une puissance, il avait deviné combien il s’en attacherait à la jalousie de l’éléphant

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courant après un si léger papillon, et avait semblé lui donner la plus libre volée. Bien moins complète cependant qu'elle ne le paraissait; car la princesse Simon n’ignorait pas qu’il lui fallait toujours obtempérer aux volontés de son mari dans ce qui pouvait être utile à ses vues d’avancement ; elle s’y prêtait, au reste, de bonne grâce, et ces deux époux, également immoraux, employaient à leur profit mutuel, l’un ses succès de mode, l’autre son importance studieuse, en cherchant réciproquement à s’en faire valoir. Très-fiers de leur fils, le duc et la duchesse de Montford se donnaient beaucoup de soins inutiles pour lui cacher les légèretés de sa femme, que, même vis-a-vis

d’eux, il feignait d’ignorer, la traitant de-

vant le monde avec une calme considéra-

LA MARÉCHALE D’AUBEMER n>7 tion, dont il se dédommageait dans leur particulier par de durs sarcasmes et les ordres les plus impérieux, que motivaient parfois les apparents caprices de la princesse, mais elle gardait le même secret que son mari sur les mystères de son intérieur ; les personnes les plus avant dans sa faveur n’en étaient pas instruites, le prince Simon ' commandait ce silence et voulait être obéi.

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