‹ La maréchale d'Aubemer nouvelle du 18. siècleChapitre 8 sur 17 · IMPRESSIONS INAVOUÉES · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS INAVOUÉES

En retournant au salon, d’Estouteville s’approchant de madame d’Aubemer lui dit à voix basse :

« Vous n’avez été guère généreuse, madame la maréchale, de prêter ainsi appui au plus fort. »

Madame d’Aubemer suspendit sa marche

un instant, et le regarda avec un éclair de

curiosité dont il fut déconcerté; mais tous

deux avaient trop d’usage du monde pour que leur attitude trahit longuement leur pensée. On était encore groupé près de la cheminée lorsque les petits de Rieux tirent irruption dans le salon ; ils se précipitèrent sur madame de Saveuse en réclamant la bourrée qu’elle leur avajt promise ; madame de Saveuse leur expliqua qu’elle la leur jouerait tant qu’ils voudraient lorsque le salon serait libre, et les enfants se seraient tenus pour satisfaits, si leur mère n’était venue prier la Comtesse Lionel de céder sur-le-champ h leurs vœux. Alors toutes

les petites figures s’allongèrent et les lar-

mes commençaient h couler ; il n’y avait plus a reculer, madame de Rieux ouvrit elle-même le piano et la victime de ses enfants se mit à jouer une bourrée.

Le prince Simon avait un goût très-vif ♦ .pour la musique et la comprenait bien; il se rapprocha du piano et remarqua le brillant de l’exécution :

« Cette bourrée est si charmante, » ditil, « que je demande la permission de m’associer aux enfants, et d’en solliciter une autre : Même quand l’oiseau marche on sent qui I a des ailes, et, si je ne me trompe, madame de Saveuse est grande musicienne.

— Ce sont des airs de nos montagnes, »

reprit-elle, « et ,je les aime; ils doivent paraître monotones aux autres.

— Point du tout, » répondirent plusieurs voix. Ainsi encouragée et excitée par le plaisir évident qu’y prenait le prince Simon, elle se mit à improviser des varia-

tions sur une de ces mélodies montagnardes avec autant de talent que de goût; .«

puis s’arrêtant tout à coup :

« Pardon, » dit-elle. « je m’oublie; je n’avais jamais rencontré un aussi bon piano. »

La maréchale s’était aussi rapprochée :

« Vous ne m’aviez pas dit que vous étiez musicienne, mon enfant.

— Vous ne me l’avez jamais demandé, ma tante. »

Lionel s’avança, et disposé, ce jour-la, a faire valoir, à sa façon, celle qui s’appelait Gudule de Saveuse, s’écria :

a Mais elle chante aussi, faites-la chanter, mesdames, faites-lui chanter de l’italien. »

Gudule, puisque aussi bien vaut lui

donner ce nom qu’elle acceptait, Gudule, donc, ne put réprimer un mouvement d'impatience assez marqué et s’écarta du piano ; mais, arrêtée par ceux qui l’entouraient et ramenée par le prince de Montford, elle y reprit place et chanta d une voix de contralto aussi pure que touchante une complainte en patois des montagnes. Comme tout ce qui tombe neuf au milieu d’une société blasée, elle excita des transports. Le duc de Moniford lui-même, peu expansif de son naturel et qui s’était fait la réputation d’un homme capable à l’aide d’un silence où il avait l’habileté, par quelques hochements de tête assez bien appropriés, de donner l’air capable, le duc de Montford réclama une

nouvelle chanson, puis le prince Simon

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en sollicita une autre, et madame de Saveuse elle-même, qu’un vieux maestro de capella retiré en Limousin avait rendue grande musicienne, s’anima et y prit autant de plaisir que ses auditeurs ; racontant le$» sujets de ces petits poëmes naïfs, et leur expliquant les mots patois qui s’éloignaient trop' du français, elle captivait leur attention et leurs suffrages. Lionel cependant se sentait au supplice; il était retombé dans toutes les terreurs du paraître provincial, et à chaque couplet il répétait d’une voix qui devenait de plus en plus stridente : « Chantez de l’italien...

chantez donc de l’italien » mais sa

femme n’en tenait aucun compte; elle lui dit, a la fin, avec une légère impatience :

« Pourquoi voulez-vous, monsieur de

Saveuse, que j’ennuie de morceaux que tout le monde ici a en-tendu exécuter mille fois mieux que je ne le saurais faire, lorsque j’ai la bonne fortune d’amuser par la nouveauté des pauvres airs de mon pays? »

Voilà, se dit la maréchale, un homme jugé dont le règne est fini; il ne faut pas que l’influence passe à un autre; j’y veillerai, et elle regarda du côté de la cheminée; d’Estouteville y était appuyé. Presque seul il ne s’était pas rapproché de la jolie musicienne et restait à égale distance entre le piano et le métier de la princesse

Simon. Toutefois la maréchale se trompait, le règne de Lionel ne s’achevait point, car il n’avait pas commencé, et jamais madame de Saveuse n’avait songé à le juger; sa sot-

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lise, a vrai dire, était bien, moins resplendissante dans sa province où il avait une sorte de supériorité sur ce qui l’entourait, mais jamais aussi il n’avait exercé la moindre influence sur elle; ses opinions, ses paroles, ses actions avaient conservé une entière indépendance, quoique elle-même se crût une épouse soumise, parce qu’elle lui laissait une entière liberté et ne faisait aucune objection à des fantaisies qui lui étaient indifférentes; le voyage de Paris, le seul où elle eût été appelée a prendre part, ne l’avait pas trop contrariée, et elle s’y était prêtée sans répugnance.

Malgré la réplique de sa femme, Lionel continuait a demander du chant italien, et les assistants se joignirent à lui par politesse.

« Moi aussi, dit alors Gudulc, je voudrais bien qu’on chantât de l’italien, je sais le grand talent de la princesse Simon, c’est elle qui devrait nous en faire entendre.

— Merci, répondit la princesse sèchement, je pense que c’est assez de musique pour aujourd’hui.

— Ah ! princesse, vous avez bien raison ! »

s’écria madame de Saveuse, en éclatant d’un rire jeune autant que franc; et s’élançant du piano, elle arriva d’un îiond au tabouret placé devant la duchesse de Montford et s’assit a ses pieds, admirant sa tapisserie.

« Voilà un ouvrage comme vous en devriez faire, ma tante, au lieu de ces fonds qui vous ennuient.

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— Vous n’en avez pas l’inil iative, madame ma nièce, j’ai apporté des soies et du canevas, mais il faut que vous me dirigiez, car je ne sais par où m’y prendre. »

Gudule se mit en devoir de ce travail; toute la jeunesse se dispersa; le temps s’était élevé et le soleil brillait, lorsque Lionel, suivi à distance de Henri et de quelques autres visiteurs, rentra dans le salon :

« On va faire une promenade dans la forêt, le comte d’Estouteville vous prêtera sa belle jument Canna, dont je vous ai tant parlé... Venez-vous?

— Volontiers, » répondit madame de Saveuse; mais telle n’était pas l’intention de la maréchale.

« Je comptais pourtant bien sur vous,

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