‹ La maréchale de Saint-AndréChapitre 21 sur 145 · CHAPITRE II. Âf · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. Âf

II n'osa même pas prononcer son nom dans ses pensées.

...Avant qu'une jeune fille sache qu'elle a Tamour du page sans nom , de Tenfanl inconnu!... N'est-il pas vrai , ma mère , je te retrouverai? Oh ! viens! j'ai tant besoin de baisers, de caresses! Viens me dire, après m'avoir fait connaître cet amour de mère que j'ai demandé à toute la nature, si je puis aspirer, moi aussi , à cet autre amour dont l'idée me fait trembler aujourd'hui comme l'idée d'un crime et d'une trahison !

Et , après cet élan tout passionné, il pensait aux chances de fortune et de gloire que l'avenir lui offrirait. 11 est orgueilleux, ambitieux déjà. Ces querelles , ces disputes religieuses sont un prélude de guerre... on se battra... et la bataille, c'est la fortune du plus hardi ou du plus heureux! Madame de Saint-Andréa déjà parlé de le placer comme écuyer auprès du maréchal, qui suit la cour... Le maréchal est un grand et puissant seigneur ; il peut le prendre en affection ; le maréchal peut le pousser dans la roule de la faveur et de la richesse, II faut qu il arrive... il arrivera, si ce n'est auprès de M. de Saint-André, ce sera auprès d'un autre... si

ce n'est comme catholique, eli bien! ce sera comme protestant...

La présence, autour de son berceau, de ces deux femmes d'une foi si douteuse, avait laissé ce cœur orageux dans une complète indifférence entre les deux religions. Il n'avait pas eu comme Hélène, sa compagne d'enfauce , les saints enseignements du couvent où la jeune fille était allée se préparer au plus grand, au premier acte d'une vie chrétienne. Placé depuis sa naissance au milieu de cette atmosphère de doute et d'incertitude, il s'était habitué à regarder les croyances religieuses comme chose de peu d'importance , et ne tenant qu'une place secondaire dans les affaires delà vie. L'esprit du mal avait mis à profit ces mauvaises dispositions , et dans ce terrain , tout disposé pour accueillir l'erreur, ses semences avaient été déjà apportées par le souffle d'orage qui grondait à celte époque sur la France.

Plus d'une fois, dans les solitaires allées du parc où il promenait ses rêves d'avenir, un étranger njyslérieux était venu causer avec lui. Dans ses discours insinuants et pleins d'une doucereuse condescendance pour les goûts , pour les passions du jeune homme , l'étranger a

CHATITRE H. 49

ramené chaque fois les termes de la grande querelle qui divise Rome et Genève. Chaque fois l'inconnu a fait ressortir d'une manière piquante les abus que Calvin est venu réformer, et ces grands mots, ces mots magiques d'indépendance et de liberté, grossis encore par la secrète impatience du joug qui le tourmente^ n'avaient pas vainement retenti aux oreilles du page.

Mais quel est cet homme que Ton n'a jamais vu au château? Où secache-t-il?... Il n'est pas seul. Un jour, en s'approchanl du lieu de ces secrètes entrevues , Mézières Ta trouvé en compagnie d'un autre personnage, auquel il ])arlait chapeau bas , et disait : Monseigneur! et le page rapproche ces circonstances de ces paroles du berger : On dit qu'un grand seigneur est caché dans le pays. Et cette imagination d'enfant, amie du merveilleux, entassant les conjectures sur les suppositions, construit un piédestal magique, sans savoir encore quelle figure elle y placera...

L'arrivée au château interrompit cette oeuvre sans nom.

Mademoiselle de Saint-André demanda à voir sa mère. H lui fut répondu que madame,

no PROLOGUE.

reiilerinée dans son appartement, avait défendu qu'on vînt la déranger sous quelque prétexte que ce lut. Toujours souffrante, elle avait dû se •mettre au lit de bonne heure , et sa porte était fermée pour tout le monde sans exception.

Cette défense couronnait bien tristement les affligeantes [)ensées que la jeune fille avait nourries pendant le cours de celle promenade. Eve Métézeau remarqua combien son amie s'en montrait affectée; elle Tenlraîna au salon. Après avoir activé la double et joyeuse clarté du foyer et de la lampe, elle la fit asseoir dans un bon fauteuil, au coin de la cheminée, lui apporta Kon ouvrage de broderie , prit le sien ; et remettant au page , qui avait suivi les deux jeunes filles, un livre à Tépaisse reliure et aux pensants fermoirs d'argent, elle lui demanda, pour distraire Hélène , une lecture du roman dAmadis : c'était le livre à la mode dans ce tempslà , c'était la lecture favorite des jeunes amis du château de Mézières. Chacun d'euxy avait même pris un nom en rapport avec son humeur et son caractère. Hélène s'appelait Oriane ; Eve, Mabiile; et la rieuse compagne de la belle Oriane avait donné au [lage, souvent silencieux et rêveur, le nom de Guilan-.'e-Pensif.

Page 1