L'ABBESSE DE CHELLE
Le Régent luî-mème trouva un intérêt personnel à ces rencontres fréquentes de la maréchale. Il n*était point heureux en famille, et, quoique fort attaché à ses enfants, il éprouva de sensibles chagrins à leur sujet. Son fils, qu'on surnomma le Génovéfain, du lieu de sa retraite» alors dans l'enclos de Sainte-Geneviève, aujoun» d'hui le presby tère de Sain t-E tien ne-du-Mont, ne répondait point, par son intelligence, i ce qu on attendait d un prince de son rang. On connaît les tourments que.donna au Régent M"* de Valois, même après quelle fut duchesse de de Modène. Sa fille de prédilection, la duchesse de Berry, l'affligea par ses exigences et ses emportements, autant que par sa mort prématurée. Une troisième fille, M"* de Chartres, pleine d'esprit et fort bien douée en beauté, fut aussi pour lui une occasion d'ennuis. Elle avait été élevée dans la célèbre abbaye mérovingienne
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de Chelles (4 lieues de Paris), dont une sœur du maréchal de Villars était abbesse depuis 1707, par la grâce de M"* de Maintenon ^ ; et, à sa sortie du couvent, ni les distractions du grand inonde ni les affections de la famille nayant répondu aux rêves de son âme et aux aspirations de son coeur, ses pensées s*é1aient tournées vers la vie religieuse, donl le monastère de Chelles avait laissé dans son imagination le prestige pieux.
En vain le duc et la duchesse d*Oriéans avaient lutté contre une disposition morale qui contrariait leurs vues; rien a avait pu vaincre la secrète résolution de la jeune princesse : si bien que le 1 1 novembre 1716, âgée alors de 18 ans, elle avait demandé la liberté d'aller faire ses dévotions à Chelles, où étant arrivée, elle avait congédié son équipage aussitôt après avoir franchi la grille de 1 abbaye, en remettant à ses gens une lettre par laquelle elle déclarait à son père et â sa mère qu'elle ne sortirait plus de Tenceinte sacrée où elle venait de pénétrer, et où
' Voyez la diarmante leHre par laquelle le maréchal avait demandé cette faveur, dans la collectioD de La Beanndie, t VU, p. 370.
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die voulait entrer en religion. Le lendemain matin, le Régent courut à Ghelles en chaise de poste, mais il ne put en arracher sa fille. Cet
événement lit parler la cour et la ville et fut i objet de commentaires de tout genre attestés par les Lettres de la Palatine. Aujourd'hui même le roman s*est emparé de cette histoire, et l'a transformée par des suppositions imaginaires^ Le Régent respecta Tasile où sa fille avait pris refuge, et, de peur de l'irriter par la violence ou la contradiction, il parut consentir à une prochaine prise d'hahit qui eut heu le Si mars 1717; mais, pendant Imtervalle, il mit en usage toutes les ressources de la tendresse paternelle et de la diplomatie domestique pour détourner sa fille de consommer le sacrifice et pour suspendre leffet d'une vocation qui lui semblait douteuse ou précipitée.
Pour cette 1 œuvre, à laquelle il donna beaucoup (i application , la coopération de fabbesse de Ghelles, M""" de Viilars, lui était nécessaire,
^ Voyez un volume de M. de Lescure, intitulé : Ualh
hessede Chelles, Paris, i863, in-12, et suilout : Les filles du Régent, par M. de Barthélémy Paris» 1874, a vol. gr. iii-Ô% C'est une étude approfondie et complète.
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et Tintermédiaire de ia maréchsde lui venait en aide avec un empressement dévoué, quoique inutile. Les rencontres de la Roquette oflTraient donc une facilité précieuse pour combiner les moyens de persuasion et pour conjurer les difficultés. Cette situation dura pendant plus d'un an et la maréchale s'y employa de son mieux, soit auprès de sa belle-sœur Tabbcsse, soit auprès de la néophyte elle-même. Toutefois, et au grand chagrin du Régent, M"' de Chartres ayant persbté, malgré tous les complots, sa profession eut lieu le a 5 août 1718, avec des solennités presque royales et une grande profusion de générosités ^
Mais, après la cérémonie faite, la ferveur de
la religieuse se transforma j la princesse prévalut sur la professe, et, comme dit Saint-Simon, «elle ne put durer qu'en régnant lu où elle «était venue pour obéir. » Une lutte d'influence et de domination s'établit dans labbaye, et M*^ de Villars smquiéta d*un antagonisme qui lui était pénible, en même temps qu il troublait là paix de la maison. Une autre négociation fut
^ Voyes J. BttYat, 1. 1, p. 3a4.
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donc entanhée par le Régent , et la maréchale
sy prêta complaisammeiit. M'"'' de Villars se montra disposée i résigner son abbaye & d'Orléans, et la cour de Rome ny opposa aucun obstacle. Pour éviter la continuation des froissements, la future abbesse alla attendre l'arrivée de ses bulles au Val-de-Grâce, oii la fille de France éclipsa de nouveau la religieuse, au Jâre des ferventes de la maison. Puis, les bulles arrivées, la bénédiction de la nouvelle abbesse fut célébrée avec un apparat extraordinaire par le cardinal de Nouilles, le i4 septembre 17191 deux mois après la mort de la duchesse de Berry, sa sœur^. En considération de quoi, le Régent assigna ia,ooo livres de pension à M"*" de Villars, qui, après avoir rendu les comptes de son administration et pris congé des religieuses de Chelles, se relira de son plein gré à fabbaye de Bellechasse, dont les jardins louchaient au jardin de fhôtdi du maréchal son
' €ll y eut, dit J. Buvat, un repas des plus superbes «pour la magnîGcence, pour la bonne chère et pour
« rarrangcment : vingt-quatre tables ép^nlement servies, «qui composaient 600 couverts, occupés par toutes les « personnes de la cour, etc., etc. 1
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frère, la rue Bellecbasse n'existant pas alors ^.
Les récits de la Palatine sur cette négociation pécuniaire sont empreints de, sa haine pour le maréchal de Villars.
La carrière abbatiale de de Ghartrês fut bruyante, fantasque et agitée. Elle prit parti vivement contre la bulle Vnigenàas, et le Régent son père, dont la politique était opposée, eut peine à. contenir Tardeur de sa fille. Singulier personnage , en effet , que celui de cette princesse , ayant des charmes, de la beauté, de l'intelligence : tour h tour dominée par l'imagination et par l'ascétisme, artiste passionnée à ses moments, curieuse de toutes les sciences comme sqn père, théologienne comme son frère, dominatrice et capricieuse comme sa sœur de Berry, mais pure en ses mœurs, quoi quon ait dit, et habile aux détails de l'administration. Louis . Racine lui a consacré un poétique souvenir'.
' Voyez J. Buvat, 1. 1» p. 59a. Ou a paiié de Panthemioiit; cest une erreur.
* Deux tnoDumenls de soù esprit sont arrivés jusqu*à nous. Voy. Lescure et Barthélémy, lac. cit, ils altestent la vivacilé de »es sentiments, religieux.
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