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LE MARÉCHAL ET VOLTAIRE

pas la pi urne gaillarde du soldat trop au-dessous du badinage de l'enfant du Parnasse.

Voici répître de Voltaire (1721).

Je me flattais de Tespérance D'aller goûter quelque repos.

Dans voire maison de plaisance; Mais Vinache ^ a ma contiance , Et j*ai donné ]a préférence Sur le plus grand de nos héros Au plus grand cliarlalan de France.

Ce discours vous déplaira fort.

Et je confesse que j'ai torl De parler du soin de ma vie A celui qui n*eut d*autre envie Que de chercher partout la mort.

Mais souffrez que je vous réponde.

Sans m attirer voire courroux.

Que j*ai plus de raison que vous De vouloir rester dans ce monde; Car, si quelque coup de canon , Dans vos heaux jours brillants de gloire , VouS eût envoyé clies Pluton, Voyez la consolation Que vous auriez dans la nuit noire,

* Médedn Ibrt oomm.

IM L£ liAALCHAL ET VOLTAIRE*

Lorsque vous sauriez la façon Dont vous aurait traité l'histoire 1

Paris vous eût, premièrement, ' Fait un service fort célèbre En présence du pariemenl.

Et quelque prélat ignorant Aurait prononcé hardiment Une longue oraison funèbre Qu*il n eût pas faite assurément;

Puis , en vertueux capitaine ,

On vous aurait proprement mis, I Dans r^ilise de SaintrDenis, Entre Duguesdin et Turenne.

Mais si, quelque jour, moi chélif, |

J'allais passer le noir esquil.

Je n*aurai8 qu une vile bière.

Deux prêtres s*en iraient gaîment

Porter ma fif^ire légère,

Et la loger mesquinement

Dana un recoin du cimetière.

Mes nièces, au lieu de prière,

Et mon janséniste de frère,

luiraient à mon enterrement ;

Et j*aurais Thonneur seidemenf

Que quelque muse médisante

M'affublerait, pour monument,

D une épitaphe impertinente.

Vons voyet donc très clairement

L£ MABBCHAL ET TOLTAIBS.

Qu'il est bon que je me conserve , Pour être encore témoin longtemps De tous les exjdoits édatants Que le seigneur Dieu yous réserve.

U paraît qu une page de nouvelles de la viUe suivait cette épitre enjouée. La page aux nouvelles nest point arrivée jusqu'à nous» mais la réponse du maréchal s'est retrouvée chez un marchand d'autographes, et les curieux n'ont pas manqué de la recueillir. Sainte-fieuve en a, dans le temps, régalé ses lecteurs. Cest sm* sa foi que nous en reproduisons la meilleure partie.

XXIVIU

LfiTTBfi DU MARÉCHAL.

Le maréchal 8*est cru obligé, en sa qualité

d'académicien, de faire d'abord quelques frais de iDytlioiogie, pour répondre au jeune et déjà célèbre poêle :

« Viliars, ie a8 mai 1723.

«Personne ne connaît mieux les champs

«Élysées, et personne assurément ne peut sat- « tendre i y être mieux reçu que vous; alosi les IL ce ubolations que vousm*y faites espérer doivent «vous flatter plus que moi* Vous trouverez « d'abord Homère et Virgile qui viendront vous «en faire les honneurs et vous dire, avec un «sourire malicieux, que la joie quils ont de vous «voir est intéressée, puisque, par quelques « années d'une plus longue vie, leur gloire aurait ttété entièrement effapée* L'envie et les autres «passions se conservent en ces pays-là. Du «moins on dit que Didon s enfuit dès quelle

LETTRE DU MARECilAL. 169

«aperçoit Énée. Quoi qu'il en soît, n'y allons « que le plus tard que nous pourrons.

«Si vous m'en croyez, vous ne vous aban- « donnerez pas à Vinache, quoique ses discours «séduisants, l'art de réunir l'influence des sept «planètes avec les minéraux, et les sept parties «nobles du corps, et le besoin de trois ou «quatre javottes, donnent de ladmiration.

«Venez ici manger de bons potages» à des «iieures réglées; ne faites que quatre repas par «jour, couchez-vous de bonne heure, ne cher- «chez ni papier, ni encre, ni biribi, ni lausque- «net, je vous permets le trictrac; deux mois «d'un pareil régime valent mieux que Vinacbe.

«Je vous rends mille grâces de vos nouvelles. «Le Marquis [le jeune fils du maréchal) a vu «avec douleur le théâtre fermé, et sur cela il u prend la résolution daller à son régiment. Ma « chaise de poste, qui le mènera à Paris samedi, M vous ramènera ici dimanche.

«Nous avons ouvert un nouveau théâtre; la «Marquise [sa bellefille) l'a entrepris avec une «ardeur digne de ses père et mère. Elle s est «chargée de mettre du rouge è deux soldats du « régiment du roi qui faisaient Pauline et SUato-

170 ËMnm m:

«nef; d, bian qu'ils en ftmcnt plus eomrerls «qo^uo Uaio de carrosse neuf, eiie ne leur en «r tromnit pas aMcs. M^Lndière, qui est b mo-

« desûe même, a ete aisez embarrassée a mettre «des penicfs sur les handies de deoz grena-

« diers «

«Nos nouvelles ne sont pas si intéressantes

a que les vôtres; une pauvre servante s'est prise «de passion poor nn jardinier. Sa mère* pios « dj agonne que M"* Dumay, et qnî s'est mariée « en secondes noces & Maincy, s*est opposée au a mariage. M*^ la maréchale s en est mêlée; mais « eUe a mieux aimé gronder la mère que faciliter u les noces par payer la dot, ce qui n est pas de «sa magnificence ordinaire.

u Benoît a eu la lùte cassée par le cocher du «Marquis en se disputant ia conduite d'un «panier de bouteilles de cidre; Raget a raisonné «scientifiqucmeot sur la blessure. Le curé de «Maincy est interdit, parce qu'il ne parle pas « bien de ia Trinité.

« Voilà , mon grand poète, tout ce que je puis «vous dire en [mauvaise prose, pour vous re* « mercier de vos vers. Je vous charge de mille «compliments pour M. ie duc et M*"* la du-

L£TTR£ DU MARECHAL. 171

«chesse de Sully, auxquels je souhaite une «bonne santé» qui leur permettra de venir faire «un tour ici. Il y a présentement bonne et «nombreuse compagnie» puisque nous sommes « vingt-deux à table; mais une grande partie s'en tt va demain. »

Remarquons en passant que le maréchal ne se commeUait point à donner autre chose à Voltaire qu'une chronique de village. Il eût pu s échapper en nouvelles du grand monde. Elles abondaient en ce moment. La séparation du prince et de la princesse de Conti était Tobjet de toutes les conversations. Une altercation scandaleuse entre deux duchesses, et Mesdames de Polignac et de Sabran» i un bai de THotel de ville ^ prétait aussi beaucoup aux commentaires des salons; mais chez ia maréchale de Viliars régnait encore le bel usage de la cour de Louis XIV, où la dignité» la réserve et i abstention de mal parler était la loi des gens bien élevés. Le maréchal eut dailleurs tiré Voltaire hors de son rôle en lintroduisant dans des

' Voyez les Lettres de Madame, édit Jœglé, t. II, p. 357.

LETTRE DU MARËCUA.L

confidences qui touchaient à la cour ou i un certain monde. Le vieux guerrier donnait ainsi à ses invités Texemple de Tobservation des convenances et des pratiques de ia bonne com* pagnie K

* Louis XIV, sur qui le maréchal se modelait si volontiers, avait horreur des mauvaises langues. Son aversion pour Bussy et pour ses imitateurs est bien connue.

Quand il introduisit M"" de Siiinl-Sinion dans la maison de M""' la duchesse de Berry, et qu il en ht donoer ia nouvelle bienveillante au duc son époux, comme d*une rentrée en faveur, il ne put s*eœpècher d*ajouter : t Et

«dites lui de releiiir sa langue.» Molière faisait sa cour, en livrant au ridicule du mauvais ton les caquetages du salon de Gélimène.

RiSIGlIATION DE VOLTAIRB.

En juillet 1723, Voltaire écrivait de Paris à M"^ la présidente de Bernières :

ttJe pars dans Tinstant pour Villars, où je « vais me reposer quelques jours de toutes les «fatigues inutiles que je me sui^ données dans « ce pays^i.

« Heureusement la seule négociation où j*aie tt réussi est une affaire dont vous m'aviez chargé. «Vous pourrez avoir pour ioo francs tout au « plus , et probablement pour 1 00 écus , la petite « loge que vous demandez pendant Thiver. «Tai « promis de faire un opéra pour pot de vin. Si «je suis sifflé, il ne faudra s'en prendre qu'à «vous »

Et, après quelques nouvelles du temps, Voltaire termine ainsi sa spirituelle dépêche :

«Adieu; je vous assure que Villars ne m'em- «péchera pas de regretter (le château de) La «Rivière.»

il à RÉSIGNATION DE VOLTAIRE*

Voltaire n oublia jamais les bontés du maréchal è son ^ard. On sait coromenl il en a parlé, trente ans plus tard, dans Le Siècle de Louis XIV. A Tépoque même dont il s agit, où La Ilciiriade notait point librement en circulation , mais courait les salons en manuscrit, le jeune Arouet avait mis dans la bouche de saint Louis» initiant Henri IV aux destinées de sa race, des vers que tout le monde répétait alors, et, faut-il l'avouer, que nous trouvions fort beaux encore dans nos collèges, en ma jeunesse :

Rcirardcz dans Denaiii Taudacieux Villars Disputant le tonnerre à Taigle des Césars :

et le reste.

Aucun contemporain n a trouvé dans ces vers le reflet de Tadoration de Voltaire pour la maréchale de Villars. Ils étaient le fidèle écho de cette opinion publique, manifestée, avec tant d'éclat à une représentation d'Armide, où. la Victoire cherchant le Vainqueur, pour le couronner, toute la salle cria: Villars, Villars! et lui décerna une ovation spontanée qui s'est

RÉSIGNATION DE TOLTAIBE. 17^

renouvelée plus tard pour le maréchal de Saxe» après Fontenoy; ovation qui, du reste, en ce pays, n'empêche point des avanies comme celle du bal masqué de TOpéra

* Le séjour de Vaux parut plus tard onéreux à la maréchale, quand elle n eut plus , en sus de son revenu, le supplément des pensions de son époux. C'est alors qu die acheta une jolie maison à Âthis , où die recevait, avec moins d'embarras, belle et bonne compagnie. Elle y donnait à souper à la société parisienne, gardant néanmoins jusqui sa mort ]e château de Vaux, qui lui était do^l. Les réunions d*Athis, plus restreintes, eurent aussi quelque célébrité. M"' de Clermont s'y plaisait beaucoup* M. de 5erre a possédé Athis.

LES COUPS DE BÂTON BT Là BASTILLE.

Tant que Voltaire est resté en France , il a été un des visiteurs assidus du château de Vaux. Ses relations avec le maréchal ont toujours été celles d*un respect affectueux, très affectueux; et, lorsque le poète fut si odieusement outrage par le chevalier de Rohaut le maréchal ne dissimula point Tindignation qu'il en éprouvait. Il a même laissé un curieux témoignage de son opinion sur cette aflhire, à Tégard de laquelle il a donné peut-être la noie vraie que doit en garder Thistoire : note remarquable par Thonnète liberté qu^eile respire. On me permettra de la reproduire ici de ses Mémoires.

«En avril 1726, dilril. Voltaire fut mis à la

a Bastille, séjour qui ne lui était pas inconnu. «C'était un jeune homme qui, dès Tàge de «18 ans, se trouva le plus grand poète de son a temps Gomme ce grand feu d'esprit

LES COUPS D£ bAtON ET LA BASTILLE. 177

«nest pas toujours, dans la jeunesse, accom- «pagné de prudence, celiii*<» était un grand «poêle et fort étourdi.

«11 s'était pris de querelle chez la Lecou* «vreur. . . . avec le chevalier de Rohan. Sur «des propos très offensants, celui-ci lui montra «sa canne. Voltaire voulut mettre l'épée i la «main. Le chevalier, fort incommodé dune «chute, qui ne lui permettait pas d*être spadas-

- ttsin, prit le parti de faire donner, en plein «jour, des coups de bâton à Voltaire , lequel, au «Jieu de prendre la voie de la justice, estima «la vengeance plus noble par les armes. On «prétend qu'il la chercha trop indiscrètement. « Le cardinal de Rohan demanda à M. le duc de u faire mettre Voltaire à la Bastille. L'ordre en «fut donné, exécuté, et le malheureux poète, « après avoir été battu , fut encore emprisonné. « Le public, disposé à tout blâmer, trouva, pour

. «cette fois, avec raison, que tout le monde « avait tort: Voltaire, d'avoir oflfensé le chevalier ((de Rohan; celui-ci, d'avoir osé commettre un « crime digne de mort en iiûsant battre un cice toyen; le gouvernement, de n'avoir pas puni « la notoriété d une si mauvaise action , et d*avoir

178 LES COUPS DB BÂTON BT lA BASTILLE.

«fait mettre le battu à la Bastille pour tran- 0 quilliser le batteur. »

Remarquons ici les progrès des idées et de la sociabilité. Le maréchal de Villars s'indigne, au xvm* siècle, du procédé de M. de Rohan.

Cent ans avant, ce procédé était usuel chez les grands seigneurs de l'époque. Il y avait des donneurs d'clrivières, à titre d'ofBcc, parmi les domestiques du duc d'Épemon, et Bautru dut passer par là, sans se plaindre ^

Les sentiments que Voltaire professa pour le

maréchal se retrouvent dans une pièce de vers, composée à l'occasion de la campagne de i jià , où Villars fournit ses derniers combats et recueillit ses derniers lauriers. Ces sentiments s'étaient reportés sur le iils du maréchal, le dac de Villars, qui, de son côté, eut toujours de l'attachement pour Voltaire, et lui rendit plus d'une visite aux Délices. 11 avait joué la comédie ù Vaux, dans sa jeunesse, et peut-être avec Voltaire» Il lui en resta la passion du théâtre de société. Un jour qu'il avait joué Gen-

^ Vo)cz Tallemant des Rcaux, édit. Pari:}, i. Il, p. 317.

LES COUPS DE bAtON Ei LA liASTILLE. 179

giskan devant le patriarche de Ferney, comme il sollicitait le jugement approbatif de ce dernier. Voltaire lui répondit : m Monseigneur, vous avez tt joué comme un duc et pair. »

Nous n'avons pas oublié que la maréchale, avant de partir pour son voyage de Provence, avait pris congé de la société parisienne chez M"" de Lambert, qui, en. guise d'adieu, donna un bal de jour en Thonneur des Villars. Nos lecteurs nous sauront gré, je pense, de nous arrêter un moment pour leur faire connaître cet autre salon, qui eut aussi l'avantage d'être fort recherché, et auquel les lettres françaises sont même redevables de quelque gloire.

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