‹ La maréchale de Villars et son tempsChapitre 70 sur 91 · A LB SALON DB H*** DB LAMBBBT · texte numérisé non relu

A LB SALON DB H*** DB LAMBBBT

avait su limiter soa cerde, en garder la direction, sans jamais se laisser envahir par les clioses ni par les personnes. On n*était même

admis au Mardi que par une sorte d'élection. La société y restait maîtresse deiie-mème, et le personnage influent pour ces admissions était Lamotte» qui, indépendamment de ses opinions philosophiques ou littéraires, souvent paradoxales, était homme de très bonne compagnie et de belles façons, rival malheureux sans doute de «T.-B. Rousseau, comme lyrique, mais pai^ faitement digne, et honore de tout le monde, par son caractère affable et le tour aimable de sa pensée.

Ces Mardis si recherchés et si courus ont fait ua moment i objet de lambition de la duchesse du Maine. Elle a désiré leur être associée, et ce souhait eut presque 1 importance d'une candidature académique, y compris Tintrigne et la brigue de suQrages. Il est facile de deviner que cet insigne honneur a presque alarmé Tindépendance du Mardi, quelque satisfaction d amourpropre que ses membres aient trouvée dans la coquetterie flatteuse de la petite-fille du grand Condé. Il en résulta un assaut d'esprit qui fot une des curiosités de Tépoque, et par où l'on peut juger du genre de goût et de langage d*une portion de la société française, en 1^26. Les pièces de correspondance qui en sont restées , et qui furent disséminées dans les publications du temps, oSirentderintértt. Qny voit poindre nn sentiment d'égalité des gens de letties, devant ce tribunal de Topinion, qui n'est déjà plus celui

du XVII* siècle. Des extraits suffiront pour en faire apprécier 1 originalité.

Ce fut M" (le Launay qui ouvrit la brèclie, auprès du Mardi , avec autant d art que de mesure, en communiquant au salon de M'"" de Lambert une lettre qui ne semblait pas avoir été écrite pour pareille destination. La duchesse du Maine, infoi^ée de cette indiscrétion, probablement Concertée, s'en plaignit, comme il suit, à sa coniidente ;

Au château d'Eu, ie 16 août 1726.

Gomment, ma chère Launay, on fait lecture de mes lettres , en plein Mardi ! £t c est M"' de Lambert et vous qui me faites cette trahison 1 Encore passe si je n'étais exposée qu*au Mercredi; mais Lamotte, Fontenelle, Tabbé Mougaultl cela me fait trembler. M. de Lamotte approuve ma mauvaise prose : tout comme il vous plaira. Si j'écrivais comme lui, je ne lui aurais pas tantd'bbfigalion de vanter mon sl^ lc; mais je ne serais pas si honteuse qu'on ie mit au jour.

Vous ma mandei de revenir bien vite , parce que la peste est k Paris. Gela est tout à fiJt tentant; il est vrai que vous ajoutez que ma présence fera cesser la contagion. Je ne me ilatte pas d être un préservatif; je crains bien plutôt d augmenter le nombre des pestiférés. Cependant je conviens qu*3 ne serait pas honnête de vou-

LA OUCHBSSB DU HAINE BT M. DE LAlfOTTE. 197

loir rester seule en ce monde; et, en personne qui sait vivre, je veux montrer que je sais mourir avec le genre humain , quand ii est nécessaire. Je partirai donc le sa ,

et je serai à Sceaux le 3i de ce mois, s il plait à la peste de ne pas m'arrèter en chemin.

M"* de Launay, loin d'obéir à la duchesse, porta cette nouvelle lettre à rassemblée du Mardi suivant. On dit à M. de Lamotte que la distinction avec laquelle ia princesse parlait de lui f obligeait k un témoignage de gratitude. Il s en excusa par la diiBculté dune réponse, sur un poiAt si délicat. Mais M. deFontenelle lui ayant proposé, pour Tencourager, d'écrire à la princesse, au nom du Mardi, M. de Lamotte se rendit aux désirs de l'assemblée :

Voici, Madame, un accident de votre voyage que

vous n'aviez pas prévu; c'est la letlre que j'ai l'honneur de vous écrire, au nom du Mardi. Je ne sais par quel caprice ce Mardi si redoutable, qui a sous ses ordres le Secrétaire perpétuel de TAcadémie, m*a chargé, moi, de vous remercier de la haute idée que vous aviez de nous. Quoi 1 vous. Madame , qui , à ce qu'où raconte, passez sans émotion sur le pont (ruiné) de Poissy, vous que n*effrayent, ni les canonnades, ni les tempêtes, ni les harangues, vous n'avez pu apprendre, sans trembler, que M"* de Launay nous avait iu vos lettres 1 11 le faut avouer,

Madame* vous aviez quelque raison de craindre. H ne vous eàt rien servi d'être princesse, ri vos lettres n avaient été charmantes. Vous avez été jugée comme une simple Scudérjf; et l'exact M. de Mairan nous aurait démontré sans miséricorde que voos n*aviez pas plus d*es* prit qu*un autre, si la proposition eût été soutenaUe. Mais il a &11u se rendre de bonne grâce , et convenir que tout Altesse que vous êtes, vous mériteriez bien d*étre du Mardi. Vous nen serez pourtant pas, Madame, et je vous en (dains ; voilà ce que c^est que d*ètre princesse. Mais, consolez-vous; vos lettres , vos rondeaux, vos amusements, en seront, et nous les traiterons toujours comme de dignes associés. Nous les admirerons souvent par justice et par goût; et quelquefois, pour peu qu*ils donnent prise, nous les criliquei uns, pour maintenir la liberté. £nûn, Madame, on se dédommagera de ne pas vous avoir en personne, par le plaisir de dire ingénument de vous tout ce qu*on en pense, et avec des sentiments plus naïfs que votre présence ne le permettrait.

Nous sommes. Madame, avec le plus profond respect, etc., etc.

M'^ la duchesse du Maine devait une réponse au Mardi. £lle la fit de bonne grâce en ces termes :

La ducbesse du Mahib au Mahdi.

Le 36 août.

0 Mardi respectable! Mardi imposant! Mardi plus

LÀ DUGHB8SB DV KAIHB BT M* DB LAMOTTB. 109

redoutable pour moi que tous les autres jours de la semaine I Mardi, qui aves éclairé tant de £ois le triomphe

dei> Fonlenelle, des Lamotte, des Mairan, des Mongault! et, pour dire encore plus. Mardi où préside M*^ de Lambert I Je reçois avec une extrême reconnaissance la lettre que vous avez eu la bonté de m*écrire. Vous changez ma crainte en amour, et je vous trouve plus aimable que les Mardis gras les plus charmants. Biais il manque encore qudque chose à ma gloire; c*est d*étre reçue à votre auguste Sénat Vous voulei m*en exclure en qualité de princesse. Mais ne pourrais-jc pas y être admise en qualité de bergère de Sceaux P Ce serait alors que je pourrais dire que le Mardi est le plus beau jour de ma vie. J*ai grand besoin de cette éa>le, pour apprendre à écrire et à parler; mais son secours ne m'est nullement nécessaire pour connaître et chérir le mérite de ceux qui composent vos merveilleuses assemblées.

La duchesse du Maine, étant de retour à

Sceaux, invita M'"° de Lambert à venir l'y joindre, et à écrire à M. de Lamotte quelle souhaitait, celte fois, avoir de lui une réponse personnelle. Il ne sVn fit pas prier, quoique affligé déjà d'une ophtalmie qui tourna en cécité, et il adressa le badinage suivant à la princesse. Voulut-il la dissuader de lassistance aux Mardis?

200 LA DDGHBSSB DU MAHIB KT M. DE LAMOTTB.

Vous n'avez écrit qu'au Mardi, Madame, et, comme vous nous reteaes notre présidente à Sceaux, û n*y a point de Mardi, cette fois , pour répondre à Voire Âltesse Sérénissirae. T avais pris le parti d^écrire en mon nom ; mais j'ai eu quelque scrupule de ma lettre et je la supprimai. Je me repens aujourd'hui de mon scrupule, et, puisqu'il faut absolument avoir fhonneur de vous écrire , voici la lettre dont je vous faisais grâce.

En vérité Madame, vos exclamations font trop d'honneur au Mardi. Nous ne sommes pas si merveilleux que le dit Votre Altesse Sérénissime , et je ne saurais vous voir dans l'erreur, sans me croire obligé de vous détromper. Connaissez donc ce Mardi, Madame; mais ne me décelez pas. Si je le trahis, songes « s'il vous plait, que je ne le trahis que pour vous : ami jusqu'aux autds.

Pour commciîcer par M"" de Lambert, qui nous préside, navez-vous pas remarqué. Madame, qu'elle ne pense pas comme la jdupart du monde; qu'dle traite de finvole ce qui est étahli comme important, et qu'elle regarde quehjuelois comme important ce que beaucoup de gens traitent de frivole. Ajoutez qu'avec ce prétendu courage d'opinions singulières, die a quelquefoia la faiblesse de paraître penser comme les autres. Je vous déclare encore qu'elle néglige fort sa réputation. Vous savez. Madame, quelle passe pour penser hautement, et s'exprimer toujours de même. Eh bien. Madame, je vous jure quelle ose dire quelquefois des choses fort simples, et toujours fort simplement les plus relevées....

A l'égard de M. de Fonteneiiet vous ne serez point

étonnée de Tentendre traiter d'extraordinaire. C est un homme qui a mis ie goût en principes, et qui, en conséquence, demeure froid où les Athéniens étouffiiient de rire et où les Romains se récriaient d admiration. Vous savez d ailleurs qu il a prétendu effacer les grands maîtres , dans tous les genres ; car pourquoi ne lui supposerions-nous pas les intentions les plus noires? C'est la bonne façon de deviner les hommes. Badinage, galanterie, sentiment, philosophie, géométrie même, il a voulu briller en tout, et prouver par son exemple qu*il n^y a point de talents inaUiables.

Mais, à propos de géométrie, il faut tout vous dire; il vient de faire un livre si subtil et si rêvé, que, s'il peid son manuscrit de vue, un mois seulement, il ne s*entend plus lui-même. Pauvre tète, qui ne tient rient Autre défaut insoutenable dans la société: quand M. de Fontenellc a dit son sentiment et ses raisons pour qudque chose , on a beau le contredire, il ne daigne plus se défendre; il allègue, pour couvrir ce dédain, qu il a une mauvaise poitrine. Belle raison pour étrangler une dispute qui intéresse toute une compagnie I

Il faut trancher le mot sur M. de Mairan; c*est une exactitude, une précision tyrannique, et qui ne vous fait pas grâce de la moindre inconséquence. 11 ne se fera pas scrupule de démontrer aux gens quils ont tort, pourvu quil le fasse bien poliment, comme s*il ignorait qu*en matière d*amour-propre le fond emporte la forme.

L'abbé Mongault est tout plein de mauvais principes. 11 nous a soutenu cent fois que les femmes n'étaient

faites que pour ainier et pour plaire. Il leur abandonne, tant qu ii leur plait, Tempire de la bagatelle, mais à eondilion qu*elles ne touchent pas au térienz.

Je crois, Diea me pardoime, tant sa prévention est grande et profonde, qu'il serait quelque temps à vous rendre justice.

Madame de Saint-Aalaire ne sait ce que c*est que dispute ni oontradiction. Quelle ressource pour un Mardi I Elle ne met de chaleur qu'à deux choses; à soutenir que les femmes sont plus raisonnables que nous; et, ce qui ne s*accorde pas trop avec cela, que M. de Fontendie a toujours raison.

Je ne vous dis rien de mademoiselle de Launay, vous la connaissez; mais vous vo^ez bien. Madame, que de ce Mardi tant vanté, il ny a que moi qui vaille quelque chose. Gomme j*ai Tbonneur d*ètre connu de vous, ce n'est pas la peine de faire le modeste. Mais quoi! Madame, suflirais-je pour vous faire passer par-dessus tout le reste? Si pourtant il en était ainsi, et que vous ne fussiei point alarmée de tout oe que je viens de vous dire, je ménagerais votre alïaire le mieux qu'il me serait possible. Je crois qu'on vous admettrait volontiers en qualité de bergère, quoique en vérité. Madame, ce soit une vraie duperie que ce détour. Qu*en arriverait-il PSous ce nom de bergère , vous n'en seriez que plus charmante, nous n'en serions que plus sensibles, et plus timides à le dire. Quoi que vous ûissiez. Madame, il n*y aura jamais, de nos sentiments, que le respect, qui soit bien à sou aise avec vous. Je suis, Madame, etc., etc.

La duchesse du Maine répondait à son tour

à M. de Lamotte:

Je oommence par vous dire. Monsieur, que je ne vous

écris point. H est bon que je prenne cette prccaulion, de crainle que vous ne vous y trompiez, et que vous ne prenies ceci pour une réponse. Voici la raison qui in*em pèche de vous écrire. Madame de Lambert vous a fait un portrait de luoi, auquel je suis bien aise que vous croyiez que je ressemble. Ainsi je dois prendre le parti de me taire et de la laisser parier....

Je vais même avoir grand soin de me cadier à tous les beaux esprits qui ne me connaissent pas encore; et, loin de demander dêtre reçue parmi vous, je me garderai bien de m'y produire , pour Tbonneur de madame de Lambert et pour le mien. Je ne sais si je dois lui savoir lanl de gré de ce qu'elle dit de moi. 11 est vrai que j en dois être Irès flattée ; mais, d'un autre côté, elle me met dans Timpossibilité de vanter son discernement, sa justesse d'esprit, sa façon d*écrire, et tant d'autres talents qu'autrefois je pouvais louer tout à mon aise; elle me force à renoncer au commerce de tant de gens de mérite qui composent ses assemblées; elle me réduit à ne pouvoir écrire ni parler. Cependant je ne puis me résoudre à me priver de vos lellres; écrivez-moi, Monsieur, et madame de Lambert vous répondra.

Réponse de M, de Lamotte :

Je ne laisserai pas. Madame, de répondre à ce que

204 Là DUCHBSSB DU MAiMS ET M. Dfi LAMOTTB.

VOUS n'écrivez pas. Ce que Votre Altesse Sérénissime dit qu*elie ne dit point vaut mieux que ce que disent les autres.

Bon Dieu! Madamé, que je suis fâehé de ne pouvoir aller à Sceaux I Je vois bien que toute la semaine est Mardi dans ce pays -là. Les Lambert, les Dreoiliet, les Saint-Aulaire, et bien d*antres, qui valent sans doute beaucoup, dès qu'ils vous plaisent, et par-dessus tout une princesse qui aide les gens, quelque esprit quiis aient, à en avoir encore davantage. Où se trouverait Texquis, s*il n*était pas là? Je vous assure. Madame, que le Mardi, s'il veut m'en croire, sera désormais bien modeste; il craindra votre présence, autant qu'il la souhaiterai et il aura grand besoin de se rassurer sur la parole de madame de Lambert, qui jure que vous ne faites janjais valoir votre supériorilé. Quoi qu'il en soit. Madame, venez, venez, pour la confusion des superbes. Pour moi, je ne m*embnrrasse pas d*ètre humi- Hé, j*ai un bon secret pour cela; je fais mon bien du mérite des autres , par le plaisir que j'y prends. Venez nous enrichir. Madame, venez nous charmer; exposezvous généreusement à tous les sentiments qui pourront naître; nous vous laisserons deviner ceux qui ne se disent point; nous envelopperons le tout si bien , sous le respect, que vous n'aurez rien à dire.

Mais je vous demande une grâce. Madame; si vous daignez m*honorer d'un mot de réponse, ne me remettez point à M*' de Lambert ; il me faut une Louise- Bénédicte dê Bourbon. Je ne sais quel goût j'ai pris pour

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ce nom-là, mais je vous jure que je ne m* en saurais

passer. Je suis. Madame, avec respect, etc.

La duchesse du Maine réplique au pauvre infirme que M'"* de Lambert n avait pu promettre une réponse signée de la princesse; que, reût-elie promise, la princesse ne s en tenait pas pour engagée :

Quand efie Taurait juré, dit-die, je ne m^en embarrasserais pas, attendu que qui répond paye, et qu'elle serait obligée à payer pour moi. Votre lettre m'a plus conBrmé que tout le reste dans la résolution que j*ai prise de ne vous point écrire. En vérité la partie ne serait pas égale.

Outre cela, je vois que vous êtes tout prêt à croire ce que madame de Lambert vous mande de moi. Et encore un coup, je serais folle de vouloir vous désabuser. Je demeure donc dans mon néant, et je me garderai bien d'en sortir. Cet état n'est pas brillant, mais il a ses commodités. Q vaut mieux n être rien , que de n être pas ce qu'on VOUS croit, ou ce qu'on veut que vous soyez

Cependant vous voulez voir mon nom par écrit. Je ne sais pas trop pourquoi; mais j'en dois être d'autant plus touchée que cela est moins fondé.

Vous le trouverez donc au bas de ceci, qui est un pur néant, absolument vide de cboses, et tellement vide, qu'il suffirait pour donner gain de cause à M. Newton

contre tons les cartésiens. Si, par hasard, vous éties encore curieux de voir ce nom, je Téchangerai, toutes les fois que vous voudrez, contre des lettres aussi agréables que celles cjue vous m'avez écrites.

Or la duchesse, malgré sa gracieuse annonce, avait oublié de signer sa ^lettre. Sur quoi M. de

Lamotte répondit ;

Vous n'êtes pas quitte de mes lettres, Madame, puisque je suis sâr de ma récompensé. Ce n est pas que

je doive trop compter sur la fidélité de V. A. Sérénissime. Elle vient de manquer à la condition du traité, même en Tacceptant. Vous me promeities que je verrais au bas de votre lettre : Lmùiê'Bénidicte d» Bourhon, et cependant ce nom si désiré ne s'y trouve point; vous Ta^^es oublié. Vous me direz. Madame, que je vous dûcane mal à propos; que les princesses font ce qu elles veident et qu'on n*a rien k leur dire. Il est vrai; mais nous autres, Madame, nous désirons aussi ce qui nous piait. Quand les choses ne vont point à notre gré, il nous est permis, du moins, de nous en fâcher en secret; mais on va plus loin avec vous , Madame; on ose vous le dire ^ et c'est là votre éloge. Vous feignez d'ignorer quel plaisir peut faire un nom; je vais donc vous l'apprendre. Madame, comme si vous Tignories.

Le nom est un portrait racourd, qui réveille, dans le moment, l'idée de toute la personne. Supérieur à ces portraits qui ne représentent que la figure, il rappelle

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LA BUGHBS81 DU MAINB BT M. DE LAMOTTB. 207

tout d'un couf à l'esprit le caractère, toutes les qualités personnelles, et il plus ou moins cet elFet selon que

la personne même a fait plus ou moins d impression. Demandez aux amants, par exemple, quel charme a pour eux le nom de ce qu ils aiment; ils vous diront là* dessus les plus belles choses du monde. Eh bien. Madame, l'amour n'est pas le seul qui j prenne un si grand goût.

Le respect, l'admiration, d autres sentiments encore* y sont aussi sensibles, et vous pouvez vous en rapporter

à mon expérience.

Mais il y a plus. Madame; c'est quelque chose de bien précieux quun nom signé au bas d'une lettre, avec quelque sentiment de bienveillance. G*est un portrait, comme j'ai dit, maïs îl est peint par la personne qu'il intéresse, et c est ellc-inèmequien fait un présent à ceux à qui elle écrit De là viennent, dans les amants, car je les prends toujours pour exemple : en matière de sentiment , ce sont toujours les grands maîtres; de là viennent leurs transports, leur ravissement, à la vue du nom de ce qu ils aiment. Vous les surprendries mille fois , quand ils se croient sans témoins , à relire les lettres qu'ils ont reçues, à s'enflammer, à s'attendrir à l'aspect du. nom chéri, le baignant quelquefois de leurs larmes, s*ib sont malheureux, et le baisant sans cesse, s'ils sont heureux.

Vous jugez bien, Madame, que je n'en userai point ainsi avec les vôlres; je n'ai garde, et je sais trop bien mon devoir. Si cela m*anrivait, par malheur, je le nierais

308 LA DUCHB8SB DU MAIMB BT M. DB LAMOTTB.

comme beau meurtre. Mais ou est bien bardi quand on est tout seul.

Je suis, Madame, avec un profond respect, etc.

La duchesse du Maine s exécuta, cette fois, et gentiment :

Je ne sais par quel malheur mon nom ne s est pas trouvé sur le papier que je vous ai envoyé; certainement je croyais Vy avoir mis. Il faut que quelcjiie malin enclianteur l'ait fait disparaître, ou plutôt quelque follet bienfaisant, qui a voulu me procurer le plaisir de recevoir promptement une de vos lettres. Vous me fiâtes une dissertation si galante sur les effets que peut produire un nom chéri, que je ne sais si je n'ai pas gagné, en ne vous envoyant pas celui que vous désires.

Cependant « comme je veux tenir ma parole, par préférence à tout, vous trouvères ici ce nom, ou il y aura . bien du malheur; de plus, je vous permets d'en faire tel usage quil vous plaira. Vous voyes par là jusqu'à qud point Téloquence séduit. Au reste. M"* de Lambert n*étant point k Sceaux, vous comprenez bien que je

vous écrirai moins que jamais C'est donc ches

die que vous devez chercher mon esprit, et cest die qui devra répondre aux lettres que vous m'écrires. Quant à moi, je ne me suis engagée à vous foiu*nîr qu'une Loaise-Bénédicte de Bowrhon et la voici. Partant quitte*

Llieureux Lamotte se hâte de répondre à la duchesse du Maine.

Lk DUCBBSSS DU MAINE ST H. DE LAHOTTE. 209

Je nai plus rien à dire, Madame; mais, eo récompense, j*ai beaucoup à sentir. La permission que ma donnée V. A. S. m*a tellement pénétré de joie que je

craim d'en devenir trop sérieux , car qui sait môme si cda n irait pas plus loin. Franchement, Madame, je suis dans un geand danger, et tout concourt même à le rendre plus grand. M"* de Lambert revient de Sceaux; les Mardis recommencent, et, de mémoire de Mardi, on n en a point passé de plus charmant que le dernier : on n^y a parlé que de vous. Vous croyez qu*il ny a pas grand malheur à cda? Pardonnez-moi, Madame, il y en a. Je sais mieux mon affaire que vous ; M"'' de Lambert, soutenant toujours que votre portrait n est pas flatté, 8*e8t avisée d'y ajouter de nouveaux traits plus touchants que de rabon. Passe encore pour les grâces de Tesprit, dont on ne sait que trop de merveilles , mais elle s*est mise à vous vanter un cœur admirable, plus généreux que tous les autres, fait pour les sentiments et pour Tamitié, et, par-dessus tout, aussi constant que sensible ; et , comme si elle eût eu affaire à des incrédules , elle nous Ta prouvé par des faits.

Il semblait qu*dlle fit exprès, Madame, moins pour achever de vous peindre , que pour achever à me peindre moi-même. Pardonnez-moi ce jeu de mois. Madame; il a un grand sens Mais je vous avoue que je tenterai tout pour ne me pas perdre. Je vous ferai plutôt toutes les injustices du monde, que de me laisser mener trop loin. Je croirai plutôt l'impossible : que toutes vos lettres, pr exemple, ne sont que des hasards d'esprit,

là

qui ne prouvent point que vous en ayez toujours; que toute! vos belles actions ne sont que des saillies d'humear, qui n*ODt point de racines dans le fond de voire âme . . . , on se sauve comme on peut Je croirai que . I nmitie trompe M** de Lambert, et que je suis trompé, moi« par ladmiration* Je ne suis pas i^en sûr ici du mot propre.

Envoyei-moi, je vont sappKe, une autre Loaise-Béné-

dicte de Bourbon. J*ai presque usé la première, sur votre permission, et je n*en suis, Madame, qu avec plus de respect, etc.

Au ton de cette lettre et de quelques autres qui suivirent, la duchesse du Maine comprit aisément qu'elle était maîtresse de la place et du Mardi, autant et plus peut-être qu'elle n aurait voulu; et, ayant à sa disposition ce trésor de signatures dont le pouvoir magique faisait tourner la tête au pauvre Lamotte, elle fit un mouvement de conversion, et notifia au personnage épris, dont le suilrage lui était si décidément acquis aujourd'hui, qu'elie enverrait volontiers des Loaise-Bénédicte de Bourbon, mais seulement en réponse à des hommages en vers, que lui adresserait M. de Lamotte, dont elle voulait obtenir ce tribut poétique, après en avoii^ reçu des pages de prose si piquantes.

LA, DUGBBSSB DU MAINB BT M. M LAMOTTB. 311

Fantaisie de princesse y dont eiie ne voulut se

départir.

Lamottese récria, alléguant d'insurmontables

diflBcultés, la stérilité de sa veine, la supériorité de la prose sur les vers pour exprimer la vérité des sentiments, ce qui était une de ses thèses favorites. La duchesse fut inflexible. £lle faisait la loi désormais, et s'y connaissait trop bien pour en démordre ; le débat fut long, le triomphe fut disputé, mais la victoire demeura à la princesse, avec f honneur de la bataille.

Vous avei beau dire. Madame, écrivait Lamotte,

vous ne douiez pas le moins du monde de ce respect si vif el si singulier que j'ai pour V. A. S. ; et comment poumes-vous, si vous en douties, me soutenir que vous aores de mes vers, quand j*ai osé vous déclarer si résolument que vous n'en auriez pas. Vous êtes bien sûre, au ton dont vous le prenez, de m'avoir mis au point de tenter Timpossible pour vous satisfaire. Mais autre chose est de le tenter» Madame, et autre chose est d*y

réussir

tPius de Louise-Bénédicte, me diles-vous, si je n*ai 1 de vos vers. » Par là , vous m'aves ôlé tout d*nn coup le pouvoir de vous obéir. Un sentiment douloureux s*est emparé de mon âme, et n'y a laissé place pour aucune autre attention. Cependant, Madame, dans l'ardeur de

2i2 LA. DUGU£SSS DU MAINE £T M. DS LAMOTTE.

VOUS plaire, j ai tàrlié de rimer mon sentiment le mieux que je pouvais, et voici mou essai:

Plus de Louise Bénédicte!

Oh! que vais-je donc devenir?

Par queb secours puis-je les obtenir?

Vous voyes bien. Madame, que j*ai été arrêté là tout court, et quil n*y avait plus moyen de sortir d^afEûre

qu'avec l'aide des Picles. Pcut-êlro m'écliappe-t-il quelque autre ressource ; mais cntin ce n'aurait été qu un ixiut rimé de Mercure Galant, qui aurait dégradé votre nom , et qui m*aurait déshonoré, moi; ce qui ne m'intéresse presque pas , en comparaison de l'autre accident. Vous me direz qui! fallait changer de tour : mais pensez-y. Madame, comment changer de tour, sans mettre hors de sa place naturelle ce premier sentiment qui m*obsède

toujours : plus de Louise-Bénédicte!

Je suis, etc., etc.

Réponse de la princesse :

Consulte ton respect, écris ce qu'il te dicte. Tu rimeras à Bénédicte*

Vous voyez bien, Monsieur, que celle rime n'est pas si ingrate que vous le disiez. Vous lui avez cherché querelle mal à propos, et vous vous séries tiré daffairct sans avoir recours aux Pietés, Je ne doute pas de votre

respect, dites-vous : belle merveille que vous ayez deviné

celai Si j'en eu6i>e douté, auriez-voiis mérité que je voulusse vous mettre à Tépreuve ? Pour vous parler sincèrement , je vous dirai que j*en doute si peu , que je parie encore contre vous que j*aurai des vers, et que je vous déclare queje veux absolument en avoir. . . Faites comme vous l'entendrez, mais enûn il me faut des vers. . . Cest à titre de princesse, que je suis, dites-vous, si absolue : point du tout A qud titre donc ? je n*en sais rien. Envoyez-moi des vers.

EUe avait raison , la spirituelle princesse. Elle eut des vers et promptement. Il est vrai qu ils étaient mauvais. Les voici:

Vous voulez donc des vers ! Je voulais en écrire , £t, pour exécuter cette ordre si pressant, Je me recommandais A ce Dieu tout-puissant Que vous n'avez jias voulu dire.

Quoi! me dit-il, avec un ûer sourire.

Me prends-tu pour un ouvrier.

Un arrangeur de mots que Ton tAte et retâte P Je blesse, et bien souvent sans m'en faire prier. Voilà des sentiments pour le désennu^^er; Qu*Apolion les rime et les gâtel Nous aurons fait tous deux notre métier.

Ne croyez pas. Madame, que le dieu ait parlé en vers U se croirait déshonoré; mais il s*est éldlgné de mot,

et j'ai saisi ce moment pour faire le métier d'Apollon.

314 LA 1>UCU£SSË DU MAINË £1 M. DË LAMOTTfi.

Remarquei encore, Madame, que tout ceci est écrit

avanl que j'aie re^u de M™' de Lambert i' invitation de vous obéir. Mon obéissance ne doit rien à personne. Joget par \k du profond respect avec lequel je suis, etc.

La duchesse voulut garder ses avantages avec le poète, et lui renvoya des rimes qui valaient mieux que celles de Lamotte, restant ainsi victorieuse sur toute ia ligne :

Je vous le disais bien : Apollon, pour rimer, Dans ce cas-ci n*était pas nécessaire.

Celui que vous et moi n'avons osé nommer, Donne à ce qu'il produit l'heureux talent de plaire. Tout ce qu*il lait sentir, il le fait exprimer; n est des vers touchants le véritable maître , Les vôtres sont charmants et galamment tournés. Nous les voyons par les grâces ornés;

11 est aisé de reconnaître

De qudttes mains vous les tenes.

Louisb-Bénédigte de Bourbon.

Tels étaient les jeux d esprit qui faisaient les délices de Sceaux; ils réfléchissaient sur le salon plus grave de M"* de Lambert, qui s'y prêtait compiaisamment, comme à un incident passager et de peu de conséquence.

Ainsi chacune des réunions de la société fran-

çaise, au commencement du xviii' siècle, avait des traits particuliers et des traits communs. Parmi ces derniers, on pouvait compter l'influence de Fontenelle. Il était partout honoré» partout écouté avec déférence. Un autre trait commun fut la propension vers l'esprit moderne» dans la grande querelle de Lamotte et de M"*" Dacier. La voix respectée de iloilin et derUnivèrsitéfut impuissante auprès des salons, et même auprès de TAcadémie française, qui s'abstint en cette rencontfe. Les traits de caractère de chacun des salons furent dilTérents, en raison du caractère personnel des maîtres de maison. A Vaux on remarquait un double courant : Tesprit de gouvernement avec une certaine couleur de controverse autour du maréchal ; un courant de galanterie solennelle autour de la maréchale, avec des formes à la Louis XIV. A Sceaux, le bel esprit ouvrait la porte à l'esprit philosophique. Tout en honorant le cardinal de Polignac» et en prônant VAnlilucrèce ^ Sceaux

* M""' de Lambert s'occupa aussi de la philosophie épicurienoe; elle a écrit, au sujet de Luci^ce, quelques, pages piquantes. Vo^es le Lucrèce, de Graogé, Paris I7i8, page du PnmnUun*

était ravi d'aise en entendant les petits romans

de Voltaire. Enfin, chez M"* de Lambert, lesprit de Mentor et de Fënelon prédominait,

rendu plus aimable par une femme charmante ^

' M"* de Lambert est morte en 1783, dans sa 86* année, un an avant le maréchal de Villars. Ses Œuvres ont éle plusieurs fois iiupriinées, dans le siècle précédent, entre autres en 1760, Lausanne, Troisième édition originale, in- 19 de zxii et 456 pages. E31es ont été reproduites, dans notre siècle, en 1806, in-S" et 2 vol. pet. in-i 2 , et plus tard, par les soins de M"'" L. Collet, en I vol. in-d%

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