TOME XXXIX
mines de cuivre, de fer et de plomb argentifère. Des premières on lirait l'airain, Yœs des Romains. Ce métal n'est, comme on le sait, qu'un alliage de cuivre avec le zinc, le fer et l'étain, qui se trouvaient naturellement mêlés au minerai, surtout les deux premiers. On produisait l'airain tout d'une pièce dans le four ou après deux coulées successives, et la relation que nous a faite Pline des opérations métallurgiques des anciens ne laisse à ce sujet aucun doute. Les mines de plomb argentifère étaient surtout exploitées pour l'argent qu'elles renfermaient plutôt que pour le plomb, dont les Étrusques ne paraissent pas avoir connu l'usage comme les Romains. Ainsi l'on n'a trouvé dans aucune ville de l'Ktrurie des tu vaux de plomb comme on en rencontre dans les ruines romaines. Les archéologues pensent cependant que certaines balles de plomb en forme de glands que l'on trouve à Campiglia sont d'origine étrusque, et qu'on les lançait au moyen de la fronde; mais les soldats de Rome et les condottieri du moyen âge peuvent aussi revendi juer leur part dans l'usage de cette arme, aujourd'hui passée de mode. Quant au minerai de fer exploité à Campiglia par les Étrusques, on le mélangeait à celui de l'Ile d'Klbe, dont la nature calcaire était ainsi corrigée dans le fourneau par la qualité siliceuse du minerai campigliais, facilitant singulièrement la fusion. Aujourd'hui encore, dans les hauts-fourneaux de Marseille, le même procédé est en usage. On y traite du minerai de l'île d'Elbe mêlé à celui de Monte-Valerio, près Campiglia, provenant du filon même des Étrusques.
J'ai déjà dit que l'exploitation des mines de fer, dans l'Étrurie comme dans tous les autres pays de l'antiquité, est venue bien après celle du cuivre, donnant ainsi raison aux poètes, qui mettent l'âge d'airain avant l'âge de fer. Sans plus s'attacher aux récits poétiques, un passage d'un livre attribue à Aristote nous apprend d'ailleurs que les mines de cuivre chez les Étrusques ont été fouillées avant celles de fer (1); mais le temps a passé sur les excavations du Campigliais, et il est maintenant impossible de déterminer les véritables époques de ces travaux successifs, qui ont dû cependant procéder de la sorte : cuivre, plomb et argent, fer. La première exploitation a sans doute commencé lors de l'arrivée des Tyrrhéniens en Toscane, et ils auront ainsi importé sur le sol italien une industrie déjà florissante en Égypte et dans l'Asie Mineure. C'est un point de rapprochement de plus des Rasènes ou des Étrusques, comme on voudra les appeler, avec les anciens peuples de l'Orient. L'exploitation de l'argent a peut-être été contemporaine de celle
(1) Le lecteur curieux de vérifier ce point peut consulter, dans les (éditions complètes d* Aristote, le livre qui porte ce titre : Ilepl Haujia/riwv «xoùo|iŒTwv, et dans la traduction latine de Mirandis audilionibus.
LA MAREMHE TOSCANE.
du cuivre, et après est venue celle du fer. Dans tous les cas, les exploitations réunies ont très probablement duré, sauf à faire la part de certaines interruptions inévitables, du x e au m* siècle avant notre ère.
Les travaux entrepris par les Étrusques sur les mines du Campigliais frappent encore aujourd'hui d'étonnement le géologue comme le simple touriste. Les habitans de la localité, à qui la tradition, malgré la conquête romaine et l'invasion des Barbares, a transmis le souvenir des Étrusques, ont donné aux ruines de ces exploitations des noms significatifs, tels que le Poggio aile fessure. le Cumpo aile bucche, les Cento Camerelle, la Cran Cava, etc. Les ruines des usines métallurgiques où se traitaient les minerais existent également; elles ont reçu en un point où ce travail s'est principalement développé le nom caractéristique de la Fucinaja ou la forge, la fonderie. On y rencontre des tas énormes de scories cuivreuses disposées le long d'un ravin; au milieu de ces scories, on découvre quelques pierres réfractaires, un peu rougies par le feu , et qui servaient à la construction des fourneaux. On s'était placé sur ce point sans doute afin de profiter des courans d'air naturels pour souffler le foyer. Malgré les pluies qui entraînent au loin chaque année des quantités assez considérables de scories, tous ces tas réunis cubent encore l'énorme volume de plus de cent cinquante mille hectolitres, correspondant à un poids de trente millions de kilogrammes de scories et à autant de minerai traité. Je parle d'ailleurs de la pari'des tas qui est visible, car l'on ne peut juger que par approximatif.. i de la véritable hauteur de ces monticules, dont quelques-uns sont enfoncés dans le sol. Quoi qu'il en soit, en ce seul point, le travail de fusion des Étrusques aura duré ceriainement plusieurs siècles. Dans une autre vallée, dépendant du village de Gherardesca, on trouve une accumulation de scories cuivreuses et plombifères presque aussi considérable que celle de la Fucinaja.
A mesure que le minerai, extrait de la mine, arrivait au jour, on le transportait à l'usine et on le jetait dans le fourneau. Il en sortait à l'état d'airain, dont la composition variable se rapprochait tantôt de notre cuivre rouge, tantôt du cuivre jaune ou laiton, tantôt enfin, mais plus rarement, du bronze. On envoyait alors le métal à l'atelier de moulage. Là on devait généralement le raffiner et le refondre avec l'étain pour fabriquer le bronze, qui n'est qu'un alliage de cuivre et d'étain. Ce dernier métal n'existant nulle part en Toscane, les Tyrrhéniens devaient le recevoir des Phéniciens et des Carthaginois, qui allaient le chercher aux Cassitérides. Une fois le bronze obtenu et moulé, les ouvriers achevaient de lui donner, par le marteau ou sur le tour, ces mille formes élégantes que les Étrusques, et
après eux les Romains {pour ne parler que de l'Italie), ont transmises, comme une sorte de défi, à nos ouvriers modernes. De ces ateliers sortaient les lampes à trois becs montées sur un pied commun, et encore conservées en Toscane, où le peuple de la Maremme en fait un si grand emploi. Les casques, les piques, les cuirasses, les sabres, les vases et les statues de tout genre étaient également façonnés dans ces ateliers de l'Étrurie. Ainsi nous lisons dans Tite- Live qu'Arezzo fournit la plus grande partie de l'équipement des soldats de Rome en casques et lances pour la seconde guerre punique. Arezzo, l'une des lucumonies étrusques, possédait des mines de cuivre dans ses environs et une manufacture centrale d'objets en bronze. Le travail de cette ville industrielle se continua sous les Romains, qui s'y approvisionnèrent pour leurs armées et le service de leurs maisons. Plus tard, après la conquête de la Grèce, l'airain de Corinthe et de Chypre dut remplacer celui de l'tëtrurie.
Ayant eu souvent occasion d'analyser les scories étrusques provenant du traitement des minerais de cuivre et de plomb argentifère du Campigliais, je n'ai trouvé, dans les unes comme dans les autres, que peu de traces des métaux utiles au milieu desquels elles ont été fondues. Cette pauvreté des scories en cuivre, plomb et argent indique le soin avec lequel était conduite la fusion. La perte si minime qui se produisait dans le traitement montre le peu d'avantage qu'il y aurait aujourd'hui à reprendre ces scories pour en retirer la faible quantité de métaux qu'elles renferment encore. Elles ne peuvent que servir de fondans dans certaines opérations métallurgiques, et les habitans de Campiglia les emploient à remblayer leurs routes.
A une époque très reculée, les étrusques étaient donc aussi habiles dans le travail de la métallurgie qu'on l'est de nos jours. Cette connaissance profonde qu'avaient les anciens de la fusion des métaux a du reste été partout constatée. En Espagne, les Phéniciens et après eux les Carthaginois, qui ont exploité des mines de cuivre et d'argent, ont laissé des résidus presque purs de tout métal. Dans l'île de Chypre, le pays d'où le cuivre a pris son nom, les scories cuivreuses ont également été reconnues très pauvres. Les moines euxmêmes du moyen «âge, qui dans certaines forêts de la France ont fondu les minerais de notre sol, se sont si bien acquittés de ce travail, qu'ils n'ont laissé aux métallurgistes de nos jours rien à faire après eux. Il est donc vrai de dire avec le proverbe qu'expérience passe science. Les Etrusques, qui ne pouvaient avoir aucune teinte de la chimie, science toute moderne, ont justifié le vieil adage mieux peut-être qu'aucun autre peuple. Ajoutons que, s'ils n'avaient pas directement importé en Italie, dans leur grande migra-
tion vers la péninsule, l'art de travailler les mines et les métaux, ils l'avaient sans doute appris des Phéniciens, qui plus tard l'enseignèrent aussi aux Carthaginois et aux Grecs, comme eux-mêmes l'avaient connu des Égyptiens. Des relations commerciales suivies répandaient ainsi, à défaut de livres, chez les divers peuples de l'antiquité, la pratique des arts minéralogiques; mais les Étrusques ont surpassé les Égyptiens et les Phéniciens, égalé tous les autres peuples de l'antiquité dans l'art de travailler le bronze. Les objets de cette époque, répandus avec tant d'abondance dans les diiïérens musées de l'Europe, surtout dans ceux de l'Italie, prouvent amplement la vérité de cette assertion.
J'ai retrouvé au milieu des résidus de la fusion, devant les ruines des fourneaux eux-mêmes, des morceaux de minerai de la grosseur du poing, tels que les Étrusques les jetaient, après un triage et un cassage préalables, dans la gueule du foyer embrasé. Ces échantillons accusent tous une teneur en cuivre très faible, la même qu'on rencontre encore aujourd'hui, où le minerai présente une richesse moyenne de 4 à 6 pour 100 au plus. Cette teneur, dont se contentaient les Étrusques, est pour nous à peine suffisante malgré nos méthodes de/usion, que nous croyons perfectionnées. Devant de pareils faits, on se demande comment les anciens, qui ne possédaient ni la poudre ni les moyens mécaniques puissans qui sont à notre disposition, ont pu poursuivre avec profit les exploitations du Campigliais. Est-ce par le travail des prisonniers de guerre, des esclaves condamnés aux mines? Mais ce genre de travail coûte plus cher que celui des ouvriers ordinaires, et ce qui s'est passé dans les colonies de l'Amérique et de l'Inde après l'affranchissement des esclaves prouve la supériorité du travail libre sur le travail forcé. On objectera que cette expérience n'a eu lieu que pour les exploitations agricoles, et je réponds que le fait est vrai à plus forte raison pour les mines, où la surveillance est si difficile et quelquefois impossible. Qui donc rendait si avantageuse l'exploitation des Étrusques sur un gîte métallifère si pauvre et d'une attaque si pénible? C'est, je pense, le haut prix du bronze et l'application de ce métal à tous les usages de la vie civile et militaire, à une époque où le fer était d'un emploi très restreint, et plus coûteux d'ailleurs que le bronze. Ajoutons que l'Étrurie était alors partout cultivée, surtout en céréales', et que ses campagnes n'offraient pas le désolant aspect qu'elles présentent aujourd'hui. L'ouvrier y vivait donc à très bon compte, sous un climat salubre, et par suite le prix de la journée devait être très peu élevé.
Maintenant on se demandera peut-être ce que sont devenues chez les Romains, plus tard dans le moyen âge et les temps modernes,