‹ La Maremme toscane; souvenirs de voyageChapitre 16 sur 35 · IA · texte numérisé non relu

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ces mines du Campigliais, dont l'exploitation était prospère à une époque si reculée. Sous les Romains, ces mines n'ont pas été exploitées, et ce qui le prouve, c'est d'abord un décret du sénat, trois fois cité par Pline dans son Histoire naturelle. Ce décret, pour des motifs que Pline ne fait pas connaître, mais qu'il est aisé de concevoir, défendait l'exploitation des mines dans toute la péninsule. Le sénat eut sans doute en vue de favoriser par là les développemens de l'agriculture sur le sol italien et les progrès de ses colonies lointaines. Ainsi, à la même époque où Rome achevait la soumission de l'Ktrurie, elle conquérait l'Kspagne, et elle avait déjà fait de l'île de Sardaigne, qu'elle arrachait aux Carthaginois, une province de la république. L'Espagne et la Sardaignc étaient alors célèbres, elles le sont encore aujourd'hui, pour le travail des mines et les richesses qui en proviennent. Défendre l'exploitation minérale sur le sol de l'Italie, et la permettre, l'encourager même dans les pays conquis, c'était donc appeler au loin des colons, c'était répandre dans les provinces récemment annexées la langue, les mœurs, la religion de Rome, et c'est ce que demandait le sénat. A une époque plus rapprochée de nous, n'avons-nous pas vu l'Kspagne faire usage d'une telle politique, et prohiber le travail des mines sur son propre sol pour le transporter dans le Nouveau-Monde? Quoi qu'il en sâitdes idées du sénat au sujet de l'exploitation des mines en Italie, il est certain que les mines du Campigliais, si activement fouillées par les Étrusques, restèrent inexploitées après la conquête romaine. Strabon, dans sa Géographie y dit en propres termes qu'en passant à Populonia il y trouva d'anciennes mines abandonnées, et c'est certainement aux mines de Campiglia qu'il fait allusion, ces mines étant les seules voisines de Populonia. Dans les tas de scories de Fucinaja et de Gherardesca, où quelques objets ont été retrouvés, on n'a jamais rencontré d'ailleurs que des restes de l'époque étrusque, comme des scarabées ou des amphores de forme spéciale. Qu'il me soit permis d'ajouter qu'au point de vue de l'art des mines et de la métallurgie, les travaux du Campigliais présentent un cachet d'unité qui est le signe d'une seule et même époque.

Pendant le moyen âge, les mines de la Toscane ont été le siège de travaux très actifs; mais on n'a pas recommencé les exploitations du Campigliais, et il faut arriver jusqu'aux temps modernes pour assister à la reprise des travaux étrusques. Deux essais ont été tentés, l'un vers le milieu du xvr siècle par le premier des grands-ducs de Toscane, Cosme I er de Médicis, dit le Grand, l'autre de nos jours môme. La première de ces tentatives n'offrit qu'un intérêt passager. Aussi profond politique que bon administrateur, Cosme joignait à ces qualités celle d'habile commerçant qu'il tenait de sa race. Le

pouvoir ne le fit renoncor ni à la banque ni au négoce, et plus d'une fois la ruse italienne inspira ses opérations de marchand. Devinant tout le parti qu'il pourrait tirer des mines si abondamment répandues sur le sol de la Toscane, si activement travaillées par les Étrusques et après eux par les républiques italiennes, il essaya d'en reprendre quelques-unes, notamment celles du Campigliais, respectées par le moyen âge. Il fit venir d'Allemagne un maitre mineur et fondeur, et s'adressa au célèbre banquier d'Augsbourg, à Fugger, le Rothschild de l'époque. Les mines de plomb argentifère furent surtout celles qui tentèrent Cosme; mais bientôt, distrait par les intérêts plus graves de la politique , il oublia la métallurgie, pour laquelle il avait cependant une si grande passion qu'il allait jusqu'à travailler lui -môme dans le laboratoire de son palais. Les descendans de Cosme s'occupèrent aussi de l'exploitation des mines, mais portèrent leurs regards sur d'autres localités, et c'est de nos jours seulement que nous assistons à une reprise sérieuse des travaux de Campiglia. Jusqu'à présent toutefois les recherches dans les anciennes excavations, notamment pour les mines de cuivre, n'ont donné que de très faibles résultats, et, chose curieuse, le minerai que les Étrusques avaient si bien et si longtemps exploité paraît jusqu'ici trop pauvre à la science moderne! La roche se montre aussi très résistante pour nos outils d'acier, qui s'y émoussent, pour la poudre, qui l'entame et la désagrège à peine. Enfin nos fourneaux semblent rebelles à la fusion de ce minerai, qui, composé de matières essentiellement fusibles, comme l'amphibole, a parfois présenté ce phénomène singulier de se reconstituer dans la coulée sans abandonner le métal qu'il contient.

Un ingénieur civil, M. Blanchard, mon airii et mon hôte, car c'est chez lui que je séjournais à Campiglia, était naguère encore directeur de ces mines et fonderies de cuivre pour le compte d'une compagnie parisienne. C'est lui qui m'a conduit dans l'intérieur des carrières étrusques, comme un géologue, M. Nardi, m'en a l'ait visiter l'extérieur. Avec l'aide de ces sâvans et si aimables compagnons, j'ai pu explorer aussi, au pied d'un château en ruine, celui de la Roche-Saint-Sylvestre, les anciennes carrières d'où les Ktrusques tiraient les pierres pour leurs fourneaux. Ce sont des roches volcaniques de la nature des trachytes et qui résistent très bien au feu. L'éruption de ce terrain a eu lieu à une époque géologique plus moderne que l'apparition des gîtes métallifères. Les trachytes sont arrivés tout d'une pièce, et les ruines du château de Saint-Sylvestre, pittoresquement assises sur la cime d'une butte élevée formée de ces roches volcaniques, présentent un paysage de l'effet le plus heureux. Les filons de cuivre et de plomb ont été en partie disloqués

par l'apparition de ces roches; les couches elles-mêmes du terrain des marbres, qui composent presque tout le sous-sol de cette localité, ont été violemment soulevées jusqu'à la hauteur du Monte-Calvi, point culminant de la contrée.

Les Ktrusques ne se sont pas contentés de l'exploitation des gîtes métallifères de Campiglia, et aux flancs de la montagne de marbre dont est formé le Monte -Cal vi se dessinent nettement d'anciennes carrières jadis exploitées par les Étrusques, et après eux par les Romains. On enlevait avec le pic et le coin d'immenses blocs que l'on précipitait ensuite dans la vallée. Quelquefois ces masses se brisaient en roule et encombraient le chemin qu'elles auraient dû parcourir entières de débris et de tronçons épars. Ce mode barbare d'exploitation est encore usité aujourd'hui à Carrare et à Seravezza, dans le nord de la Toscane, d'où se tirent ces marbres blancs et gris employés dans le monde entier pour la statuaire et l'ornement. Ceux de Seravezza ont été découverts par Michel-Ange lui -môme, qui connaissait aussi ceux de Campiglia. Ces derniers imitent, par le grain et la transparence, le marbre si estimé de Paros, et on a peine à comprendre qu'ayant été à plusieurs époques si utilement exploités, ils soient aujourd'hui tombés dans l'oubli. Les Étrusques, pour une partie de leurs tombeaux et'de leurs basreliefs, ont fait venir la pierre de Campiglia, et les Romains connaissaient si bien ces carrières que le long de la voie Émilienne on a découvert une borne milliaire faite de ces marbres. Dans les mosaïques que l'on a aussi rencontrées sous le sol dans ces localités, les pièces rapportées de couleur blanche sont formées du marbre campigliais. Les anciennes exploitations de ces carrières ont d'ailleurs laissé des traces visibles sur le sol, et l'on peut presque déterminer, par la différence de teinte que présente le marbre sur les parois restées visibles, l'époque relative où la carrière a été exploitée.

I If. — rOM.OMCA r.r 1IONTIONI.

Pendant tout le temps que je séjournai à Campiglia, je trouvai non-seulement l'accueil le plus gracieux auprès de mon hôte, mais il voulut bien m'accompagner aussi dans quelques excursions hors du lieu de sa résidence. Le cocher qu'il avait à son service prit les fonctions de Gamba Corta, et deux chevaux à l'allure rapide remplacèrent l'attelage beaucoup plus calme de l'automédon livournais. Follonica et ses hauts- fourneaux furent le but d'une première excursion. A peine sortis de Campiglia, nous rejoignîmes la voie Émilienne au petit hameau de Caldana, ainsi nommé parce qu'une source

thermale y sort de terre. Ces eaux sont aujourd'hui sans emploi; mais du temps des Romains, peut-être même dès l'époque étrusque, on les avait soigneusement captées, et des thermes existaient en ce lieu. Nous ne tardâmes pas en effet, vis-à-vis de la rade de Torre- Mozza, à passer devant une bâtisse de construction moderne qui renferme une mosaïque romaine. On dit que c'est le dernier grand-duc Léopold qui a forcé le propriétaire de ce terrain à prendre soin de cette œuvre d'art, le menaçant de la faire transporter à Florence, s'il ne la recouvrait pas dignement. Plût à Dieu que celle de Populonia se fût aussi trouvée sur le chemin du grand-duc dans son excursion à la Maremme !

Nous demandâmes à visiter la mosaïque, et la permission nous en fut gracieusement accordée. Celte mosaïque décore le parquet d'une salle de bain, et a seule été déblayée. L'ouvrage porte le cachet de l'époque romaine, et il n'y a pas lieu de penser qu'il puisse être attribué aux Étrusques.

A peine eûmes-nous quitté Torre-Mozza que nous entrâmes dans les maquis. La route est ouverte au milieu des bois, et c'est pendant l'été le rendez -vous des birbanti ou brigands, qui y détroussent à leur aise les rares voyageurs que leurs affaires amènent en ce lieu désert. L'été est la plus mauvaise saison pour la Maremme; c'est celle où tout le monde fuit, effrayé par Varia cattiva. Chacun demande alors à faire ce qu'on appelle en Toscane Vestatura, c'est-à-dire à prendre ses vacances, ou si l'on veut ses quartiers d'été. La sous -préfecture de Grosseto déménage, et le tribunal de cette ville emporte momentanément vers des lieux plus sains ses précieuses archives. Les gendarmes eux-mêmes désertent quelquefois leur poste, avec permission s'entend. Les casernes disposées le long de la route entre Torre-Mozza et Follonica sont alors ouvertes par les voleurs, qui y établissent tranquillement leur domicile; ils attendent pour décamper et transporter ailleurs leur industrie que le mois d'octobre soit revenu, et qu'il ait ramené les gendarmes.

La partie du littoral de la Maremme que nous traversions est citée comme un des points les plus malsains de toute la Toscane, et l'étang de Follonica est pour les malheureux qui habitent dans le voisinage un véritable foyer de peste. De ce point, les marais du littoral se prolongent, mais sans continuité apparente, jusqu'à la limite sud du grand-duché, par Castiglion délia Pescaia, Grosseto et Orbetello. Ils traversent ensuite les états de l'église des embouchures du Tibre aux Marais-Pontins, et s'étendent jusqu'à Terracine. Pour ne parler que de la Toscane, la surface qu'occupent ces marécages y est toujours très considérable malgré tous les travaux

de dessèchement, de colmatage et d'endiguement entrepris jusqu'à ce jour. Vers Follonica et Castiglion délia Pescaia, des lieux autrefois foulés par le pied de l'homme sont toujours immergés, et l'on peut voir sous ces eaux stagnantes les dalles de l'ancienne voie romaine Émilia. Les habitans de ces pays désolés, ceux que leur métier force à y séjourner toute l'année, ne bravent pas impunément un air aussi méphitique. Ils y acquièrent en peu de temps un teint jaune et maladif, caractéristique de la lièvre paludéenne qu'ils portent pour jamais avec eux et qui les consume lentement. « Nous ne vivons pas, nous mourons, » disait un pauvre rontndino ou paysan de la Maremme à un touriste anglais qui lui demandait comment l'on pouvait vivre sous un climat aussi dangereux.

L'écoulement rendu facile aux eaux littorales, le drainage, le défrichement des maquis et l'introduction de la grande culture, enfin la plantation des dunes, sont des moyens excellens pour écarter le mal. On régularise ainsi le régfme des eaux, on modifie la composition de l'humus et on purifie l'air. Le mélange des eaux salines de la mer avec les eaux douces du rivage doit être aussi soigneusement empêché, parce que les sels contenus dans l'eau de mer facilitent l'altération des substances organiques renfermées dans les eaux douces du littoral, et que ces substances, en se décomposant, donnent naissance à des gaz méphitiques. C'est par de tels moyens que l'on arrivera graduellement à l'assainissement complet de ces contrées. Depuis les Médicis, les gouvernans de la Toscane ont eux-mêmes, U faut le reconnaître, donné l'exemple pour atteindre à ce but désiré, à ce qu'on a nommé en style officiel le bonifimmenlo délia Maremma. Le dernier grand-duc, entre autres, a poursuivi pendant tout son règne et avec de louables efforts de grands projets d'assainissement. Son exemple a entraîné les riches propriétaires, et de Torre-Mozza à Follonica le chevalier Franceschi a commencé de faire ce que M. Desiderii a si bien exécuté dans la plaine de Populonia.

La nuit était venue quand nous sortîmes des maquis et des terres de M. Franceschi. Nous quittâmes la voie Émilienne pour suivre l'embranchement qui mène à Follonica. Les chevaux prirent le ga- , lop. A droite et à gauche de la route, des milliers de lucioles volant au-dessus des bruyères répandaient dans l'air une éclatante lumière. La température était douce et fraîche à la fois; les étoiles brillaient au ciel, où resplendissait aussi le disque de la lune; la comète elle-même, la comète de 1858, si belle alors en Italie, traçait au firmament sa courbe étincelante. La clarté transparente de la nuit excitait nos bêtes, déjà aiguillonnées par le voisinage de l'écurie. Jamais promenade triomphale ne fut si poétiquement éclai-

LA MABKMME TOSCAISE.

rée, jamais voyageurs de la Maremme n'arrivèrent à Follonica avec des chevaux plus fringans et par une plus belle nuit.

Nous descendîmes à l'auberge en y demandant un gîte. On nous regarda curieusement, car l'on avait peine à se figurer que deux fore&tieri pussent ainsi faire un voyage de plaisir à Follonica. La bonne saison en effet était loin d'être venue sur ce point désolé de la Maremme. On était aux premiers jours d'octobre, et les pluies d'automne avaient déjà grossi le volume de l'eau impure de l'étaug, sans que pour cela elle pût mieux s'écouler. Dans les maquis, la terre était comme inondée. Le soleil, apparaissant après la pluie, avait facilité les émanations d'un sol vierge, d'un terreau qui n'a pas été remué depuis des siècles. La chaleur était en quelque sorte intervenue comme un agent de laboratoire, et avait rendu encore plus considérable la décomposition des matières végétales et animales contenues dans l'humus. Aussi tout le monde avait fui de Follonica; une auberge seule restait ouverte. Les nombreux cafés, qui pendant l'hiver reçoivent dans leurs salles bruyantes les ouvriers de l'usine à fer et les matelots de la rade, étaient aussi presque tous fermés. Le marchand avait clos sa boutique; les hauts-fourneaux étaient éteints, et l'usine, abandonnée à la garde d'un seul surveillant, ne devait rouvrir ses portes qu'au commencement de novembre. Sur la jetée en charpente, où quelques mois auparavant de nombreux navires partis de l'île d'Elbe débarquaient le minerai, se promenait alors un seul douanier, triste et pâle, les yeux mélancoliquement fixés sur la pleine mer, où ne se montrait aucune voile.

Tel fut le spectacle que nous présenta la ville le lendemain de notre arrivée. Il n'avait rien de bien attrayant; mais mon ami et moi étions aguerris contre l'ennemi invisible, la fièvre maremmane, dont le nom n'est cependant prononcé par les Toscans qu'avec une sorte de terreur. Le matin, nous avions soin de ne pas sortir à jeun, et nous allumions un cigare pour chasser, par la fumée du tabac, les miasmes fiévreux. Le jour, nous prenions quelques poncini, mélange d'eau -de -vie ou de rhum, de sucre, de citron et d'eau chaude, consacré par l'expérience pour maintenir le corps en éveil. Enfin le soir nous commandions qu'on passât dans nos draps cette espèce de bassinoire particulière à ces localités, et que l'on a décorée, je n'ai jamais pu savoir pourquoi, du nom pieux de prêtre. Quelques charbons allumés qu'on y dépose répandent dans le lit une agréable chaleur, et enlèvent leur humidité aux draps, ce qui prévient un accès de fièvre. En Maremme, on est du reste exposé à s'étendre dans un lit où s'est déjà roulé plus d'un voyageur, et l'usage du prêtre ne laisse pas, en ce cas, d'avoir son bon côté.

L'usine métallurgique de Follonica, but de notre visite, contenait

trois hauts-fourneaux, où l'on fondait le minerai de l'île d'Elbe. Ils avaient chacun reçu un nom particulier, et le curé de l'endroit, en les baptisant et bénissant la première coulée, n'avait point oublié d'en dédier un au grand-duc Léopold et de décorer les deux autres des noms de saint Jean et de saint Etienne, patrons vénérés des Toscans. La fonte obtenue était moulée au sortir du fourneau, ou bien transformée en fer dans des foyers de forme spéciale et rappelant, sauf les dimensions, les forges des maréchaux. Ces foyers. sont du reste encore employés en France dans beaucoup d'usines, notamment celles de la Franche-Comté, ce qui a valu à ces fours le nom de feux comtois. Le combustible dont on faisait usage était le charbon de bois préparé l'hiver dans les maquis.

' L'usine appartenait au grand-duc. Édifiée par un Médicis au commencement du siècle passé, d'autres disent par les princes de Piombino un ou deux siècles auparavant, elle avait subi peu à peu diverses transformations; mais le progrès était lent à venir et s'avançait à pas de tortue. Ainsi à côté d'une machine souillante mue par une roue hydraulique on voyait encore dans la forge grand-ducale ce genre de soufflet particulier aux vieilles usines à fer, et que l'on nomme une trompe. L'eau s'y précipite dans un tuyau élevé formé de troncs d'arbres joints bout à bout, et composé quelquefois d'un seul tronc. Elle entraîne dans son parcours une certaine quantité d'air qui se rend d'abord dans un tonneau servant de régulateur, et de là dans le fourneau lui-même. Ce système de soufflage a pris naissance avec la métallurgie; il présente aussi peu d'avantages qu'il est curieux, et comme il utilise à peine dix pour cent de la force de l'eau, il a été généralement relégué en Europe dans les usines presque inaccessibles des montagnes. Là les vieilles méthodes de fusion, transmises de siècle en siècle, se sont conservées intactes comme aux premiers jours; ainsi en Corse ou en Catalogne. En Toscane, on a suivi l'exemple de ces deux pays, et si les foyers catalans ont été remplacés à Follonica par les hauts-fourneaux il y a quelques années, on a toujours maintenu les trompes avec un religieux respect. L'ancien ingénieur du grand-duc, un ténébreux Allemand venu de Freyberg, prétendait là-dessus que Rome n'avait pas été fondée en un jour, et qu'il devait en être de même pour Follonica. En fait de mines, il n'était guère plus avancé. 11 était resté presque seul, parmi les Saxons, disciple fervent de Werner, qui, à la fin du siècle passé, créa la géologie; mais la science a marché depuis, et la vérité de la veille est devenue l'erreur du lendemain. C'était là le moindre souci de l'ingénieur grand-ducal, et, fidèle aux idées neptuniennes du maître, il niait l'école plutonique et les phénomènes volcaniques de notre globe. Il prétendait, en manière de spirituelle moquerie,

que les roches granitiques de l'île d'Elbe lui brûlaient les pieds dans ses courses, et, superstitieux comme tous les vieux mineurs allemands, il croyait a priori a la richesse des filons dirigés au sud et à la stérilité de ceux qui marchaient vers le nord.

C'est à ce curieux personnage que Léopold II avait confié le soin de diriger les usines de Follonica ainsi que les mines de l'île d'Elbe. Sur ces dernières, on exploitait toujours le minerai à ciel ouvert comme une carrière, et sans aménager le gîte. Ainsi avaient fait les Étrusques, et après eux les Romains; ainsi faisait notre Saxon. Depuis trois mille ans, des bourriquets étiques descendaient le minerai de fer des montagnes de l'Elbe, et sur un petit pont en charpente, renouvelé quand il était pourri, des porteurs, la face rougie par la poussière ferrugineuse, jetaient corbeille par corbeille le minerai dans de petits bateaux. Le directeur des mines grand-ducales se fût bien gardé de rien changer à une aussi ingénieuse méthode. Fier de son titre officiel, sonnant haut, comme il convient pour un tel emploi, celui de reggio consultore pegli affari di minière, il habitait tranquillement Florence, paraissait souvent à la cour, mais rarement dans l'Elbe ou la Maremme. Les princes n'aiment guère qu'on les conseille, môme pour leurs affaires de mines; aussi l'ingénieur royal se bornait-il à ne conseiller le grand-duc que lorsque celui-ci réclamait un avis. Léopold avait bien le goût de la métallurgie et des mines, et il ne demandait qu'à conduire sagement tant ses forges de terre ferme que ses mines insulaires; cependant, depuis plusieurs années, il était visiblement occupé d'autre chose, et tournait fréquemment ses regards vers l'Autriche, comme pour conjurer avec son aide un orage qui devait finir par l'emporter.

De graves préoccupations politiques pesaient donc sur le gouvernement de la Toscane quand je visitai Follonica; mais le minerai de l'Ile d'Elbe est si pur, si riche et en môme temps si fusible que tout marchait a souhait dans les usines grand -ducales, sauf les améliorations. Le reggio considlore n'en recueillait pas moins sa part de complimens à chaque visite du maître, et, comme la mouche du coche, s'attribuait presque tout le succès. Aujourd'hui tout a changé : la révolution italienne, en éloignant le prince autrichien, a forcément amené la démission de son ignorant conseiller, et un ingénieur français sorti d'une de nos écoles a pris la place du manœuvre allemand. Follonica est transformée; les habitans étonnés ont pour la première fois entendu les mugisseinens de la machine à vapeur. De nouveaux fourneaux ont été construits, et le bruit métallique des laminoirs a remplacé le son étourdissant des vieux marteaux; ceux-ci sont allés avec la trompe rejoindre les mânes des étrusques. 11 faut espérer que ce n'est la qu'un premier pas.

L'usine de Follonica ne peut aujourd'hui racheter l'insalubrité de sa position par l'abondance de ses chutes d'eau, moteurs gratuits, car les flammes perdues des hauts -fourneaux chauffent les chaudières à vapeur également pour rien. Dans les deux cas, la force motrice n'est donc plus un élément économique à considérer, et l'avantage reste tout entier à la vapeur. Le but qu'il faut désormais poursuivre est d'établir une usine à l'île d'Elbe, où les bateaux de commerce qui viennent charger le minerai pour le porter en Angle- « terre amèneront à bon compte la houille et le coke, aujourd'hui

indispensables aux usines à fer. Presque partout en Europe, et notamment en France, la méthode de traitement à l'anglaise s'est introduite dans les anciennes forges. Nous avons pu ainsi, décuplant notre production, satisfaire aux exigences de nos chemins de fer en même temps que nous avons ménagé le bois de nos forêts. Que notre exemple serve de guide à l'Italie, qui a encore presque tous ses railtvays à construire, que la Toscane enfin se persuade que si ses mines de l'Ile d'Elbe, bien qu'exploitées depuis trente siècles d'une manière continue, sont aussi riches qu'au premier jour, et paraissent à peine effleurées, il n'en est pas de môme de ses bois, qui ne fourniront pas pour de longues années encore et à des prix convenables du charbon à ses usines.

En quittant Follonica, je me dirigeai vers les alunières de Montioni, situées à quelques lieues de distance, au milieu des maquis, et appartenant également au grand-duc. Le paysage dont je jouis au départ était vraiment pittoresque. Un vaste cirque, s'étendant de la pointe de Piombino à celle de la Troja, est pour ainsi dire jalonné par les forts et les batteries édifiés le long du rivage. Vers le milieu de la corde de cet arc de plus de dix lieues s'élève en pleine mer la tour de Cerboli, semblable à la pyramide qu'on érigeait jadis au milieu des amphithéâtres. A gauche de la route, les bois de chênes clair-semés et les fourrés de bruyère ferment brusquement l'horizon. A droite, la Pecora vient se perdre dans l'étang de Follonica, à un niveau plus bas que celui de la mer, et annonçant ainsi un pays désolé par la fièvre. Je ne tardai pas à découvrir sur les hauteurs le village de Scarlino, dont le clocher blanchi dégage sa flèche au milieu des arbres. Gavorrano, connu par ses bains d'eaux thermales, ses carrières de granit et ses filons de fer, m' apparut ensuite perché sur une montagne à pic. On comprend dans la Maremme l'élévation de ces lieux habités.

La route se bifurque à moitié chemin, et j'entrai dans les maquis, où se montre çà et là une fnttoria ou vaste ferme. J'arrivai bientôt aux alunières de Montioni, terme de ma course. Comme les forges que je venais de visiter, elles étaient en chômage. La nou-

velle campagne n'était pas encore commencée; mais la géologie plutôt qu'un simple but de curiosité m'amenait à Montioni, et, accompagné du gardien, je pus parcourir ces carrières curieuses et la fabrique qui en dépend.

Les carrières sont très anciennes; pendant tout le moyen âge, elles ont été activement exploitées. Elles appartenaient, ainsi que beaucoup d'autres, à la république voisine de Massa-Marittima, qui vendait l'alun à Florence. On l'y employait comme mordant pour la teinture dans le travail de la laine, Varie délia latin, comme on le nommait. C'est ce travail qui contribua surtout au renom de cette grande cité, et qui fut la principale source des richesses de ses illustres marchands. Sous les grands-ducs, les carrières de Montioni continuèrent d'être exploitées; mais l'industrie et la fortune des Florentins avaient disparu avec la liberté. Néanmoins Cosme T r fit travailler activement sur les alunières de la Toscane, non-seulement celles de Montioni, mais encore celles de Campiglia. Il avait môme confié la direction de celles-ci à un mallre-ouvrier qu'il fit venir expressément de la Tolfa, près de Rome. Les carrières de la Tolfa étaient alors et sont aujourd'hui encore les plus réputées de l'Italie, on en exporte les produits dans le monde entier; mais l'extraction a bien diminué depuis que d'autres agens chimiques, notamment les sulfates de zinc et d'alumine, sont venus remplacer en partie l'alun comme mordant pour fixer les couleurs.

C'est à la princesse Elisa Bacciochi, un moment grande-duchesse de Toscane, et à un Français, M. Porte, qui l'avait accompagnée dans sa principauté de Piombino, qu'est due la reprise active des travaux de Montioni. Depuis cette époque, ils n'ont plus été interrompus. Ils sont très curieux à visiter, et le sol, tout autour des exploitations, présente une apparence volcanique due à d'anciennes sources thermales alcalines et sulfureuses qui ont sillonné la surface, et aussi à des émanations gazeuses qui se sont fait jour à travers les fissures des roches environnantes. Il est resté comme témoin de ce phénomène géologique, qui s'est produit à une époque antédiluvienne, une source sulfureuse chaude où l'on a établi des bains pour les habitans de la localité. L'action des eaux et des gaz dont j'ai parlé a été de modifier profondément la nature des terrains qu'ils ont traversés, et de transformer en alunites ou pierre d'alun les schistes alumineux de Montioni. Aussi le relief du sol aux points où la roche est à nu se présente-t-il à l'œil du géologue dans un état de métamorphisme prononcé. On dirait un terrain volcanique et non plus un terrain de sédiment. Les lignes mêmes qui délimitent les assises des roches neptuniennes ne sont plus apparentes, et l'exploitation des carrières se fait sans aucune méthode. On frappe au ha-

sard, et c'est à la couleur et à l'aspect de l'alunite que l'on juge du plus ou moins de richesse du minerai. Ce mode d'exploiter a fini par produire sur certains points des vides énormes, eflrayans, et qui parfois cependant se soutiennent d'eux-mêmes. Ils me rappelaient les chambres étrusques* des mines de Campiglia. Ils communiquent d'ailleurs naturellement avec la surface, et l'on descend au fond de ces immenses cavernes soit par une corde enroulée sur un treuil, soit par des escaliers qui font le tour de l'excavation, et qui sont taillés dans le roc. On n'a ménagé aucun appui, et il est bon, si l'on veut s'aventurer sur ces marches, de n'être pas sujet au vertige.

Le directeur que le grand -duc avait installé à Montioni se piquait de progrès. Malgré la vive opposition du reggîo consultore, il avait renoncé en partie au système barbare d'exploitation que je viens de décrire, et travaillé, comme un vrai mineur, au moyen de puits et de galeries. Il n'était pas alors sur les lieux, et faisait Yestatura, comme tous les employés du grand -duc; mais un jour que, passant près des alunières, je me détournais de ma route pour aller le voir, il fut fier de me montrer lui-même ses travaux. 11 avait enfin trouvé un homme à qui développer ses idées. J'étais un peu du métier comme lui, et il m'accompagna dans sa plus belle galerie. Il avait préalablement donné ses ordres : le pertuis, tracé en ligne droite, comme un tunnel de chemin dé fer et avec des dimensions presque aussi considérables, était tout illuminé aux chandelles, ni plus ni moins que pour une visite du grand-duc. Il me fallut entrer dans cette galerie encore tout suant d'une longue course que nous venions de faire sur les carrières de la surface, et le directeur, pour jouir plus tôt de son triomphe, ne m'accorda aucun répit. Par politesse et en ma qualité de mineur, je n'osais faire aucune observation. J'entrai donc bravement dans le tunnel, au risque d'y prendre la fièvre en passant subitement et tout en transpiration de l'air chaud du dehors a l'air glacial du souterrain. Le tunnel était resplendissant de clarté, et mon conducteur rayonnait de joie. Bientôt nous arrivâmes par un assez long détour, où nos lampes nous éclairèrent seules, au pied d'une immense excavation. On y avait établi les chantiers d'abatage. Les mineurs avaient été prévenus, et trois coups de mine partirent à la fois, faisant voler la roche en éclats; mais les précautions avaient été mal prises : l'air, subitement refoulé dans les galeries, alla sortir par le tunnel, où il renversa toutes nos chandelles; nos lampes elles-mêmes s'éteignirent, et nous ne pûmes songer à reprendre le chemin par où nous étions venus. Nous fîmes contre mauvaise fortune bon cœur en adoptant la voie la plus courte, sinon la plus commode. Suspendus au câble

LA MAKLMME TOSCAÏSE.

du puits, nous allâmes sortir au pied du treuil devant les ouvriers étonnés. Mon guide ne soufflait mot : il avait peine à digérer sa mésaventure; il était furieux d'un si triste dénoûment après un si beau début. Cependant il commença peu à peu à se dérider, et m'accompagna devant les fours où l'on calcine la pierre, et qui sont semblables aux fours à chaux. De là nous passâmes aux chaudières de dissolution et de concentration, puis l'atelier de cristallisation nous fut ouvert. Je pus y admirer à mon aise l'étrange, phénomène en vertu duquel les cristaux d'alun se rassemblent en grappes autour d'un obstacle quelconque, un fil ou un bâton, jeté dans les tonneaux où sont- amenées les solutions. Je passai enfin aux magasins où les cristaux sont séchés et mis en caisse. Le directeur m'y montra avec orgueil ses produits d'une blancheur et d'une netteté remarquables; il me vanta sa marchandise, à la fabrication de laquelle il avait certainement contribué pour une bonne part; il me dit qu'il en faisait pour cent cinquante mille kilogrammes chaque année, et m'assura, en forme de péroraison, que son alun était plus estimé dans le commerce et se vendait mieux que celui de Rome. Je n'engageai là-dessus aucune discussion par motif d'incompétence, et parce qu'aussi l'heure du dîner était venue. J'allai partager le repas de famille que m'offrit l'excellent directeur, et dans l'après-midi de cette journée si bien remplie je quittai Montioni le cœur content et l'esprit satisfait.

Nous venons de parcourir la partie la plus pittoresque et la plus curieuse du littoral de la mer Tyrrhénienne, celle qui s'étend entre Livourne et Grosseto. En chemin, nous avons même poussé quelques pointes dans l'intérieur, comme à Gampiglia, et en dernier lieu à Montioni. La partie de la Maremme toscane comprise entre l'Ombrone et la Fiora, c'est-à-dire entre Grosseto et la limite sud du grand-duché, présente, comme la première, un rivage malsain et presque désert, mais riche aussi de souvenirs. C'est là que le promontoire Télamon , et sur la péninsule pittoresque formée par le mont Argentario, le port d'Hercule, se retrouvent, aussi bien que le cap Troja, avec les mômes noms qu'ils portaient dans l'antiquité et que leur avaient donnés les Pélasges. Orbetello, sur une langue de terre s' avançant au milieu d'un étang marin, et Porto-San-Stefano, opposé à Télamon à la base du mont Argentario, sont les deux principales villes littorales de cette portion de la Maremme. Les ruines étrusques sont ici éloignées de la côte : c'est Rosèlle près d'Orbetello, Cosa, Saturnia, Sovana, vers la frontière des États-Romains. Sur la mer est l'Ile granitique de Giglio; plus bas, on rencontre celle de Giannutri. Au nord, quelques Ilots à fleur d'eau, perdus

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au loin , vis-à-vis de l'embouchure de l'Ombrone, semblent placés dans ces parages comme des sentinelles avancées qui les annoncent au marin. Ces écueils ont été appelés du nom original de Fourmis de Grosseto, et forment, avec le Ciglio, (îiannutri et Monte-Cristo, isolé en pleine mer, les dernières îles de l'archipel toscan. Dans l'intérieur des terres, on rencontre de vastes fermes, çà et là disséminées, dont une, celle de l'Alberese, est une propriété grand-ducale. Le sous-sol n'est pas non plus stérile, et les mines d'antimoine de Pereta, de Montauto, les mines de mercure de Capalbio, et, au pied du mont Argentario, celles de cuivre vers Capo-d'llomo, rappellent, bien que sur une moins grande échelle, les richesses minérales des localités déjà visitées.

Sur tout le littoral de la mer Tyrrhénienne, de Livourne à l'embouchure de la Fiora, la pêche et le cabotage, aussi bien que le travail des champs et l'exploitation des mines, font vivre les populations clair-semées. Les thons et les sardines qui fréquentent ces eaux sont renommés comme autrefois, et le transport des produits minéraux et des récoltes, ainsi que du charbon végétal, du tan, des bois, donne lieu, entre les divers ports du littoral et celui de Livourne, à un mouvement assez actif. Les mouillages de Vada, San-Vincenzo, Porto -Baratti, le port de Piombino, les rades de Torre-Mozza, Follonica, Castiglion délia Pescaia, Télamon, enfin Porto-San-Stefano, se distinguent parmi les points les plus favorisés, ceux qui font avec Livourne le commerce le plus important.

Telle était en 1853 et telle est encore aujourd'hui la situation du littoral du sud de la mer toscane. Cette situation ne pourra s'améliorer qu'avec l'entier achèvement des grands travaux d'assainissement depuis si longtemps commencés, qu'avec l'établissement d'une voie ferrée tracée le long du rivage entre Livourne et Civita- Vecchia. Alors seulement cette intéressante région maritime, mieux connue, attirera le mouvement des voyageurs et des colons, et l'activité européenne se portera. aussi avec plus d'ensemble dans la région de l'intérieur, qu'il nous reste à visiter.

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