SCENE DEVXIESME
Narbal, & Herode.
Narbal.
O Ceux ! ceste auanture Met de grandes vertus dans vne Sépulture, La constance & l'honneur, comme la pieté Viennent de rendre l'âme auec ceste Beauté.
Herode.
Quel accident t'oblige à pleurer de la sorte ? Narbal.
1440 Vn grand sujet de dueil.
Herode.
Quoy ? Mariane est morte ?
Narbal.
Ouy, Sire, cette Reine est au nombre des morts, On vient de séparer sa teste de son corps;
Herode tombe enfoîblesse.
Il dénient tout changé, le voila qui succombe. Le coup de cette mort le mettra dans la tombe . M45 Voicy le triste effet qui fut preueu de tous ; Hé ! Sire, ouurez les yeux, & reuenez à vous.
Mariane a des morts accreu le triste nombre ? Ce qui fut mon Soleil n'est donc plus rien qu'vne ombre ?
1437. M. La constance, l'honneur & la fidélité — Af, A. (L'indication : Herode tombe enfoîblesse. manque.) — 1443. M. le voila qu'il
1442. La teste fut séparée du corps. Caussin, 1022.
Quoy ? dans son Orient cet Astre de beauté,
1450 En esclairant mon ame a perdu la clarté ? Tu dis que Mariane a perdu la lumière, Et le flambeau du monde acheue sa carrière ? On le vid autrefois retourner sur ses pas A l'object seulement d'vn funeste repas,
1455 Et d'vne horreur pareille il se trouue incapable,
Quand on vient deuani luy d'esteindre son semblable.
Astre sans connoissance, & sans ressentiment, Tu portes la lumière auec aueuglement ! Si l'immortelle main qui te forma de flame,
1460 En te donnant vn corps t'auoit pourueu d'vne ame, Tu serois plus sensible au sujet de mon dueil, De ton lit auiourd'huy tu ferois ton cercueil, Et par tout l'Vniuers ta lumière éclipsée Establiroit l'horreur qui règne en ma pensée.
1465 Mariane a senty la rigueur du trespas?
La mort n'a point d'Empire où régnent ses apas. le sçay que cet ouurage à son Autheur ressemble, Et qu'il n'est pas céleste & mortel tout ensemble. Q.uoy? dans si peu de temps auroit-on abatu
1470 Le Temple le plus beau qu'eut iamais là Vertu ? Auroit-on renfermé dans les moindres espaces, La retraite d'Amour, & le séjour des Grâces, Les Astres de ses yeux seroient-ils éclipsez, Et les lis de son teint seroient-ils eftacez ?
1475 Auroit-on dissipé ce recueil de miracles ? Auroit-on fait cesser mes célestes Oracles ? Auroit-on de la sorte enleué tout mon bien. Et ce qui fut mon Tout ne seroit-il plus rien ?
1452. M. Et le flambeau du iour — 1453. M. Quoy la Grèce l'a veu — 1454. M. d'vn funeste trespas — 1467. M. ce chef-d'œuure
Non, non, c'est vn discours, qui priué d'aparence 1480 Ne doit iamais trouuer de place en ma créance.
Dis-tu qu'on a destruit ce Chef-d'œuure des Cieux ?
Narbal.
Sire, ce triste coup s'est fait deuant mes yeux.
Herode.
Vien m'en conter au long la pitoyable histoire, le n'en sçaurois douter, & ne la sçaurois croire.
Narbal.
1485 Alors que dans la Tour on la vint aduertir,
Qu'vn rigoureux Arrest la pressoit d'en sortir. Le funeste récit de sa triste sentence, Esbranla tous les cœurs, mais non pas sa constance; Car brauant ses mal-heurs, elle fit assez voir
T490 Que ce choq furieux n'auoit pu Tesmouuoir. Elle n'exprima point des sentimens timides. Ses yeux restèrent secs parmy cent yeux humides. Et des rayons de ioye esclairans ses apas Firent voir que la mort ne luy desplaisoit pas.
1495 Apres qu'elle eut fait part de quelques pierreries, A ses filles d'honneur qu'elle a le plus chéries. Et qu'en les embrassant, elle leur eut enjoint De ne la suiure pas, ou de ne pleurer point : Elle tourna ses pas, & plus gaye & plus belle,
1481. M. cet ouvrage des cieux — 1482. M. Sire, auecque regret ie l'ay veu de mes yeux — 1484. D. & ic ne la sçaurois croire
1479-1480. Cette chaleur d'amour le brusloit d'vne façon si violente qu'il ne pouuoit penser qu'elle fust morte. Iosephe, Guerre, I, xvii.
1489-1504. Elle auoit vne contenance assurée & s'en alloit hardiment sans que la frayeur de la mort luy fist changer de couleur, monstrant ouuertement vn noble naturel, voire mesme en la dernière heure de sa vie. Iosephe, Ant., XV, xr. — Caussin, 991-995, 1014-1017.
1500 Où TeschafFaut dressé prenoit le dueil pour elle. Jamais on ne la veid dans vn plus noble orgueil, On lisoit sur son front le mespris du cercueil, lamais Reine Amazone auecque plus de gloire Ne parut triomphante âpres vne victoire ;
1^05 Le peuple en la suiuant, se fondoit tout en pleurs, Admirant sa constance, & pleignant ses malheurs ; Mesme beaucoup de gens disoient parmy la presse, Qu'on perdoit sans raison cette grande Princesse ; Que son cœur sans exemple en générosité,
15 10 N'auoit pu conceuoir aucune laschcté,
Que vous regreteriez l'absence de ses charmes, Et que son sang versé vous cousteroit des larmes. Dés que de son trespas vous seriez aduerty.
Herode.
Ah ! que n'ay-ie euité ce qu'ils ont pressenty ?
Narbal.
1515 Sa Mère en l'abordant, changea par quelque crainte Sa pitié véritable en vne rigueur feinte ; Son esprit inuentif pour oster le soupçon. Qu'il trempast en son crime en aucune façon. Cachant les sentimens que donne la Nature,
1520 Sembla se resiouïr de sa triste auanture.
1511. C, D, Que vous regrettriez
151 5-1 5 16. M. Ainsi qu'elle passoit à costé d'une arcade
Sa mère en l'abordant luy fit vne boutade. 15 19. M. Perdant les sentimens
1515-1524. Cf. note 1579-1392 — Elle ne daigna point ouurir la bouche pour dire vn seul mot à sa mère : & dauautage elle ne fut troublée tant peu que ce soit de la fureur de sa mère : & son visage constant monstroit de quel grand courage elle reprouuoit la folie dcshonneste d'icelle. Iosephe, Ant., XV, xi. — Caussin, 1005-1010.
Mais nostre grande Reine affligée à ce point, Connut son artifice & ne s'en émeut point, Et passant, repartit à ceste vaine ofFence, D'vn modeste sousris, & d'vne reuerence.
Herode.
152, Ah ! ie suis tout percé des traits de la pitié,
Mon cœur à ce discours se fend par la moitié. Quoy, dans ce triste estât sa mère la querelle ? Et sa seule vertu se déclare pour elle. Acheue tout le reste ?
Narbal.
Estant sur l'eschaffaut
1530 Elle ioignit les mains, leua les yeux en haut, Coniurant à genoux la diuine Puissance, De rendre manifeste à tous son innocence, Et que iamais aux siens il ne fust reproché Des forfaits dont son cœur ne fut iamais taché.
1535 Protesta que c'estoit par vne calomnie Qu'on la voyoit traitée auec ignominie, Et que vous auiez creu par vne aueugle erreur Ce dont le seul penser luy donnoit de l'horreur. Elle prit à tesmoing les ordres Angéliques,
1540 Qu'elle n'auoit point fait de ces lasches pratiques, S'asseura que le Ciel viendroit vous inspirer, Qu'vn regret de sa mort vous feroit souspirer. Et que vous monstreriez encor quelque tendresse Aux ieunes Orphelins d'vne grande Princesse,
1545 Qui dans le mauuais sort sçeut constamment souffrir. Qui vescut sans reproche, & sçeut fort bien mourir.
1522. D. (Ce vers manque.) — 1523. M, A. repartit à ces marques d'offeiice — 1538. M. par vne aueugle ardeur
IIO LA MARIANE
A ces mots prononcez d'vn zèle tout de flame, Elle voulut au Ciel recommander son ame, Qui sur mille vertus s'aprestoit d'y voler.
1550 Puis elle offrit sa gorge, & cessa de parler. Et lors l'exécuteur la voyant ainsi preste, D'vn prompt esclair d'acier luy fit voler la teste. Là dessus vn grand cry tout autour s'entendit, Qui pénétra les airs que son ame fendit.
1555 On veid sourdre aussi-tost mille chaudes fontaines Des yeux de tout le Peuple ainsi que de ses veines. Voila comme finit vostre illustre moitié, Auec vn monde entier qui mourut de pitié.
Herode.
Auoir osté la vie à des beautez si rares, is6o O rigueur inconnue aux cœurs les plus barbares! Vn Sarmate inhumain ne pourroit l'exercer, Wn Scythe sans horreur ne pourroit y penser. Quel fleuue, ou quelle mer sera iamais capable D'efïacer la noirceur de ce crime exécrable ? 156$ Quelle aflfreuse montagne, & quel antre escarté Pourront seruir d'azile à mon impieté ?
1554. M, ^. Vn rayon de clarté sur elle descendit — 1555. M. On veid sourdre par tout — 1559- (avant ce vers). M, A.
La Neige de son corps n'est donc plus animée ? La rose de sa bouche est pour iamais fermée ? Sa voix a donc perdu l'adresse de charmer, Et ses yeux oublié l'vsage d'enflammer ? 1561. M. Vn Nomade inhumain — 1566. M, A. Pourroit
1547-1557. Caussin, 1014-1022,
i56viS70' Il luy sembloit que Dieu estoit courroucé & demandoit vengeance de ce qu'il auoit fait mourir sa femme. Iosephe, Ant., XV,
Trouueray-ie vn refuge au centre de la terre,
Où mon crime se trouue à couuert du tonnerre ? Où ie me puisse voir sans peine & sans effroy, 1570 JDù ie ne traisne point mon enfer après moy ?
Mais attens-ie en mon deuil que rien me reconforte? Comment, ie vis encore, & Mariane est morte ? Geste belle est partie, & ie ne la suy pas, Comme si i'ignorois les chemins du trespas?
Il se iettc sur l'espêe de Narhal.
r>75 Ha ! voicy le plus court, il faut que ceste lame
DVn coup blesse mon cœur, & guérisse mon ame.
Preste la moy de grâce en ce iuste dessein.
Ou si tu l'aimes mieux, pousse la dans mon sein.
Narbal.
Hé Sire, reuenez de ces transports extrêmes.
1580 C'est empescher l'Arrest que tu donnes toy mesmes. Ne m'as-tu pas desia frapé mortellement ? Tu m'as dit que la Reine est dans le monument : Penses-tu que sans elle icy bas ie demeure ? Fay qu'elle ressuscite, ou souffre que ie meure.
1585 le ne puis suporter vn remors si pressant, le veux faire iustice à son sang innocent ;
Il veut encore prendre son espèe.
Ne me diffère point la peine qui m'est deuë, Il faut que ie me perde après l'auoir perdue.
M, A. (L'indication : Il se iette sur l'espêe de Narhal. manque, au v. i)75') — ■^' ^i s'efforce d'ester l'espêe à Narbal. A. Il se iette à l'espêe de Narhal. (au v. 1587.)
Narbal.
Sire !
Herode.
Ah ! ie suis l'autheur de ce meurtre inhumain,
1590 Ma bouche à son boureau mit le fer à la main : Ma bouche complaisante à ma rage animée, DVn seul mot pour iamais rend la sienne fermée. Ah ! bouche sanguinaire, & pleine de rigueur, Mon regret te conuainc d'auoir trahy mon cœur,
1595 Funeste truchement de mon ame insensée,
Qui sceus pour mon mal-heur exprimer ma pensée. Sers moy dans ton office auec plus de raison. Et produits le remède en suitte du poison.
Vous, peuples oppressez, spectateurs de mes crimfes>
1600 Qui portez tant d'amour à vos Roys légitimes, Monstrez de ceste ardeur vn véritable effet, Employant vostre zèle à punir mon forfait. Venez, venez vanger sur vn Tyran profane, La mort de vostre belle & chaste Mariane ;
1605 Punissez auiourd'huy mon iniuste rigueur,
Acourez me plonger des poignards dans le cœur, Apaisez de mon sang vostre innocente Reine, Que ie viens d'immoler à ma cruelle haine. Mais vous n'en ferez rien, timide Nation,
1610 Qui n'osez entreprendre vne belle action.
Vous auez trop de peur d'acquérir de la gloire. Vous auriez du regret de viure dans l'histoire. Et qu'vn trait de courage & de fidélité Vous rendist remarquable à la postérité.
1589. M. de ce crime inhumain — 1599. Af. les tesmoins de mes crimes — 1604. M. Le trespas inhumain de la fille d'Hircane
161 5 Tesmoins de sa bassesse & de ma violence,
Cieux qui voyez le tort que souffre l'innocence, Versez sur ce climat vn mal-heur intiny. Punissez ces ingrats qui ne m'ont point puny. Donnez les pour matière à la fureur des armes,
1620 Qii'ils flottent dans le sang, qu'ils nagent dans les larmes, Faites marcher contr'eux des Scythes, des Gelons, Et s'il se peut encor des Monstres plus Félons, Qui mettent sans horreur en les venans surprendre. Et leurs troupes en sang, & leurs maisons en cendre ;
1625 Qju'on leur vienne enleuer leurs enfans les plus chers, Et qu'vne main barbare en frape les rochers ; Qu'on force deuant eux leurs femmes et leurs filles, Que la peste & la faim consomment leurs familles ; Que leur Temple orgueilleux parmy ces mouuemens,
1630 Se treuue renuersé iusqu'à ses fondemens. Et si rien doit rester de leur maudite Race, Que ce soit seulement des sujets de disgrâce. Des gens que la fortune abandonne aux mal-heurs ; Qu'ils viuent dans la honte et parmy les douleurs ;
1635 Qu'ils se treuuent tousiours couuerts d'ignominie. Qu'on les traite par tout auecque tirannie, Que sans fin par le monde ils errent dispercez. Qu'ils soient en tous endroits, & maudits & chassez, Qu'égallement par tout on leur face la guerre,
1640 Qu'ils ne possèdent plus vn seul pouce de terre, Et que seruant d'obiet à vostre inimitié. L'on aprene leurs maux sans en auoir pitié. Faites pleuuoir sur eux de la flame & du souffre, De tout Jérusalem ne faites rien qu'vn gouffre,
i6i6. M. qui vangez — 1621. M, A. les Scytes, les Gelons — 1628. M. consume — 163 1. Af. Q.ue si rien — 1640. M. ne possèdent pas
La m ARIANE, 8
1645 Qu'vn abisme infernal, qu'vn paluds plein d'horreur, Dont le nom seulement donne de la terreur. Mariane est donc morte, on me l'a donc rauie, Et pour mon desespoir on me laisse la vie ? O mort ! en mes ennuis, i'implore ta pitié
1650 Viens enleuer le tout dont tu pris la moitié.
M. Salome et Pherore entrent (au v. 1650.)