SCENE TROISIESME
Salome, Narbal, Pherore, Herode, Tharé.
S A LOME.
Narbal, que lait le Roy ?
Narbal.
Madame, il se tourmente, Sa douleur est si viue, & si fort véhémente, Que si vos bons conseils n'en destournent le cours. Vous le verrez bien-tost à la fin de ses iours.
Salome.
Luy seroit-il venu des nouuelles d'Auguste, Où quelque changement rendist ce trouble iuste ?
Narbal.
Non, Madame.
Salome.
Quoy donc? qui le rend affligé?
Narbal.
Le trespas de la Reine.
Pherore.
Ah ! ie l'ay bien iugé.
M. SCENE 3. Salome, Narbal, Pherore. — 1654. C, D. Vous le verriez — i6$6. M. rendist le trouble iuste
1652-1654. Son mal empiroit ce sembloit tellement qu'il ne s'en falloit gueres qu'on ne desesperast de sa vie. Iosephe, Ant., XV, xi.
Il6 LA MARIANE
Salome.
Il conçoit trop d'ennuy d'vn sujet d'alegresse.
Pherore.
1660 II faudra l'aborder auec beaucoup d'adresse, Son courroux là dessus doit estre aprehendé,
Nullement, son Esprit veut estre gourmande.
Pherore.
Le voicy qui reuient troublé de sa manie : Mille tristes pensers lui tiennent compagnie, i66î II a le teint tout pasle, & les yeux esgarez, Observez sa démarche, & le considérez.
Salome.
Seigneur, vos sentimens sont bien mélancoliques.
Herode.
C'est que i'ay trop de soin des affaires publiques, Mais ie veux auiourd'huy prendre vn peu de repos.
Salome.
1670 Ce seroit fort bien fait :
Pherore.
Il seroit à propos.
Herode.
A parler librement, ce qui me tient en peine, C'est que depuis hier ie n'ay point veu la Reine,
1660. M. Il ne faut l'aborder qu'auec — 1666. C, D. la considérez M. SCENE 4. Salome, Herode, Narbal, et Pherore . (après le v. 1666.) — 1667. M. Monsieur, vos sentimens
TRAGÉDIE I r 7
Commandez de ma part qu'on la face venir.
Salome.
Son iugement s'égare, il perd le souuenir.
Herode.
1675 Enuoyez la quérir, faites moy ceste grâce.
Pherore.
Hé ! Seigneur, le moyen que l'on vous satisface ?
Herode.
Qu'on aille l'aduertir que ie veux luy parler, Est-il si mal-aisé, n'y veut-on pas aller ?
\^ous peut-elle parler, & vous peut-elle entendre ? C'est vn corps sans chaleur qui se réduit en cendre.
Herode.
Quoy, Mariane est morte ? ô destins ennemis ! La Parque l'a rauie, & vous l'auez permis? Vous auez donc souffert ceste triste auanture, Sans imposer le dueil à toute la Nature ?
168) Qjaoy ? son corps sans chaleur est donc enseuely, Et rVniuers n'est point encore demoly ? Vous auez donc rompu l'agréable harmonie Que vous auiez commise à son diuin Génie, Vous auez donc fermé sa bouche, & ses beaux yeux,
1690 Et n'auez point destruit la structure des Cieux ? Cruels dans cette perte, à nulle autre seconde,
1676. M. Hé 1 Monsieur, le moyen
1671-1678, Bien souuent il commandoit à ses seruiteurs d'appeller sa femme Mariamné comme si elle eust été encore en vie. Iosephe, Ant., XV, XI. — Caussin, 1045-104).
Il8 LA MARI ANE
Vous deuiez faire entrer celle de tout le monde, Enleuer l'Vniuers hors de ses fondemens, Et confondre les Cieux auec les Elemens,
1695 Rompre le frein des Mers, esteindre la lumière, Et remettre ce Tout en sa masse première.
Mariane est en cendre, & l'ombre du Tombeau, Reçoit donc le débris d'vn Chef-d'œuure si beau ? Laisse agir ta douleur, mets tes mains en vsage,
1700 Arrache tes cheueux, déchire ton visage. Oblige tous les tiens à te faire périr. Ou bien meurs du regret de ne pouuoir mourir. Ne te console point, Monarque misérable.
Pherore.
Oubliez cette perte, elle est irréparable, 1705 Et si vous employant à la considérer,
Vous ne la voudriez pas vous mesme reparer.
Salome.
Vous direz quelque iour que ce trait exemplaire, Estoit pour vostre Estât vn mal fort nécessaire.
Herode.
Ministres de mes maux à me nuire obstinez,
1710 Vous m'osez consoler, vous qui m'assassinez ? Vous m'auez fait donner par vos mauuais offices Cette attainte mortelle à toutes mes délices. Vous m'auez inspiré ce funeste dessein, Vous m'auez fait entrer des bourreaux dans le sein.
171 5 Allez, couple infernal, sortez, race maudite, Ou ie vous traiteray selon vostre mérite.
1695. M. sa lumière — 1698. A/, A. Conserue le débris — 1709. D. de ses maux — 1712. D. Cette haine mortelle — 1714. C. enterrer — 1715. C, D. Allez, couple infernale, sortez
S' adressant à Narbal et à son Capitaine des Gardes .
Et VOUS, mes vrays amis & mes chers seruiteurs, Qui n'estes point comme eux, ny traistres,ny flateurs : Qui separans de moy l'esclat de ma Couronne,
1720 Attachez vostre zèle à ma seule personne,
Vous qui m'auez tousiours aymé sincèrement, loignez à ma douleur vostre ressentiment, Meslons nos pleurs ensemble, & regrettons sans cesse, La mort de ceste belle, & diuine Princesse.
1725 Mais elle n'est point morte, elle vit dans les Cieux,
Et ses rares vertus l'ont mise au rang des Dieux. Il faut que l'on construise vn Temple à ceste Belle, Qui soit de son mérite vne marque éternelle, Vn Temple qui paroisse vn ouurage immortel,
1730 Et que sa belle image y soit sur vn Autel :
Ouy, ie veux que sa feste en ces lieux s'establisse, Et qu'on la solemnize, ou bien que l'on périsse.
Narbal. S' adressant à Tharc.
La douleur de ce Prince est sans comparaison. Le trouble de son ame offusque sa raison.
Tharé.
175s On void à ces propos qu'il perd la connoissance.
Herode.
le ne sçaurois souffrir plus long-temps son absence : Ce long esloignement me met au desespoir,
M. (L'indication : S'adressanl à Narbal et à son Capitaine des gardes manque,) — M, A. (L'indication .* S'adressant à Tharé. manque.)
1755. Il tomba eu vne grosse & griefue maladie... C'estoit vnc inflammation & grande douleur de cerueau : & eust aussi l'entendement troublé. losEPHE, Ant., XV, xi. — Ca ssn, 1049-1051.
Dites-luy de ma part qu'elle me vienne voir, Par sa seule présence elle cause ma joyc, 1740 le luy pardonne tout pourucu que ie la vo3"e. On mettra son Eunuque en pleine liberté, Quand i'auray là dessus apris sa volonté.
Narbal.
L'excez de cet ennuy brouille sa fantaisie.
Tharé.
En effet l'on diroit qu'il est en frénésie.
1745 Alors que ie commande on ne m'obeït pas.
Quoy, pour me faire entendre ay-ie parlé trop bas ?
Narbal.
Sire, que vous plaist-il ?
Herode.
Qu'on aille en diligence Faire venir la Reine . Ah ! i'ay trop d'indulgence.
Narbal.
Vous demandez la Reine? Hé, Sire ?
Herode.
Pourquoy non?
Narbal.
1730 11 ne reste plus rien d'elle que son beau nom.
1741-1742. Ai. le remis son Eunucque en plaine liberté Si tost que la dessus i'apris sa volonté.
Herode.
Son nom seul est resté ? seroit-elle expirée ?
Narbal.
le vous en ay porté la nouuelle asseurée.
Herode.
Ah! Narbal, ie commence à m'en ressouuenir; Cet obiet affligeant revient pour me punir ;
175) Et ma triste mémoire en m'oôrant son image, Deuient en cet endroit fidelle à mon domage. Elle est trop diligente à me représenter Ce qui ne me paroist que pour me tourmenter ; Erreurs qui me causez des remors si sensibles,
1760 Procédez violens, vous m'estes trop visibles, Et faites trop bien voir à mes sens confondus. Dans les maux que i'ay faits, les biens que i'ay perdus.
Mais i'apperçoy la Reine, elle est dans cette nuë, On void vn tour de sang dessus sa gorge nuë,
'7<^5 Elle s'esleue au Ciel pleine de Maiesté,
Sa grâce est augmentée ainsi que sa beauté. Des esprits bien-heureux la troupe l'enuironne, L'vn luy tend vne Palme & l'autre vne Couronne, Elle tourne sur moy ses regards innocens
1770 Pour obseruer Texcez des peines que ie sens. O belle Mariane ! escoute ma parole, Toy dont l'aspect diuin me trouble et me console, Sujet de mes pensers, obiet de mes désirs,
1754. M. Ce lamantable obiét
1771. Il l'appelloit souuentefois par son nom : il lamentoit bien souuent. losEPHH, Ant., XV, xr. — Pour la grande amertume de son coeur il parloit à elle comme si elle eust esté viuante. Guerre, I, xvii.
Ministre de ma joye, & de mes desplaisirs. Malgré tant d'ennemis qui te firent la guerre, Doux et puissant esprit, tu vainquis sur la terre. Et dans vn char de feu te perdant à nos yeux, Tu vas donc auiourd'huy triompher dans les Cieux? Gouste en paix le doux fruict que parmy tant d'alarmes,
1780 le te fis arrouser, & de sang, & de larmes.
Mais oubliant tes maux de qui ie fus l'autheur, O bel Ange ! pardonne à ton persécuteur, le deuois t'estimer par dessus toutes choses. Tu ne deuois iamais marcher que sur des roses,
17^5 Et tes grandes vertus, & tes rares beautez
Deuoient tousiours régner dessus mes volontez. Et troublé toutefois d'vne aueugle furie, le t'ay vrayment traitée auecque barbarie. Mais à tout l'Vnivers ie m'en viens accuser,
1790 Et l'ennuy que l'en ay te doit bien apaiser.
Si mon forfait est grand, si mon crime est horrible, l'en conçois vn regret bien vif & bien sensible.
Merueille de beauté ! rare exemple d'honneur ! Qui t'enuolant là haut y portes mon bon-heur,
^795 Chaste hostesse du Ciel, cher sujet de mes plaintes, Ne t'imagine pas que mes douleurs soient feintes ; Pour t'aller tesmoigner quel est mon repentir, Moname auec mes pleurs s'efforce de sortir. Voy l'excez de l'ennuy dont elle est désolée,
1800 Et comment pour te suiure elle prend sa volée.
Tharé.
La force luy défaut, & le teint luy paslit,
1775. M, A. qui te faisoient — 1783. C,D. le deuois estimer — [788. B, C. auec — 1796. B. Ne t'imagines C, D. Ne t'imaginans
Il est euanoûy, portons-le sur vn lit.
Possible que des sens il reprendra l'vsage, Qiaand on aura ietté de l'eau sur son visage.
Narbal.
1805 O Prince pitoyable en tes grandes douleurs !
Toy mesme es l'Artisan de tes propres mal-heurs, Ton amour, tes soupçons, ta crainte & ta colère Ont offusqué ta gloire, & causé ta misère : Tu sçais donner des loix à tant de Nations,
1810 Et ne sçais pas régner dessus tes passions.
Mais les meilleurs esprits font des fautes extrêmes, Et les Rois bien souuent sont esclaues d'eux-mesmes.
Fin.