XII INTRODUCTION
années, entre le panégyriste de Hardy, M. Rigah, et celui de Tristan, M. Bernardin *. « Tristan n'a rien, dans sa Mariane, qu'il ne tienne de Hardy », assure le premier. « Tristan ne doit rien à Hardy », répond le second. On serait presque tenté, plus d'une fois, de s'armer de l'équité distributive du Fablier : v Toi, tu te plains quoiqu'on n'ait rien pris... » et la suite, qu'il faudrait adapter 5. Mais le mieux est encore de s'en tenir à la simple constatation faite par Pierre Corneille dans la préface de Sophonishe : « Feu M. Tristan a renouvelé Mariamne sur les pas du défunt sieur Hardy. » Cela, c'est l'évidence. Mais Corneille pour s'autoriser d'avoir « renouvelé » Sophonishe « sur les pas » de Mairet, qui lui-même marchait dans des chemins ouverts par Saint-Gelays, Claude Mermet, Antoine de Monchrestien, Nicolas de Montreux, cite encore quelques exemples : « Le grand éclat que M. de Scudéry a donné à sa Didon n'a point empêché que M. de Boisrobert n'en ait fait voir une autre trois ou quatre ans après (il oublie, avant eux, Jodelle et Hardy)... A peine la Cléopdtre de M. de Benserade a paru qu'elle a été suivie du Marc- Antoine deM. Mairet (exactement, Mairet a le pas sur Benserade, mais non sur Jodelle, Garnier, Belliard, Montreux)... » Et Corneille conclut par deux remarques aussi savoureuses l'une que l'autre : « Je voudrois que quelqu'un se voulût divertir à retoucher le Cid... » ; puis : «... sa Sophonishe est à lui, mais celle de Tite Live est à tout le monde. »
Hardy lui-même avait trouvé sa pièce à peu près faite dans le récit de l'historien des Juifs, Josèphe, qui, au livre XV de ses Antiquités Judaïques, rapporte en grand détail quelles circonstances causèrent la perte de Mariamne. Cela s'arrange déjà scéniquement. Sur une seule des déterminantes, Hardy a dû simplifier Josèphe. Ce qui irrite Hérode au point de l'amener à prononcer l'arrêt de mort contre une femme qu'il aime par-dessus
1. Alexandre Hardy et le théâtre français à la fin du XF/" et au commencement du XV!!' siècle, par Eugèm Rigal,... Docteur ès-lettres. — Paris, Hachette, 1889, in-8 de xxiv 61715 pages.
2. Un Précurseur de Racine, Tristan L'Hermite, sieur du Solier (160 1- 16$^), sa famille, sa vie, ses œuvres. Par N.-M. Bernardin,... Docteur ès-lettres... — Paris, Alphonse Picard, 1895, in-8 de xii et 632 pages.
5. Fables choisies mises en vers par M. de La Fontaine, II, iir.
INTRODUCTION XIH
tout, ce n'est pas une fausse accusation qu'elle ait voulu l'empoisonner, ce n'est même pas la haine méprisante avec laquelle elle se refuse à lui ; c'est qu'il se persuade follement qu'elle lui a été infidèle ; et cette persuasion naît en lui à la suite d'un incident qui, d'autre part, n'est pas à son honneur, mais le diminue et blesse son orgueil. Or, cet incident, les Antiquités le relatent deux fois de suite en n'y changeant que les noms, soit que Josèphe ait tenu à recueillir deux versions qui couraient, soit que le texte ait été interpolé. La première fois, l'homme sur qui porte le soupçon d'adultère appartient à la famille royale, et a de plus épousé la sœur d'Hérode, Salomé; la seconde, c'est un simple comparse, c'est Soëme. Hardy, en dramaturge qui sait son métier, a évité la répétition. Lodovico Dolce n'avait pas agi autrement. Tristan ne pouvait pas non plus prendre un autre parti, mais il reste évident qu'il le pouvait d'autant moins que Hardy avait réalisé cette amélioration. Et, lui aussi, c'est Soëme qu'il garde. Un autre historien, dont Tristan prétend s'être également servi, Hégésippe, en unifiant déjà, fait le choix contraire. Un prince est plus plausible qu'un serviteur quelconque. Mais, au théâtre, c'eût été doubler la jalousie d'Hérode par la jalousie de Salomé ; et surtout il ne fallait pas que Salomé, pour lui maintenir son caractère atroce et funeste, fût excitée contre Mariamne par un autre sentiment que la plus basse envie. Tristan a trouvé la difficulté résolue, et comme il le fallait. Il est vrai ; mais elle se résolvait toute seule. La question se réduit presque à ceci : si l'œuvre de Hardy n'avait pas préexisté, Tristan n'aurait-il pas construit la sienne telle exactement qu'elle est, en s'aidant seulement de Josèphe ? Il faut se demander au préalable s'il aurait songé, sans Hardy, à faire monter Mariamne sur la scène. Peut-être bien ; car on verra plus loin qu'une dizaine d'années avant qu'il écrivît sa tragédie, un auteur de renom, le P. Caussin, venait de remettre en lumière, et à la mode, la figure pathétique de la victime d'Hérode.
En tout cas il marque un progrès indéniable sur son prédécesseur au théâtre. N'eût-il voulu que tirer un meilleur parti d'un beau sujet qu'il estimait avoir été traité un peu trop sommairement, il aurait donc déjà accompli tout son dessein.