CONCLUSION
Nous avons démontré, au chapitre premier de la deuxième parlie de notre étude (p. 61 et suiv.), combien était justifiée la nécessité pour le Gouvernement des Etats-Unis de posséder, en permanence, une Marine marchande en rapport avec l'immense étendue de ses côtes (16.000 kilom.), avec l'importance de sa population (110.000.000 d’hab.), et avec le chiffre de son commerce extérieur (18.600,000.000 de francs en 1911).
Nous ne savons pas de manière précise (1) quel est, dans la flotte actuellement existante (fin octobre 1923), le tonnage affecté au commerce extérieur, les renseignements stalistiques publiés dans ces derniers mois étant souvent contradictoires. Les plus récents éléments d’information dont nous disposons indiquaient, en mars 1923, 7.350.000 tonneaux (2) pour la flotte du Shipping Board ou flotte d'Etat. A
(4) Voir note qui précède le tableau statistique inséré à la fin du travail.
(2) Sur ce chiffre, 4.350.000 tonneaux seraient de qualité médiocre (Bulletin de la Société d'études et d'informations économiques du 23 mars 1923).
ce chiffre doit s'ajouter celui afférent à l'armement privé el dont nous ne connaissons pas non plus l'imporlance exacte. Le Journal de la Marine marchande du 17 février 1921 à publié un lableau duquel il ressort que le tonnage de ce dernier armement élail de 4.395.000 tonnes au 1° octobre 1920.
Encore ignorons-nous dans quelle proportion (1] ce tonnage élait affecté, selon les caractéristiques des navires: |
1° Au commerce extérieur.
* 2° A la navigation du cabolage et des Grands Lacs. SA pêche de la baleine, 4° A la pêche de la morue et du maquereau.
© Quoi qu'il'en soit, les Etats-Unis sont aujourd’hui à la tête d'une Marine marchande qui, dans son ensemble (flotte d'Etat el flotte privée), atteint, pour le seul commerce extérieur, plusieurs millions de (onnes, alors qu'en 1914, le chiffre indiqué par les sta- {isliques officielles était limité à 1.066.288 tonnes.
Ainsi qu’il en est de toutes les Marines marchandes, la floite commerciale des Etats-Unis traverse depuis sa rénovation une période de sérieuses diffi-
cullés. Nous laisserons de côté celles ayant pour
© (1) Ces renseignements sont connus depuis 1789 jusqu’à 1919 inclus ; il nous a été impossible de nous les procurer à
partir de 1920 (Voir Tableau statistique inséré à la fin de l'étude).
causes le malaise général et la mauvaise situation économique dans le monde entier, pour ne parler à nouveau que de la crise maritime d'ordre intérieur.
Nous avons indiqué au Utre IT du chapitre III
(p. 80) les raisons pour lesquelles l'armement américain, dans son ensemble, avait besoin d’être soutenu. Mais il est bien certain qu'aucune des mesures de protectionnisme envisagées jusqu'ici ne pourra être efficace si, à côté de la Flotte commerciale privée, conlinue à subsister une Flotte d'Etat.
La question de savoir si la Marine marchande
-américaine doit être une institution d'Etat ou un groupement d'entreprises privées mérite d’être discutée parce qu elle est d'ordre général.
A nos yeux, la réponse ne peut donner lieu à aucune hésitation : la Marine marchande d’un pays doit être laissée aux mains d’armateurs privés.
Pour qu’une industrie comme celle-là puisse se maintenir et progresser, il faut qu’elle produise des bénéfices satisfaisants ; il est indispensable que ceux appelés à la diriger se rendent compte que les résultats seront en rapport avec leurs apüiludes, leur esprit de suite et avec l'importance des efforts réalisés.
Or, l'expérience a prouvé, non seulement aux Etats-Unis, mais ailleurs, qu'une administration gouvernementale ne pouvait assurer d’une manière
fructueuse, soil directement, soil par l'intermédiaire
de gérants, l'exploitation d'une Marine marchande.
Si l'on envisage l'exploitation directe, il n’est pas douteux que le personnel d’une administration d'Elat, si instruit qu'il puisse être, acquerra difficilement la mentalité, les habitudes et la liberté d’allures qui caractérisent le monde des armateurs. En particulier, toutes les questions qui se rattachènt à l'exploitation d'un navire de commerce doivent se régler avec une telle urgence que celle-ci est le plus souvent incompatible avec les formalilés sans nombre par lesquelles doil passer une affaire. réglée administrativement, avant de recevoir une solution définitive.
Quant à l'exploitation de la Flotte d'Etat par des gérants, le Gouvernement des Etats-Unis en a fait la dure expérience. Ce sont les gérants qui ont réalisé les bénéfices et le Shipping Board qui a endossé les pertes. Ce syslème a abouli à créer dans celte exploitaliori le déficit annuel de 50 millions de dollars dont nous avons déjà parlé.
Si nous nous déclarons nettement contre l'Etat armateur, nous sommes bien davantage encore l’adversaire résolu de l'existence simullanée d'une Flotte privée el d’une Flotte d'Etat, celle-ci étant forcément la concurrente de celle-là, comme c'est actuellement le cas aux Etats-Unis.
L'Etat armaleur pourra sans danger se désinté-
resser des prix de revient el de la rémunération à
PRET er.
assurer aux capitaux engagés; son sommeil ne séra pas hanté par la crainte de la faillite ; il pourra par exemple impunément accroître comme il le voudra les salaires des équipages qu il emploie.
À notre vive surprise, un ancien membre du Gouvernement des Etats-Unis à pourtant préconisé un tel état de choses ; c’est en effet M. Mc Adoo qui, il y a quatre années environ, déclarait « que la conquête « de la mer par les Américains élait le fait d’une « entreprise disposant de ressources sans limites et « pouvant supporter des pertes illimitées pendant « une période indéfinie, sans être influencée par des « considérations commerciales »,
Et de l'avis de M. Mc Adoo « la suprématie, dans
« le trafic maritime, ne pouvait être obtenue que par
es
« Ja nationalisation de l'armement (1) ».
Les armateurs privés américains ne partagent certainement pas la manière de voir de cet ancien ministre, car 1ls souffrent à un tel point de la concurrence du Shipping Board, qu'ils ne cessent de réclamer à juste titre la suppression de la Marine marchande d'Etat.
Aux avis que nous avons déjà formulés dans les chapitres précédents en ce qui concerne le mode de
protection à adopter pour la Marine marchande amé-
(1) Journal de la Marine marchande du 12 mai 1919. B. — 10
ricaine, nous voulons ajouter les considérations suivantes :
S'il est juste qu'une Marine marchande de création nouvelle ou en cours de renaissance soit protégée par les pouvoirs publics d'une manière directe, c'est-à-dire au moyen de subventions, 1l est non moins équitable qu’en retour, les compagnies marilimes et armaleurs privés propriétaires de cette Marine fassent preuve de la plus grande inilialive et que par leur esprit d'entreprise et la hardiesse de leurs conceptions, ils favorisent le développement du commerce national.
Il faut, en d’autres termes, que par une organisaion bien comprise, le Trésor public (et par conséquent!l’ensemble des citoyens de la nation) récupère sous une autre forme les sacrifices qu'il aura consentis, Notre manière de voir s'applique non seulement à l'industrie de l'armement, mais aussi à celle des constructions navales.
Nous n'avons pas à rechercher ici les mesures à prendre pour qu'un régime protectionniste puisse fonctionner dans l'ordre d'idées que nous venons d'indiquer.
Nous nous bornerons à répéter que nous condamnons tout moyen d'assistance déguisé et dirigé contre l'armement étranger parce que nous demeurons
un partisan résolu du Libre Echange qui peut seul
assurer la prospérité à l’ensemble des peuples.
Le 27 octobre 1923, alors que nous croyions n’avoir plus rien à ajouler à nos conclusions, nous avons eu l'honneur d'êlre présenté à M. Farley, Président du Shipping Board, lors de son arrivée en France, à bord du « Leviathan ».
Dans le train transatlanlique qui nous amenail de Cherbourg à Paris, il a consenti, avec la simplicité et la bonne grâce qui caractérisent les hommes d'Etat américains, à s'entrelenir avec nous de la silualion présente de la Marine marchande de son pays.
M. Farley voulut bien nous dire que la hquidation de la Flotte d'Etat le préoccupait vivement et qu'il avait l'intention d'en finir au plus vite avec cette irrilanlte question.
Nous n'avons pas cru devoir lui demander de quelle manière il entendait effectuer celle liquidation, mais nous avons cru comprendre qu elle se ferait avec le souci de favoriser, dans toute la mesure possible, la Marine marchande privée.
Il nous a assuré de la sympathie toujours vive des Etats-Unis pour la France et, comme nous exprimions quelque élonnement à l'égard des accords germano-américains, il nous a répondu dans le sens ci-après :
Les Etats-Unis ont fait la guerre à l'Allemagne
parce qu’elle voulait dominer le monde. La paix