CONCLUSION
De toutes les Puissances qui ont souffert de la guerre, la France est certainement celle qui, à tous les points de vue, subira le plus longtemps le contre-coup de la lutte qui lui à été imposée.
Alors qu'elle était en droit de compter sur le concours de ses Alliés pour obtenir la réparation des dommages qu'elle avait subis, elle a dû, au contraire, se défendre contre certains d’entre eux pour sauvegarder, sinon en totalité, du moins en partie, les droits déjà insuffisants que lui conférait le Traité de Versailles. Ce qui s’est passé lors de la répartition du tonnage ex-ennemi en est une preuve manifeste.
Peut-être, la France a-t-elle, jusqu’à présent, obtenu davantage de l’Allemagne, au titre des réparations maritimes qu’au titre des réparations terrestres, mais cela tient uniquement à ce qu’elle n’était pas la seule intéressée au règlement de la question. Il n’en est, cependant, pas moins vrai que les légitimes revendications de l’armement français sont loin d’avoir reçu satisfaction et que, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, la France à été indiscutablement lésée.
Nous avons vu, dans le chapitre précédent, dans quelles conditions la Marine Marchande allemande à réussi à se reconstituer. Il ne fait maintenant de doute pour per-
sonne que, avant longtemps, elle aura repris sur mer, la place qu’elle oçeüpait avant la guerre.
Certes, nous ne pouvons empêcher l’Allemagne de se développer économiquement, mais encore est-il que ce développement, non seulement ne doit pas devenir un danger pour les autres pays, mais encore ne doit pas se faire aux dépens des réparations. Or, il est un fait certain, c’est que, si l’Allemagne n’a pu trouver les fonds nécessaires pour s'acquitter des dettes contractées par elle vis-à-vis des Alliés, elle a, par contre, réussi à se procurer les ressources qui lui étaient indispensables pour restaurer sa marine marchande. Cela, personne ne peut le contester.
Mais ce que beaucoup ne comprennent pas, c’est que ce développement extraordinaire de la Marine Marchande allemande constitue, non seulement pour les armements français et étrangers, mais encore pour la paix du monde elle-même, un danger des plus sérieux. L’Allemagne, soyons-en bien bien convaincus, n’a pas abandonné l’espoir qu’elle caressait, en 1914, d’être un jour la maïitresse du monde. Il est fort à craindre, par suite, que, lorsqu'elle sera redevenue la grande Puissance maritime, industrielle et commerciale qu'elle était avant la guerre, elle ne soit tentée d'essayer, à nouveau, de réaliser son rêve de domination universelle.
A maintes reprises, l'attention des Pouvoirs Publics a été appelée sur cette grave question. Malheureusement, ces appels n’ont pas, jusqu’à présent, été entendus. Et cependant l’heure presse ! Dans tous les pays étrangers, les Gouvernements, conscients de l’importance que pré-
sente, au point de vue économique, l’industrie des transports maritimes, prennent des mesures pour donner à leur marine marchande un renouveau d'activité et lui permettre de lutter efficacement contre la concurrence étrangère et, en particulier, la concurrence allemande. De tous côtés, on se rend compte de la nécessité qui s’impose d’agir énergiquement pour empêcher l’Allemagne d’aboutir à cette suprématie économique vers laquelle tendent tous ses efforts. Seul, l'armement français est indiscutablement abandonné à lui-même. Ce n’est pas que l’Etat soit véritablement hostile aux entreprises privées de navigation, — bien que l’idée de Flotte d'Etat soit loin d’avoir disparu, — mais il donne l’impression très nette de considérer l’armement national comme une industrie d’intérêt privé et non d'intérêt général. Nous pourrions même ajouter « comme une industrie qui ne mérite pas d’être « traitée sur le même pied que les autres » car, lorsque l’on considère la facon dont l’Administration entend indemniser les Compagnies de navigation qui ont perdu des bâtiments naviguant sous le régime institué par la loi de 1877 sur les réquisitions militaires, on est frappé de la différence qui existe entre le traitement dont ont bénéficié les sinistrés des régions envahies et celui qui a été appliqué aux sinistrés maritimes. Alors que, pour les premiers, la loi du 17 avril 1919 à établi le principe de la réparation intégrale, l'Administration a, pour les seconds, comme nous l’avons, d’ailleurs, déjà signalé au cours de cette étude, écarté l’application de ce principe, déclarant que les armateurs qui avaient perdu des navires réquisitionnés dans les conditions prévues par la loi de 1877, devaient être indemnisés sur la base de la valeur des dites
unités, au jour de leur prise en charge par l'Etat. Il y a véritablement là,une inégalité difficile à justifier.
Quelles que soient les erreurs passées, ce qui importe aujourd’hui, c’est que ceux auxquels le pays a confié ses destinées saisissent enfin toute l’importance que présente pour une nation l’industrie des transports maritimes. Une Commission extra-parlementaire de la Marine Marchande, réunie, en 1923, sur l'initiative du Gouvernement, a exposé d’une manière précise comment il convenait d’aider l'armement français à lutter efficacement contre la concurrence étrangère. Parmi les vœux qui ont été émis à ce Sujet, il en est un qui mérite de retenir tout particulièrement l’attention, parce que son adoption, non seulement serait de nature à atténuer l’état d’infériorité dans lequel se trouvent certains armements français par rapport aux armements étrangers, mais encore pourrait servir de base à un système de prestations en nature dont bénéficieraient les Puissances alliées créancières de l’Allemagne au titre des réparations. Ce vœu est celui qui fut proposé par M. Breton, Administrateur-Directeur de la Compagnie des Chargeurs Réunis et Administrateur-Délégué de la Compagnie de Navigation Sud-Atlantique.
Après avoir exposé (1) pourquoi les navires français qui desservent la côte orientale de l’Amérique du Sud ne peuvent actuellement disposer de la totalité du fret d’exportation au départ des ports de la Métropole, après avoir
(1). Voir Rapport présenté à la séance du 19 juin 1923, de la prémière Commission Générale Extra-parlementaire de la Marine Marchande.
indiqué les moyens de remédier à cet état de choses, M. Breton conclut en ces termes :
« Je forme le vœu que, lors des conversations qui doi- « vent avoir lieu avec le Reich, les questions se rappor- « tant à la Marine Marchande française soient mises à « l’ordre du jour comme le seront les problèmes du char- « bon, du minerai et de la métallurgie. Il ne s’agit pas « d'empêcher l’Allemagne d'exporter et d'importer, puis- « qu'il faut qu'elle puisse payer les réparations, mais il « s’agit, en quelque sorte, de freiner le développement « redoutable de la marine marchande allemande et de con- « traindre les ressortissants du Reich à faire une place « dans leurs services réguliers aux lignes françaises et « belges. J’entends par là une sorte de « mariage for- « cé », par la mise à la disposition des lignes françai- « ses de places à quai et par l'obligation de fournir un « tonnage de marchandises donné à un prix lonné. »
Si, jusqu’à présent, ce vœu n’a pas été pris en considération, il n’en demeure pas moins particulièrement intéressant parce que, comme nous le disions tout à l’heure, sa réalisation pourrait « servir de base à l’établissement « d’un système de prestations en nature dont bénéficie- « raient les Puissances alliées, créancières de l’Allema-
«« gne. »)
Il serait, en effet, très facile, — la chose ne fait aucun doute, — d'obtenir, le cas échéant, des compagnies de navigation bénéficiant des mesures envisagées, que, sur les produits nets résultant de l’application des dites mesures, une certaine part fût prélevée et versée à la Caisse des Réparations.
I est malheureusement à craindre que la Grande-Bretagne qui, depuis Ja fin de la guerre, à fait preuve d’une complaisance ‘indéniable vis-à-vis de l’Allemagne, ne vienne encore une fois combattre toutes les tentatives qui pourraient être faites dans ce sens. Et cependant son intérêt ne serait-il pas de favoriser toute mesure ayant pour conséquence d’entraver le développement de la marine marchande allemande, sa rivale la plus directe ?
Nous n’insisterons pas davantage sur ce point. Encore une fois, une seule chose importe : c’est que les Pouvoirs Publics, conscients de la précarité de la situation dans. laquelle la guerre a laissé l’industrie française des transports maritimes, fassent tout ce qui dépend d’eux pour redonner à la France une marine marchande digne d’elle et digne de ceux qui se sont sacrifiés pour empêcher le pays de tomber sous la domination étrangère.