‹ La marine royale en 1789Chapitre 10 sur 92 · Lettre de Colbert du 11 janvier · texte numérisé non relu

Lettre de Colbert du 11 janvier

rine '. Les gens de mer étaient, suivant leur nombre en chaque province, partagés en trois, quatre ou cinq classes, chacune d'elles devant à tour de rùle une année de service sur trois, quatre ou cinq. Tandis qu'une classe était levée pour servir à l'État, les autres étaient libres de naviguer pour le compte du commerce. L'année de service comportait l'obligation de faire six mois d'embarquement; pendant les six autres mois, si aucun armement n'était prescrit, les marins de la classe appelée pouvaient se retirer dans leurs foyers où ils jouissaient de la moitié de leur solde, mais avec défense de s'engager pendant ce temps sur les navires marchands.

Les ordonnances sur la matière, affichées et publiées dans les communes, énuméraient les avantages que devaient procurer aux marins le passage dans la marine royale, ainsi que les sacrifices que l'Etat consentait à faire en leur faveur : paiement exact de leur solde et de leur demi-solde, bons vivres sur les vaisseaux, dispenses et exemptions des charges ordinaires, telles que logement des gens de guerre, corvées, tutelles, curatelles, taxes municipales, services du guet et de la garde ^. Pendant la durée de leur service les matelots étaient encore exemptés de toutes poursuites en procès et différends civils, de toute con-

1. Depuis 1776, les commissaires des classes formaient un corps séparé des commissaires des ports et des arsenaux.

2. Le guet de la mer ou la garde-côte était imposé aux liabilants dans nue distance de deux lieues du rivage. Il formait une milice ayant ses cadres particuliers, depuis i7bO on avait exercé les miliciens au service du canon et l'ordonnance du 13 décembre 1778 avait organisé les canouniers gardes-côtes.

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trainte en leurs personnes et biens. Enfin l"Etat devait pourvoir aux besoins des marins invalides et des veuves et enfants de ceux qui périraient sur les vaisseaux, tandis qu'au moyen d'une caisse spéciale, dénommée Caisse des gens de mei\ il se chargeait de verser sans frais et sans difficultés aux familles des marins en campagne une partie de la solde de ces derniers.

En définitive Colbert avait conclu avec les habitants des pays maritimes une sorte de contrat synallagmatique : il leur concédait à perpétuité à titre de monopole et de privilège le droit de navigation et de pêche; il les exemptait en outre des charges féodales qui pesaient sur eux; il leur assurait quelques moyens d'existence en cas d'infirmité; mais, en retour de tous ces avantages, il exigeait qu'ils fussent toujours et durant toute leur vie à la disposition de l'Etat*.

Tel était le régime des classes. On voit qu'il faisait peser sur les hommes des côtes une assez lourde sujétion. Il leur imposait à tous sans exception le service obligatoire, alors qu'on ne recrutait Tarmée régulière que par enrôlements volontaires, et les troupes provinciales que par voie de tirage au sort; il rivait pour leur existence entière les matelots à l'Etat, allant même jusqu'à les contraindre de vouer leurs enfants au même métier et par suite au même sort. Dès l'âge de dix ans ceux-ci devaient être inscrits sur des registres spéciaux et si plus tard ils voulaient embrasser un autre métier « il était enjoint aux inspecteurs de faire compa-

1. De Crisenoy. Le personnel de la marine sous Colbert et Seignelay. {Revue maritime, 1864.)

raître les parents, de s'informer des raisons qui portaient leurs fils à changer de profession, et d'ordonner ensuite ce qu'ils jugeraient à propos ». La nécessité d'avoir pour le service de la flotte royale des hommes déjà rompus aux fatigues de la mer était-elle une raison suffisante d'enchaîner à tout jamais la liberté de ces individus? La raison d'Etat répondait oui, mais le pêcheur breton ou normand, le matelot provençal pensaient différemment et ils voyaient avec effroi leurs obligations envers l'Etat <t cruellement illimitées ». Encore ne parlé-je point des ennuis de toutes sortes que causaient au matelot le retour périodique de son temps de service, l'obligation de quitter à époques fréquentes son foyer auquel il s'attachait de plus en plus en avançant en âge, la nécessité de rompre des engagements (qu'il ne retrouverait peut-être pas) avec des capitaines ou des armateurs. Le classement n'aurait paru supportable que si la population maritime eut été plus nombreuse et les guerres plus rares. De la sorte, les levées s'espaçant. chaque matelot aurait pu n'être appelé qu'à de longs intervalles, tandis qu'à chaque levée nécessitée par les guerres incessantes, les tours des classes de service n'étaient plus suivis et ne pouvaient plus l'être, toute la population ou à peu près se trouvait contrainte de marcher et le système qui aboutissait à un pareil désordre « produisait un mécontentement presque général et le découragement des gens de mer' ». Ce découragement et ce mécontentement étaient

1. Mémoire de .M. Pougel, intendant général, lu à l'assemblée nationale le il février 1790.

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d'autant plus légitimes que l'Etat ne tenait pas ses engagements. La demi-solde qui était, aux yeux de Colbert, la clef de voûte du système, qui était la faible compensation offerte à la classe maintenue au service, la demi-solde n'était presque jamais payée pour cause de disette du trésor; mais par contre l'asservissement de la population des côtes augmentait tous les jours.

J'ai tort de dire population des côtes, car les côtes n'étaient plus les seules parties du royaume soumises aux classes. Pour accroître le nombre des inscrits, on avait étendu le classement aux habitants des villes et villages ' situés sur les bords des rivières navigables et, par navigables, on entendait celles qui pouvaient porter des allèges. C'est ainsi que dans le bassin de la Loire, Tours, Orléans, Nevers étaient des sièges de quartiers maritimes, de même que Cahors, Montauban, Toulouse dans le bassin de la Garonne. Peu s'en fallut même que l'on ajoutât à la liste des gens de mer les riverains du Rhône et de la Saône'. Le quart de la France était ainsi appelé à fournir les matelots nécessaires et, dans le quart de la France, pesait sur les hommes la dure sujétion du classement.

Notez qu'il faut joindre à cette injustice du système lui-même de révoltantes vexations inhérentes à l'état

i. Lettre de riiitendant de Toulon du 30 décembre ITSl : " Ils ont les habitudes el la constitution analogues â celles des gens de mer. Ils sont domiciliés et ont Tcsprit de famille sans lequel le matelot serait une espèce de brigand. » ArcJixves de la marine. Toulon,

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