Cf. Brun. Guerres maritimes, t. 1, p
4. Voir Za:s Mirabeau de M. de Loménie, cii. v. Le chevalier de Mirabeau, ■cliargé d'une inspection des gardes-côtes en Normandie et en Bretagne en ITtjO, s'clcve contre le despotisme des intendants et l'arbitraire de leurs procédés, u la Bretagne, dit- il, souffre de la Irrannie des classes ).
et SOUS Louis XVI sont unanimes à flétrir les procédés en usage dans l'administration des classes. L'auteur d'un livre de 1765, intitulé le Matelot politique, s'étend longuement sur les abus d'une organisation où « tout est vil et détestable ». Il demande pour les classes une forme nouvelle, avec une administration formée de gens « qui loin de la rendre odieuse au matelot, la lui feraient aimer et qui ne verraient dans leur emploi que le droit de protéger, d'encourager la profession des gens de mer, au lieu de l'avilir ». A son tour, en 1775, l'amiral d'Orvilliers s'élève contre « la cupidité des commissaires. Les matelots, dit-il, ont été si complètement abandonnés qu'on ne leur a pas même ménagé la ressource d'un chef auxquels ils puissent porter leurs plaintes. Leur sort dépend de gens qui n'ont aucun intérêt à s'en faire aimer » .
La conséquence inévitable de ce régime était d'éloigner les matelots du service de l'Etat. En 1758, l'inspecteur Charron le constatait : « On ne doit pas s'étonner, disait-il, si les matelots fuient ce service. Ceux qui sont classés s'en éloignent de toutes leurs forces, ceux qui voudraient s'y engager en sont écartés par les désagréments et les malheurs irréparables de la profession de marin. ]> Quelques années plus tard, Malouet, le futur député de Riom aux états généraux, intendant de la marine à Toulon depuis 1781, exprimait la même opinion : « Tout éloigne les gens de mer
du service des vaisseaux du Roi » « Il n'est pas de
moyens ni de ruses qu'ils n'emploient pour s'y soustraire, les uns préfèrent s'expatrier plutôt que d'obéir
aux ordres de levée, les autres allèguent des maladies, mendient, achètent des certificats d'invalidité ou se mutilent eux-mêmes volontairement pour ne pas être commandés K t> Que dans cette répugnance pour la marine royale il entrât parfois une certaine dose de poltronnerie, je n'y contredis pas. La masse de la nation n'était pas alors très belliqueuse en France -, mais les gens de mer classés, qui fuyaient leur foyer au moment des levées pour s'engager dans l'armée de terre, n'étaient pas suspects de couardise, ils n'affichaient que leur horreur pour la flotte militaire. Or leur nombre était devenu si grand que l'on avait dû prendre contre eux des mesures sévères et, qu'assimilant à une désertion ce qui n'était, en fin de compte, qu'un changement de profession intempestif, les ordonnances prononçaient dans ce cas la peine des galères, en imposant à la famille des délinquants les frais de garnison.
Ces frais constituaient une amende très onéreuse. Un, deux, ou plusieurs soldats, dites garnisaires, étaient mis à la charge de la femme, mère ou fille du matelot « fuyard », jusqu'à ce qu'il eût rejoint le port pour y
1. Mémoire de Malouet à la Cour du 12 juillet 17S3. Dans sa correspondance avec la Coup qui remplit 4 ou 5 volumes in-folio des archives de la marine à Toulon, Malouet emploie sans cesse le mot de servitude quand il parle de la condition des gens de mer.
2. Lettre du chevalier de Mirabeau à son frère : ' Figure-toi que l'idée d'être déplacés de chez eux et en\oyés à la guerre qui monta à la léte des gardes-côtes de Picardie en a fait mourir le cœur serré. Oui eut dit que le Français en viendrait lai ■! C'est la faute des intendants dont l'intluence substituée à celle des hommes de guerre tend, suivant lui, à rendre la uatlou lâche. Les Mirabeau, par de Loménie.
JJARINE ROV.^LE. 3
accomplir son service '. Cela s'appelait subir la garnison, peine grave s'il en fût, car elle ne tendait à rien moins qu'à réduire les familles à la misère, sans préjudice des autres méfaits que les Brin-d'Amour, ou les Va-de-bon-Cœur, soldats volontiers entreprenants, pouvaient commettre à l'égard de femmes sans défense. Les inscrits s'exposaient pourtant à cette punition plutôt que de se soumettre aux ordres de levées. « Je voudrais bien, écrivait Malouet, pouvoir substituer des voiesmoins rigoureuses que la garnison, celle-là portant la
ruine et la désolation dans les familles A mon
dernier voyage à Marseille, j'ai été suivi dans les rues, et assailli dans mon logement par une multitude de femmes éplorées, chez qui on avait envoyé des soldats, en garnison. Je les fis retirer, mais il a fallu de nouveau recourir à cet expédient détesté -. » Je pourrais citer d'autres témoignages ', je m'en tiens seulement à celui de Malouet. On ne peut récuser la compétence de cet intendant puisque le service des classes dans le département de Toulon relevait de lui; c'était de plus un
\. Voici le t:ibleau de la garnison fait en 1779 par un capitaine de vaisseau l'ieville le Peley, qui devint ministre de la marine : « Un homme s'est expatrié, il ne peut donc parailre. Garnison est envoyée cliez lui, des soldats pillent mangent et boivent, vendent jusqu'aux lits de la maison sans égard pour les parents infirmes, pour une femme enceinte, pour des enfants cploré.s. Goguette se fait du produit de ses tristes meubles au milieu du désespoir et de la désolalion. »
2. Lettres à la cour, du 13 décembre 17S1 et du IG juin 1782.
3. En voici pourtant un, très caractéristique, extrait du rapport de M. Charron en 1778 : " L'impossibilité de pouNoir faire subsister une femme et des enfants et de subsister eux-mêmes lorsqu'ils se trouvent dans l'année de la classe de service et par conséquent retenus sans solde et sans qu'il leur soit permis de s'embarquer sur les navires marchands, tous ces motifs ont produit ce dégoût pour le service du roi, si universel et si généralement reconnu. »
homme à l'esprit pondéré, d'un grand sens et de beaucoup de cœur ; ses appréciations sont donc à retenir. Il déclare que l'enrôlement perpétuel et obligatoire est un moyen violent, précaire et dispendieux, qu'il faut y renoncer par humanité et par justice. Il veut une administration juste et secourable et il n'hésite pas à reconnaître que celle qui dirige les classes ne brille pas toujours par ces qualités *. Son opinion se trouve résumée dans cette phrase d'une de ses lettres au maréchal de Castries : « Il faut adopter sans restriction le plan des engagements volontaires, ce qui serait moins repoussant que la servitude éternelle de& classes -. »
Comme on le devine aisément, les plaintes, les récriminations des inscrits étaient incessantes. Mais les juges restaient sourds à leurs doléances et les infortunés gens de mer, désespérant de pouvoir se faire rendre justice ^. étaient réduits à s'expatrier, à s'enfuir loin du clocher natal pour éviter l'odieux classement. Il arriva donc que peu à peu les côtes se dépeuplèrent. Si du temps de Seignelay il y avait eu HO.OÛO marins
1. Letlres de .Malouct à la Cour, du .31 décembre i"81, du 16 juin 17S2, du 4 juillet ilèi. (Archives de la marine.)
i. Lettre de Malouet à la Cour, du 28 juillet 1732 (Archives de la marine.) Colbert lui-même, témoin des graves inconvénients du système des classes, inau- :ruré par lui, avait eu à plusieurs reprises l'idée détablir le recrutement par engagements volontaires. Lors de la guerre de Hollande de 1672, il n'avait pu lormer les équipages avec les inscrits, il avait dû laisser encore une fois recourir :i la presse.
3. I' On avait été frappé de l'inconvénient souvent éprouvé, d'être privé de tous les moj eus d'examiner les faits allégués par les gens de mer qui se plaignaient d'oppression et de dispositions arbitraires. » Mémoire, déjà cité, de Pouget.
inscrits, leur nombre n'excéda pas 80.000 pendant l'époque la plus florissante de notre commerce maritime c'est-à-dire de 1783 à 1789. Ainsi le classement si rigoureux dans son principe, si brutal dans son application avait encore l'inconvénient de ne pas satisfaire aux besoins pour lesquels il avait été institué ; il ne pouvait pas fournir à des armements nombreux et simultanés le nombre de matelots nécessaire.
Dans toutes les guerres navales du xvni'" siècle la pénurie de marins a été si grande que, dès le début, on devait recourir à des étrangers pour compléter les effectifs'. Lors de la guerre d'Amérique, la marine n'a pu maintenir que pendant peu de temps à 71 vaisseaux et 5o frégates refl"ectif de ses navires armés, contrainte faute de monde de se contenter de 63, 60 et même oo vaisseaux pendant plusieurs années. Et quelles difiicultés les intendants ont rencontrées pour rassembler ces équipages ! A Brest, en 1779, lors de l'armement de la seconde escadre de d'Orvilliers 4,040 hommes font défaut pour compléter les équipages et les vaisseaux ne peuvent appareiller. Force est d'en désarmer quelques-uns pour répartir sur les autres les matelots ainsi
1 . Eli 1743, on promet une Ejratilicalion de six livres à ceux qui seraient exacts à s'embarquer. Cela ne suflilpas ii exciter l'émulation. Peu après les classes sont dans le dépérissement, on emoie un inspecteur, M. Cliaron, pour chercher le remède. En ITjo. nouvelle pénurie de matelots, rendant impossible un armement à Toulon. En 17j7, à Brest, pour armer l'escadre de M. de Conllans, on esl oblige de faire marclior des piquets de soldats gardes-côtes de Bretagne et de Normandie. A Toulon, au même moment, on est dans le même embarras, on s'adresse au dehors, a Mahon, à Gènes, à Nice, à Monaco, à Venise, on embauche des matelots esclavons. Tendant toute la guerre de .Sept ans, les quartiers sont épuisés. A la pénurie causée par la mauvaise administration, s'ajoute la pénurie causée par les pertes de la guerre, par la captivité d un grand nombre de matelots.
LE P.ECRUTEMENT UES EOIIF'AGES 41
débarqués ' . A Toulon, en 1778, dès le début des hostilités les matelots manquent et c'est à grand'peine que l'on parvient à former les équipages des 13 vaisseaux qui arment sous les ordres de d'Estaing ; pour les armements qui suivent, la gène est encore plus grande, les classes sont épuisées, les villes et villages des cotes n'ont plus dhommes valides, en vain ordonne-t-on des levées générales, personne ne rallie le port, car il n"y a plus personne en état de servir. Les administrateurs, talonnés par le ministre que ces lenteurs impatientent, font recruter des matelots à Gènes, à Malte, à Nice, dans tous les pays méditerranéens. Quand ces étrangers manquent, on lève jusqu'à des laboureurs, des paysans, des vignerons qui n'ont jamais vu la mer. Alors, dans les campagnes gronde une sourde colère contre les fonctionnaires de la marine; bientôt la révolte éclate et avec elle les émeutes, enfin certain jour le sang coule, les maisons des syndics sont incendiées I
En vérité, le besoin se faisait sentir d'une réglemenlation plus clémente à l'égard de l'homme de mer, d'une ordonnance qui l'affranchit de la servitude de son état. Ministre d'initiative et de progrès, le maréchal de Castries ne manqua pas de le comprendre ; dès son arrivée aux affaires, il se préoccupa de la condition des marins et il promulgua, leSU octobre 1784, une ordonnance modificatrice des classes. Cette législation nou-
1 . Letlrp de dOrvilliers au ministre, du li mai 1770. Archiver delà manne. •> J'ai l'hoiineurde vous expédier un courrier qui vous porte un affligeant tableau la situation des équipages de 1 armée navale, vous y verrez qu'il lui manquait hier 4.040 hommes. ■<
vclle n'a pas inauguré d'un seul coup le régime libéral qu'on pouvait souhaiter, mais inspirée comme dit son auteur « des vues de justice et de bienfaisance de Sa Majesté » , elle a introduit un progrès énorme en déclarant que personne ne pourrait plus être astreint au servic(î maritime, s'il n'exerçait librement et volontairement la navigation. De cela seul, elle mériterait d'être louée. Les marins en cfTet ne durent plus être classés contre leur gré ni d'une manière irrévocable ^ Tous ceux qui commençaient à naviguer ou à exercer des professions relatives à la marine, calfats, charpentiers, voiliers, poulieurs, etc., étaient inscrits sur trois rôles, un pour les mousses et novices, un pour les pêcheurs et bateliers, le dernier pour les apprentis et ouvriers. A dix-huit ans tous les jeunes gens de ces trois catégories qui déclaraient vouloir continuer ces professions étaient classés; ceux qui déclaraient y renoncer étaient rayés des états. Enfin les marins inscrits avaient la faculté de se faire déclasser quand ils le désiraient, à condition d'en faire la demande un an à l'avance. Etaient d'ailleurs déclassés de droit les hommes âgés de soixante ans ou ceux qui, n'ayant pas cet âge, étaient reconnus hors de service ou admis aux pensions d'invalides. Il n'y eut plus de classes de service devant être appelées alternativement ; on les remplaça par des levées individuelles où tous les
1. Déjà en 1728, un adoucissement avait été apporté à la rigueur du classement. Il avait été réglé que ceux qui voudraient renoncer eiiLièrement à la profession de matelot, pourraient être retirés des classes ■ àlacondition qu'ils eussent (ail campagne sur les vaisseaux du roi, la dernière fois qu'ils se seraient trouvés dans le cas d'être commandés. » Archives île la marine. Mémoires sur les clasjes, 1750 (manuscrit).
gens de mer devaient marcher à tour de rôle lorsqu'ils étaient commandés pour le service du roi, avec cette particularité que les célibataires servaient un tiers de plus que les gens mariés. Les membres de la même famille n'étaient plus inscrits à la suite les uns des autres, afin de ne pas se voir exposés à marcher tous à la même levée. Tout homme de mer ayant trois fils classés se trouvait exempt des levées ; le principe de la substitution d'un homme par un autre était admis dans certaines conditions; quant aux pères, ils avaient toujours le droit de se faire remplacer par leurs enfants, si ces derniers y consentaient librement. Enfin une nouvelle organisation des quartiers était établie. Ceuxci au nombre de 71 relevaient de 30 arrondissements, répartis en 4 inspections. Les commissaires des classes et les syndics étaient maintenus, mais en même temps on créait de nouveaux fonctionnaires, dont les uns, dénommés chefs des classes, résidaient aux chefs-lieux d'arrondissement, dont les autres, appelés inspecteurs, demeuraient au chef-lieu d'inspection, tandis qu'audessus d'eux rayonnait, dans toute la France, un inspecteur général. Tout ce personnel se recrutait parmi les officiers de vaisseau en retraite, et ce n'était pas là la moindre réforme introduite dans l'antique système des classes, où jusqu'alors on n'avait jamais employé que des civils. Le commissaire restait subordonné à l'intendant pour la comptabilité et tout ce qui était relatif à la marine marchande; tandis que l'officier militaire chef des classes, relevant de l'inspecteur, s'occupait du classement, des levées et des revues.
Ces dernières dispositions, qui partageaient l'autorité jusqu'ici dévolue aux seuls commissaires des classes et en confiaient une partie à des officiers de la marine retraités, avaient été dictées par le souci d'assurer plus de liberté aux gens de mer. Les auteurs du nouveau règlement avaient, enefTet, « cru devoir compter sur l'inspection mutuelle de deux personnes d'état différent et, bien plus encore, sur la confiance que les matelots ont d'ordinaire dans les officiers avec qui ils ont servi et qui ont partagé leurs fatigues et leurs dangers. La qualité d'homme de mer qui est commune à l'officier et au matelot les lie ; de là un attachement mutuel et un empressement à s'obliger* ». L'intention « d'établir des règles plus douces que tout ce qui avait été suivi jusqu'alors » était si manifeste que tout le monde dut louer l'esprit de justice qui avait animé les collaborateurs du maréchal de Castries -. « Je crois d'abord, écrivait Malouet au ministre, que les gens de mer et la nation même vous doivent des remerciements d'avoir amélioré le sort des hommes classés. » Il restait à espérer qu'une main ferme veillât à la stricte observance d'un règlement si heureusement inspiré. Or, il y avait à redouter que les commissaires ne missent peu de zèle à exécuter une ordonnance qui, leur enlevant la haute main sur le service des classes, les dépouillait d'une partie de leurs prérogatives. Ils ne
1. Mémoire de Tintendant Pouget au coniilr de marine de rAssembléc nationale de 1790.
2. Les auleurs de l'ordonnance étaient M. de la Touche, capitaine do vaisseau, le marquis de Verdun de la Crenne, le baron de Bavre, officiers de marine, et M. rouget, intendant.
l»uuvaient se dissimuler que le régime nouveau était institué contre eux et ils en concevaient quelque dépit. L'intendant de Toulon résuma les griefs des administrateurs dans une lettre qu'il n'est pas sans intérêt de citer : « Je ne vous dissimule pas, écrivait-il, le 9 janvier 178o, la consternation et l'inquiétude des commissaires aux classes. Il est naturel à tout homme en place, grande ou petite, de perdre avec peine une partie de ses fonctions, de ses prérogatives et de s'affliger de voir augmenter sa dépendance. Il est encore plus raisonnable de s'affecter, dans un tel changement de l'opinion, du jugement qui le motive, savoir qu'on faisait mal, qu'on était auteur ou complice d'un mal. Ce sentiment. Monseigneur, appartient essentiellement à l'homme honnête et est indépendant de l'autorité à laquelle il se soumet. » Que les anciens administrateurs fussent vexés de l'amoindrissement de leurs attributions, il n'y avait là que demi-mal. Mais des inconvénients plus graves diminuaient la valeur de la nouvelle organisation : elle multipliait les emplois et par là augmentait les dépenses; enfin elle mettait en contact dans un même service deux catégories d'officiers, les officiers de vaisseau et ceux d'administration dont l'antagonisme traditionnel, la rivalité très vive ne pouvaient que nuire à la bonne marche du service. C'était là la partie faible du système; heureusement elle se trouvait compensée par de sérieux avantages et l'intendant général Pouget put affirmer en 1790 devant l'Assemblée nationale que « l'établissement des officiers militaires dans les classes avait
produit tous les heureux efîots qu'on en attendait. » On sait déjà que sur les vaisseaux du roi, à cùté des marins, se trouvaient des canonniers-matelots pour le service de l'artillerie. Ce corps était de création récente ; en 1786, il remplaça des compagnies de bombardiers qui, à bord, servaient les pièces de canons. Son recrutement était pareil à celui des régiments de l'armée. Au jour voulu un certain nombre d'ofQciers, de bas-ofticiersetde soldats étaient « détachés en recrue ». Revêtus de leur uniforme, ils arrivaient dans les villes signalées comme propices aux enrôlements et demandaient à l'autorité locale la permission de battre la caisse sur la place publique. Le beau parleur de la troupe faisait un boniment où il vantait en un langage imagé, les privilèges du corps d'élite de la marine et l'honneur qu'on ressentait à y servir. N'étaient admis pour recrues que les hommes sains et robustes, de cinq pieds deux pouces au moins, ayant de seize à quarante ans « et d'une volonté décidée pour le service » ; les gens « suspects flétris par la justice ou soupçonnés de crimes » se voyaient refusés. La durée des engagements était de huitans. Aussitôt l'engagement signé « volontairement, sans supercherie ni contrainte », il était versé 30 livres •« de pourboire » à l'homme de recrue, sans préjudice de 70 livres « d'engagement » qu'il recevait plus tard à son arrivée au service. Quant au recruteur il touchait pour frais de gratification la somme de 20 livres par ■engagement. C'est donc 1:20 livres' que coûtait à l'Etat
I. Dans l'armée le prix de l'engagement était de 92 livres seulement (Albert Duruv).
chaque canonnier-matelot; en outre, fallait-il lui donner, à lui comme à ceux chargés de sa conduite, 1:2 sous par jour de route pour rejoindre le corps.
Tout se passait-il dans les règles voulues lors de la signature de l'engagement? Il serait téméraire de l'affirmer. N'y avait-il ni supercherie, ni contrainte de la part des recruteurs, ne leur arrivait-il point de griser les recrues pour obtenir leur consentement, n'acceptaient-ils jamais des hommes ayant eu quelques démèiées avec la police? Bien hardi serait-on de le prétendre. Cela se produisait pour les enrôlements de l'armée de ierre, cela devait se produire pour les canonniers-matelots. Mais j'avoue ne pas avoir pour ce mode de recrutement « cette haine vigoureuse » qu'ont montrée certains écrivains i ; je déplore les transactions déshoniiêtes qu'il engendrait, je ne lui en veux pas d'avoir fait entrer dans les rangs de la marine quelques gens sans domicile ou d'un passé qui n'était point irrépro- •chable. Ces mauvais sujets formaient, après tout, l'exception et il n'est d'ailleurs pas prouvé qu'à l'occasion ils se soient montrés moins courageux, moins décidés ou moins adroits pointeurs que tels canonniers d'une existence plus correcte. C'était affaire à la discipline de réprimer leurs incartades et de venir à bout de leur insubordination.
Tels étaient, à la veille de la Révolution, les modes de recrutement en vigueur dans la marine royale. Les canonniers-matelots s'enrôlent par engagements vulou-
J . M. Taine, par exemple, dans VAticien régime, p. ol 1-512.
48 LA MARINE llOYALE EN 1789
taires. Les matelots proprement dits sont soumis à un régime qu'une récente ordonnance vient de rendre moins oppressif. D'obligatoire et perpétuel qu'il était pour tous les riverains de la mer et de certains fleuves, le classement a été rendu facultatif et temporaire pour ces mêmes habitants. De plus, au-dessus des commissaires des classes et des syndics, fonctionnaires détestés, l'ordonnance nouvelle a placé des officiers de vaisseau, pour contrôler leurs actes et réprimer leurs abus de pouvoir : modifications nécessaires pour mettre fin à la dure servitude qui étreignait les gens de mer depuis un siècle.