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CHAPITRE IV

Jusqu'au xxnf siècle, les flottes militaires n'étaient mises en action qu'à l'occasion des guerres, et les guerres elles-mêmes subissaient de périodiques intermittences. La crainte générale des gros temps de la mauvaise saison, l'insuffisance des approvisionnements embarqués, la nécessité de caréner souvent les navires avaient fait naître la coutume de n'avoir d'escadres armées que pendant l'été. Les belligérants adoptaient tacitement une trêve pendant Thiver.

Colbert avait pourtant senti le besoin d'avoir une marine armée en tout temps. L'idée de la permanence des forces navales s'était associée, dans sa pensée, au mode de recrutement par engagements volontaires à long terme, qu'il avait rêvé d'établir. En 1669, il avait proposé de créer un corps fixe de marins '; en 1671, il

1 . Ce corps devait être caserne dans les ports et composé de 0.000 soldats, repartis entre deux régiments, non compris, 1.000, 1.200 et Jusqu'à 2.000 canonniers.

î)0 LA MARINE ROYALE EN 1789

avait songé à armer 20 vaisseaux: « que le roi voulait toujours conserver » ; en 1G74, il avait insisté de nouveau sur l'utilité d'avoir, en temps de paix, 12 à 15 vaisseaux * ; mais l'opposition de Letellier et de Louvois empêcha ces projets d'aboutir.

Il faut d'autant plus le regretter que l'Angleterre, qui, depuis le règne d'Elisabeth, avait admis en principe le système dune force navale toujours armée, nous avait donné un exemple bon à suivre. Que d'embarras, que de malheurs et que d'humiliations nous eussions évités en nous y conformant sans hésitation!

Au xviii" siècle, avec les progrès de l'esprit humain, toutes les sciences, et en particulier les sciences nautiques, s'étaient transformées. Les constructeurs, plus instruits et plus habiles, lançaient sur les mers des bâtiments plus parfaits, si bien que les marins, devenus confiants et hardis, ne se voyaient plus confinés dans le port par l'approche de la mauvaise saison. Par une conséquence inévitable, les changements accomplis dans l'architecture navale rendaient plus délicates les manœuvres des vaisseaux, tandis que les armes nouvelles, par leurs perfectionnements incessants, exigeaient un personnel mieux exercé. Il apparut donc, peu à peu, comme une nécessité d'étendre l'instruction technique des équipages destinés à monter les

1. Colbertavait écrit aux inlendanls en 1TG4 : <■ Le roi voudrait avoir en temps •de paix, 12 à 13 vaisseaux.il pense que cliaque intendant pourra entretenir en service, en paix comme en guerre, 2.000 matelots pendant toute l'année. \éan moins Sa Majesté donne pouvoir d'entretenir aussi le nombre de 1000 matelots pendant •six mois d'hiver en leur donnant un écu par mois, ce qui montera à 18.000 livres. tV faudra voir aussi à entretenir à Rochefort 1 .500 à i 000 matelots. »

FORMATION, REPARTITION DES FORGES NAVALES ol

vaisseaux du roi, en même temps qu'il sembla indispensable de leur inculquer l'esprit militaire.

Sous celte double préoccupation, Maurepas avait ordonné, en 1733, l'armement d'une escadre de 9 vaisseaux et 4 frégates, devant à la fois proléger le commerce et exercer les équipages et les ofiiciers'. Ses successeurs reconnurent comme lui la nécessité d'armer chaque année, pendant quelques mois, une escadre d'instruction ; mais les insuffisants crédits dont ils disposaient ne leur permirent pas toujours de réaliser leur désir. La détresse du trésor n'était pas d'ailleurs le seul obstacle à la bonne volonté des ministres. Les traités désavantageux, signés à la suite de nos revers, arrêtaient les chefs de la marine dans leurs velléités de rénovation du corps : le traité de 1763, qui établissait un commissaire anglais à Dunkerque, limitait aussi le nombre des vaisseaux que nous pouvions armer en temps de paix, et ce nombre « à peine suffisant pour le service et la garde de nos colonies dans les deux Indes, l'était encore moins pour le but si utile de former de jeunes officiers à la mer- ». Pour parer à cet inconvénient sans exciter l'inquiétude jalouse de l'Angleterre, le ministre devait prétexter tantôt l'envoi d'un ambassadeur à Constanlinople, tantôt la répression des

1. En 1744, Maurepas proposait dans un mémoire à ses collègues d'affecter •chaque année une somme de :i.2o0.00Û livres pour armer le quart des vaisseaux •en vue d'exercer le personnel.

2. Mémoires du duc de.i Cnrs, l. I. p. 2:!. Clioiseul a proteste contre l'assertion que dans le traité de 1763, il avait consenti û ne pas armer plus d'un certain nombre de vaisseaux chaque année. Cette assertion était fort répandue. Beaumarchais s'en lit plus tard l'écho dans un mémoire célèbre. Les armements très res- "treinls auxquels on se résignait, pouvaient en tout cas donner créance à ce bruit.

pirates salétins ou tunisiens'. Après la guerre d'Amérique, nous avions plus de liberté d'allures, nous nous sentions plus forts, nous pouvions faire fî des visées dominatrices de notre ennemi séculaire; aussi, l'armement d"une escadre d'évolutions devint-elle une pratique à peu près annuelle, et Ion n'eut plus à en masquer le but sous le couvert de quelque chasse des pirates. En 1783, le maréchal de Castries, rassemblant des navires sous le commandement du chef d'escadre d'Albert de Rions, lui indiqua nettement le but à atteindre : a S'il est nécessaire, pour remplir de plus grands objets, de mettre en mer une armée navale considérable, il est des avantages énormes qu'une escadre légère peut procurer, qui sont importants à acquérir et qu'il n'est pas permis de négliger. Tels sont l'ordre, la discipline et une division nouvelle dans les équipages ainsi que dans le service des vaisseaux. Ces parties essentielles ne pourront être arrêtées définitivement qu'après que l'expérience en aura éclairé les détails. C'est dans cette vue que le roi a fait dresser un règlement qui embrasse toutes ces parties et qu'il se propose d'en ordonner l'essai dans l'escadre dont il vous destine le commandement. » Cette escadre comptait 1 vaisseau de 74 canons, 2 frégates de 26, 6 corvettes et 3 cotres : ce n'était pas une force insignifiante. L'escadre formée en 1788 était plus nombreuse encore; elle comprenait 18 navires montés par 3.418 hommes

1. La phrase citée plus haut et qui est tirée des Mémoires du duc des Cars, s'applique à une expédition contre les Salétins, confiée par Choiseul à Duchaffaut, en 1767.

dont S2Û0 officiers. Mais tous ces armements n'avaient (ju"unc durée de cjuelques mois. Réunis en juin, les navires se séparaient vers la fin d'octobre. En 1789, aucune escadre ne fut armée et le budget préparé pour 1790 contenait cette déclaration : « On n'aura point cette année d'escadre d'évolutions, dont l'entretien pendant quatre à cinq mois occasionne une dépense de l.oOO. 000 livres. .

Ces escadres de courte durée n'atténuèrent d'ailleurs qu'en partie les défauts de l'organisation maritime. Très utiles pour Tentrainement et l'éducation du personnel, elles laissaient les états-majors et les équipages dispersés après chaque désarmement. Les officiers n'a vaient même pas le service des ports pour s'entretenir la main, puisqu'un corps spécial d'officiers assurait ce service : ils restaient presque en dehors de la marine dès qu'ils n'étaient plus embarqués, et le peu d'esprit militaire, cju'ils avaient pu ac(|uérir à bord , courait grand risque de se perdre. Pour éviter ces inconvénients, le ministre de Boynes avait cherché, en 1772, « à donner aux officiers de marine une occupation qui maintint parmi eux une exacte discipline pendant le temps qu'ils étaient à terre, et à leur procurer l'avantage précieux de dresser eux-mêmes les troupes avec lesquelles ils devaient combattre ». Il avait donc partagé la marine en 8 régiments à :2 bataillons et chaque bataillon en 18 compagnies de bombardiers, de canonnicrs et de fusiliers '. En même temps, il avait affecté à

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