CHAPITRE y
Les belles escadres assemblées lors de la guerre de rind(!'pendance américaine, les hauts faits qu'elles accomplirent, avaient infligé un éclatant démenti aux écrivains qui, s'inspirant de Voltaire, prétendaient que les Français « ne réussiraient jamais sur mer ^ » . Au lendemain de désastres maritimes sans pareils dans notre histoire, peu d'années après un anéantissement presque complet, une marine imposante sortit de nos ports et fit flotter glorieusement sur les mers le drapeau de la vieille monarchie française. « Pour cela qu'a-t-il fallu ■? a dit M. Thiers -. Il a fallu un ministre, le duc de Chùiseul, et après lui un roi, un roi malheureusement mal récompensé. > Une pensée dirigeante, une volonté tenace qui s'en inspire, suffisent donc à créer une ma-
1. Il Les Anglais eurent sur mer la supériorité sur les Français dans tous les temps. Quelle en est la raison ? N'est-ce pas que les Anglais ont besoin de la mer dont les Français peuvent se passer et que des nations réussissent toujours dans les choses qui leur sont absolument nécessaires. >• Siècle de Louis X V.
2. Discours à la Chambre des députés, du lo avril iS40, sur le budget de la marine.
rine et la création marche à pas de géants si cette volonté poursuit son œuvre pendant le cours d'une période de paix. La recette est simple, elle est à la portée de tous les gouvernements, elle est de tous les temps, aussi pratique à suivre au xix*^ qu'au XYiii*^ siècle : nos voisins d'au delà des Alpes nous en ont fourni dans ces vingt dernières années une
preuve non équivoque « Ce qui me frappe, ajoutait
M. Thiers, quand j'étudie l'histoire navale de mon pays, c'est que toutes les fois qu'il y a eu un gouvernement qui l'a voulu sérieusement avec suite, avec énergie. il y a eu une marine. » Le gouvernement de la France a montré, dans les dernières années de Louis XV etdans les premières de Louis XVI, cette volonté sérieuse, suivie, énergique et, grâce à elle, nous avons eu cette marine de la guerre d'Amérique qui, à défaut de la domination des mers nous a assuré le respect de notre pavillon sur l'Océan.
Il serait injuste de ne pas reconnaître le rùle de Louis XVI dans l'œuvre de réorganisation de la flotte. Son action a été réelle et il a mérité une part de l'honneur qui revient à son règne pour cette rénovation. Il avait puisé le goût de la marine dans les leçons du constructeur de navires, Nicolas Ozanne, qui avait refusé en Hollande les offres les plus séduisantes pour revenir en France faire l'éducation maritime du dauphin. Ozanne avait même construit devant ce prince les chaloupes et gondoles du parc de Versailles, afin de l'initier aux éléments de l'architecture navale. Devenu roi, le petit-fds de Louis XV avait conservé du pen-
chaut pour tout ce qui tenait aux choses de la marine : il participait de ses deniers à certaines affaires de commerce maritime et l'on raconte qu'il avait projeté de faire à son propre compte les frais d'une expédition pour la pèche de la haleine. Tout ce qui avait trait aux progrès de la navigation et aux découvertes de la géographie l'intéressait particulièrement. A Trianon, il avait réuni une collection des modèles des différents navires en usage et il se plaisait à la montrer aux personnes qui avaient l'honneur d'être reçues par lui. « Dès qu'on entrait dans son salon, les yeux se portaient sur des plans immenses du canal de Bourgogne et plus tard du Havre et de Cherbourg. L'ne autre salle était réservée à la science préférée de ce prince, la géographie; des sphères, des mappemondes, les cartes les mieux gravées la tapissaient '. » Tout le monde sait qu'il s'était occupé en personne des préparatifs de l'expédition de Lapérouse, en 178o, et qu'il avait rédigé avec Fleurieu les instructions remises à ce navigateur-, instructions qui témoignent de ses grandes pensées et de son noble désir de répandre au loin par la marine l'influence et le renom de la France. En 1786, désireux de voiries travaux de la digue de Cherbourg, commencés depuis deux ans, il s'était rendu dans ce port. De grandes fêtes y furent données ; une escadre réunie sous le commandement du comte de Rions l'y attendait ; il la visita en détail et assista du vaisseau amiral