CHAPITRE VI
Les 1 .975 officiers qui, en 1789, formaient l'état-major de l'armée navale comprenaient, outre les officiers généraux, 110 capitaines de vaisseaux dont 40 chefs de division, 100 majors de vaisseau, 680 lieutenants et 840 sous-lieutenants, auxquels venaient se joindre environ 500 élèves de la marine '.
Reçus élèves de la marine entre treize et quinze ans, les gentilshommes pouvaient prétendre au grade de lieutenant de vaisseau vers leur trentième année ^. Douze à quinze années leur étaient ensuite nécessaires
1. Les éclielonsde la liiérarcliie maritime correspondaient à ceux do la iiicrarchie militaire de la façon suivante : les capitaines de vaisseau, chefs de division, avaient rang de brigadiers des services de l'armée, ceux qui n'étaient pas chefs de division « roulaient » avec les colonels ou meslres de camp, les majors de vaisseau avec les lieutenants-colonels, les lieutenants de vaisseau avec les majors d'infanterie, enfin les sous-lieutenants de vaisseau suivant qu'ils étaient dans la première ou dans la seconde moitié de la liste d'ancienneté, se voyaient assimilés aux capitaines ou lieutenants des troupes de terre. Toutefois le grade de major n'était point obligatoire, et le lieutenant de vaisseau qui s'était distingué particulièrement pouvait parvenir directement capitaine de vaisseau.
2. Décision du 22 décembre ITSti. Le lieutenant de vaisseau ne sera promu major qu'il n'ait neuf années de mer effectives, aucun major, à celui de capitaine qu'il n'ait onze années de mer efTectivcs et au moins exercé un commandement. {Archives de la marine.)
pour gagner les insignes de capitaine de vaisseau*; en sorte qu'ils n'avaient l'espoir de parvenir à la situation d'officier général qu'une fois la cinquantaine bien sonnée.
Telles étaient les conditions ordinaires de l'avancement pour les officiers « à la noblesse prouvée >, suivant l'expression consacrée. Il va sans dire que certains devançaient l'heure habituelle où se franchissaient les échelons de la hiérarchie, que d'autres au contraire parcouraient plus lentement les étapes de chaque grade et que ce n'étaient pas toujours les moins méritants qui restaient en arrière. « Si une place venait à vaquer dans un port de mer, toutes les rivalités s'agitaient comme les flots de l'Océan, et souvent c'était moins le plus ancien et le meilleur officier qui l'emportait que celui qui avait à la Cour de plus puissants protecteurs ^. » Le favoritisme est, en effet, de tous les temps et il entraîne en tous temps les mêmes oublis injustes, les mêmes fortunes imméritées. Les nobles de l'ancien régime étaient loin, d'ailleurs, de former un seul et même groupe de privilégiés, aptes à recevoir d'égales faveurs. Noblesse de la Cour, haute noblesse ou noblesse titrée, noblesse ordinaire de province sans illustration, noblesse acquise formaient autant de castes « qui se méprisaient les unes les autres, à l'exception de la der-
1. Les officiers parvenant capitaines de vaisseau à moins de quarante ans étaient rares. De Kersaint, de Grancliain, Fleuriot de Langle le sont à trentehuit ; La Pérouse et de Grasse à trente-neuf; mais des Touches l'est à quarantecinq; Suffren et Lamotte-Piquet à quarante-trois et Guiclien à quarantequatre.
2. Caillot. Mémoires pour servir à l'histoire des mœurs des Français.
nière, sur laquelle tombait à plat le dédain des trois premières qui l'appelaient la savonnette à vilains^ ». Les officiers de marine, selon qu'ils appartenaient à telle ou telle noblesse, bénéficiaient plus ou moins de la bienveillance de leurs chefs, et leur avancement s'en ressentait. De là entre les satisfaits et les mécontents des animosités qui divisaient fâcheusement « le grand corps ». Choiseul en avait été frappé quand il avait pris le portefeuille de la marine : « On y était occupé, dit-il, dans un mémoire au roi, à se déchirer dans l'intérieur, à dire du mal des ministres, des bureaux, des uns et des autres^. » Quelque soin qu'il ait apporté (ainsi que ses successeurs) à tenir meilleur compte du mérite des candidats aux places d'officiers vacantes, il ne semble pas que la faveur ait cessé de combler les uns au détriment des autres. En 1789, la petite noblesse de province continue à être indignée du peu de cas qu'on fait d'elle et elle ne manque pas d'exhaler ses doléances dans les cahiers qu'elle remet à ses députés pour les états généraux. La noblesse de Reims « souhaite que tous les gentilshommes du royaume aient un droit égal aux grades militaires, et que l'on abolisse cette distinction destructive de l'émulation et affligeante pour la noblesse de province de n'accorder les faveurs royales qu'à ceux qui ont des parents à la Cour ». A Auxerre, les mêmes vœux sont émis. « La noblesse de France est une. et tout gentilhomme est appelé par sa naissance à tous