‹ La marine royale en 1789Chapitre 24 sur 92 · Caillot. /ôîtf · texte numérisé non relu

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gagnant leur grade supérieur que d'après leur mérite et non d'après l'ancienneté de leurs services. Pourquoi alors le règlement de 1786 a-t-il spécifié, dans un article à part, que les sous-lieutenants de vaisseau, qui auront été élevés au grade de lieutenant, « pourront parvenir concurremment avec les officiers du même grade au grade de capitaine de vaisseau ». Cette recommandation n'est-elle pas un aveu ? Ne prouve-t-elle pas que les anciens volontaires, devenus officiers, auront besoin d'être défendus contre le préjugé qui refuse de leur donner les mêmes droits, les mêmes prérogatives que leurs collègues mieux nés? En 176o, l'auteur du Matelot politique avait écrit : « Il suffit d'être officier du second rang pour être arrêté dans la carrière des honneurs; un garde-marine peut se flatter d'y marcher à grands pas. Mille chemins ouverts l'y conduisent. » Il est permis de supposer qu'en 1789, rien n'est changé à cette situation. Dans les cahiers du tiers état de Dourdan on lit le vœu que « les ordonnances de la marine qui établissent une distinction flétrissante entre les officiers nobles et les roturiers soient révoquées et anéanties ». Le tiers de Reims émet un vœu pareil; celui de Rennes demande que les officiers de la marine mariehande servent sans distinction dans la marine royale. Jusqu'au clergé de Meulan qui, à propos des grades militaires, souhaite de voir tomber les barrières entre les hommes et les emplois !

Malgré toutes les difficultés qui les attendent dans la carrière, on en trouve toujours de ces fils de petits gentilshommes ou de bourgeois notables désireux de

monter sur les vaisseaux du roi, d'y servir avec ardeur et conscience. Leur race ne s'éteint pas. Est-ce par hasard quelque vaine gloriole qui les tente ou quelque haute ambition qui les anime? Hélas ! ils doivent être déçus bien souvent. Pour un Beaussier et un Truguet qui deviennent chefs d'escadre, combien resteront en route dans des grades plus modestes. Est-ce l'appât d'une belle solde qui les attire ? Hélas ! de ce côté encore leur déception doit être profonde, car les émoluments sont maigres pour ceux qui servent dans la marine royale : 840 ou 1.000 livres, telle est la solde annuelle d'un sous-lieutenant selon qu'il est de seconde ou de première classe; le lieutenant de vaisseau de deuxième classe ne touche que 50 livres de plus, soit l.OoO et quand il arrive à la première classe il atteint 1.600 livres. Or c'est là communément le bâton de maréchal de l'officier sans naissance. Si, par un bonheur inespéré, il monte plus haut, sa solde augmente et il peut se croire presque riche : major de vaisseau, il sera payé sur le pied de 2.000 livres, capitaine de vaisseau sur celui de 3.200. Mais ils sont rares les volontaires qui ont de telles visées, ils savent que, même pour un officier noble, le grade de capitaine de vaisseau est un sommet et ils n'entrevoient pas dans leurs rêves un si brillant avenir.

Le commandement d'un navire élevait le traitement dans des proportions sensibles : 45, 50 ou 70 livres par jour étaient allouées au capitaine de vaisseau, suivant l'importance de son commandement, 30 livres au major, 28 au lieutenant, 23 au sous-lieutenant. Les

officiers n'avaient d'ailleurs pas que les commandements pour augmenter leurs ressources : des parts sur les prises faites aux ennemis leur procuraient de sérieux bénéfices ; de plus, l'usage des récompenses pécuniaires s'était depuis longtemps établi, et pour tel fait d'armes, pour tel exploit glorieux, voire même par le seul fait de la distinction des services habituels, des sommes d'argent étaient remises soit à titre de gratification une fois donnée, soit à titre de pension viagère. Ces gratifications et pensions variaient de i.oOO à GOO livres, prélevées soit sur le trésor royal, soit sur les fonds de la marine, soit encore sur les fonds des Invalides, quelquefois même sur les dépenses secrètes. Tantôt la récompense se justifiait amplement quand elle atteignait un Suffren, ou un des Touches, ou un de Tilly, ou un Castellane-Majastre qui avaient illustré leur nom dans les combats'; tantôt elle se justifiait moins quand, par exemple, un major recevait 1.000 livres sur le trésor royal « pour avoir apporté en France la nouvelle de la prise de Saint-Christophe ». Il n'était pas rare qu'un même officier cumulât deux et trois pensions : c'étaient autant de rentes qui venaient grossir ses appointements.

La décoration de l'ordre de Saint-Louis était très prisée dans la marine. Le soin qu'on mettait à ne la décerner qu'au mérite reconnu ou aux services anciens

1. Des Touches reçut 800 livres pour sa victoire sur l'amiral Arbuthnotli ; Lamotte-Piquet 3.000 livres en 1781 et 1000 en 1787; Suffren reçut ioûO livres le i" mars 1780, pour son commandement du Fantasque, dans l'escadre de d'Ëstain?.

augmentait naturellement son prestige. Il était admis, en efîet, qu'un officier ne pouvait y prétendre, sauf en cas de guerre, qu'après vingt ans de service et s'il était au moins lieutenant de vaisseau. L'observance de cette règle était de principe absolu, ainsi qu'en témoigne certain mémoire au roi, daté de 17S0, oîi il est dit : « On n'ose proposer pour la croix de chevalier de Saint-Louis un plus grand nombre d'officiers, parce qu'il est de la plus grande importance de rendre cette récompense plus rare, et c'est pour cela qu'on n'y a compris aucun enseigne, quoi qu'il y en ait qui comptent plus de vingt ans de services et dont la conduite, pendant la dernière guerre, mérite des éloges. » Quelques années plus tard, un autre mémoire de proposition était suivi de la mention suivante : « Les témoignages les plus avantageux, rendus sur le compte des sieurs , lieutenants

de vaisseau, militeraient en leur faveur, mais ils ne servent que depuis seize ans et sont trop éloignés encore du temps requis pour obtenir cette grâce. » Moyennement, c'était à vingt-un ou vingt-deux ans de services, et bien entendu s'ils étaient catholiques, que les lieutenants de vaisseau acquéraient le droit de porter « la croix d'émail blanc suspendue par un petit ruban couleur de feu* ». Depuis janvier 1779, l'ordre

1. Comme il fallait professer la religion calliolique pour être chevalier de Saint-Louis, un ordre nouveau du Mérite militaire avait été institué, en 1750, pour récompenser les ofliciers étrangers appartenant à la religion protestante, qui servaient en France. L'ordre comprenait trois grades avec pensions afférentes à chacun de ces grades. Les officiers protestants français ne pouvaient y prétendre, ils ne pouvaient donc recevoir aucun ordre. On lit à ce sujet dans le cahier de la noblesse de l'Agénois. k La noblesse, pénétrée de respect et de reconnaissance pour les services que les officiers nationaux non catholiques ont rendus à l'Etat,

comprenait 40 grands-croix, 80 commandeurs et environ 4.000 chevaliers, dont il revenait à la marine 6 grands-croix, 1o commandeurs, 500 chevaliers. A ces grades étaient attribuées des pensions : les grandscroix touchaient 6.000 ou 4.000 livres, les commandeurs 4.000 ou 3.000, et les chevaliers voyaient leur pension s'élever progressivement depuis 200 jusqu'à 2.000 livres, au fur et à mesure que les vacances se produisaient parmi les titulaires plus anciennement nommés et plus largement dotés*.

Il va sans dire que les officiers nobles étaient plus favorisés que les autres dans la distribution des grâces de chevalier de Saint-Louis. Sur dix lieutenants de vaisseau décorés en 1789, trois seulement proviennent des bleus, mais ce qui surtout différencie ces derniers, c'est l'âge auquel ils obtiennent cette flatteuse distinction, objet de leurs plus vifs désirs, de leurs plus secrètes ambitions. En 1777, par exemple, dix-huit lieutenants de vaisseau, tous nobles, ayant vingt et un ans de service, sont faits chevaliers ; au-dessous de leurs noms figurent des noms d'officiers bleus avec l'indication de leurs états de services; ils valent d'être retenus : Eyriès, lieutenant, navigue depuis trente et un ans, a eu nombre de commandements, a soutenu en 1760 un combat qui lui a fait beaucoup d'honneur, et où il a été

supplie le roi de vouloir bien accorder aux officiers non catiioliques l'ordre du Mérite militaire, comme une récompense de leur valeur et de leurs services. ■> Ln assez grand nombre d'officiers danois et suédois servaient dans la marine. L'un d'eux, Laub, s'étant converti au catliolicisme, fut fait chevalier de Saint- Louis en 1773.

1. L'cdit du 7 janvier 1779 a\ait doté l'ordre de Saint-Louis de 4o0.000 livres de penledont 00.250 devaient servir les pensions des officiers de mer.

grièvement blessé; Marchesseau, capitaine de brûlot, navigue depuis quarante-quatre ans, a fait vingt-neuf campagnes pour le roi, a eu dix commandements, s'est trouvé à trois combats, a reçu neuf blessures dont huit « considérables », est officier depuis seize ans ; Duclos Guyot, capitaine de brûlot, navigue depuis quarantetrois ans, a fait vingt-quatre campagnes dont cinq pour le roi, a soutenu beaucoup de combats et fait beaucoup de prises, est officier depuis treize ans ; Le MaufT, capitaine de brûlot, navigue depuis trente-quatre ans, a fait seize campagnes composant vingt-trois ans de navigation, a eu plusieurs commandements et s'est trouvé à divers combats, est officier depuis quinze ans. Le plus étonnant de tous ces bleus, gratifiés du ruban de Saint- Louis, est peut-être Pléville le Peley, lieutenant de port et futur ministre de la marine, qui avant d'entrer au service de l'État a fait six campagnes, a eu six commandements, sept combats, beaucoup d'abordages et a reçu plusieurs blessures. En 1744 il a eu la jambe droite emportée, en 1746 sa jambe de bois est emportée à son tour, en 1760 elle l'est une seconde fois; ce n'est qu'en 1773 qu'on le décore, après trente et quelques années de navigation si pleinement remplies.

N'avais -je pas raison de louer tout à l'heure ces jeunes volontaires qui venaient servir sur les vaisseaux du roi avec le seul espoir d'une destinée modeste, peutêtre d'une croix de Saint-Louis, entrevue tardivement comme prix de leur bravoure et de leur dévouement. Le sort qui les attend est celui de ces auxiliaires dont je viens de citer les exploits. Et encore ! pour quelques-

uns qui se sont trouvés payés de leurs peines par un ruban de l'ordre royal, combien quitteront le service sans avoir obtenu cette distinction enviée entre toutes ! En vain, ont-ils mené la rude vie du corsaire sur quelque brick ou sur quelque lougre au milieu de tous les périls; en vain ont-ils à leur actif vingt campagnes, huit ou dix rencontres avec l'ennemi : pour eux les croix sont comptées.... Quand on songe à tout ce que ces hardis capitaines marchands durent accomplir d'héroïsme ignoré pendant le cours des longues guerres navales du wuf siècle, quand on songe à ces marins infatigables, devenus dans la marine royale officiers sans avenir parce qu'ils étaient sans naissance, on se prend d'admiration pour la petite bourgeoisie des villes maritimes qui enfantait de tels hommes.

Lorsque l'âge et les infirmités viennent, lorsque les officiers sont impropres au service, une pension de retraite leur est octroyée, grâce à la retenue de quatre deniers par livre qui a été faite sur leurs appointements au profit de la caisse des Invalides de la marine. La pension du lieutenant de vaisseau se monte à 400 ou 600 livres, quelquefois à 800. Le taux n'en était pas fixé d'une façon absolue, il dépendait de l'ancienneté des services et de la faveur des chefs. Tel lieutenant, qui recevait la permission de se retirer avec 400 livres sur les Invalides, voyait sa pension doublée par une pension d'égale somme sur le trésor royal. Les blessures et les actions d'éclat faisaient élever la retraite : un lieutenant blessé touchait jusqu'à 1.000 livres, sans préjudice d'une pension de 300 livres qui lui était octroyée

pour perte d"un œil. Le capitaine de vaisseau qui se retirait touchait, selon l'ancienneté et le mérite de ses services, depuis :2.oOO jusqu'à 3.000 livres'. S'il servait depuis quarante on quarante-cinq ans, ou s'il avait quelque titre spécial à une récompense, il recevait 3.600 livres, et on lui conférait en même temps les provisions honoraires de chef d'escadre-. Excellent usage qui permettait de débarrasser les cadres des serviteurs âgés en leur donnant une dernière satisfaction d'amourpropre. Les services éminents valaient de beaux avantages : d'Orvilliers se retira en conservant ses appointements de 12.000 livres comme lieutenant général et de 6.000 livres comme commandant de la marine à Brest. L'illustration d'un ancêtre n'était point non plus chose vaine : le capitaine de vaisseau Bart, petit-fils du fameux Jean Bart. se retira en 177o avec les provisions de chef d'escadre et une pension exceptionnelle de 12.000 livres. Les veuves étaient pensionnées, mais il semble qu'aucune règle ne présidât à la concession de leurs secours; quelques-unes touchaient la totalité, d'autres une partie seulement de la retraite de leur mari. Les influences, les protections étaient sans doute

1. Il n'y avait pas, jusqu'en 1788, de droit réel à obtenir la retraite à tel ou tel âge, après tant d'années de service. Le3 décembre 1786, le ministre écritdans les ports : « Le roi a déclaré que son intention est de ne plus accorder de retraites au delà de celles qui sont en proposition, et que si, d'après cette décision, quelques officiers persistaient dans leur demande, ils seraient les maîtres de quitter le service, mais ne pourraient s'attendre à avoir de pension. » Un règlement particulier parut le i4 juin 17SS, il contient ceci, art. vi : « Un officier peut, après vingt ans de services, obtenir une pension de retraite égale au tiers de ses appointements. » En outre l'on devait compter chaque année de mer pour deu.v ans pendant la guerre et pour dix-huit mois pendant la paix.

i. Lettres de la Cour, du 28 mai 1783. (Airhives de la marine, Toulon.)

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mises en jeu pour obtenir cette réversibilité sur la tête des femmes, et la faveur servait les unes au détriment des autres. La veuve de Laclochetterie le héros du combat de la Belle-Poule, reçut l.oOO livres de pension tandis que les veuves d'autres capitaines de vaisseau, moins brillammentconnus,avaientjusqu'à 2.400 livres*. Les enfants non plus n'étaient point oubliés : on leur allouait en général une petite rente lorsqu'ils perdaient leur père ; d'ailleurs, la réversibilité des pensions ne s'étendait pas qu'aux descendants directs : des sœurs, des nièces et des neveux d'officiers morts touchaient 2o0, 300 ou 400 livres.

La générosité du roi se trouvait mise à contribution, lorsqu'un malheur privé venait atteindre un membre de la marine.' En feuilletant les dossiers des officiers conservés aux archives du ministère, on voit souvent des secours attribués sur le trésor royal à la suite de revers de fortune. L'État indemnisait aussi les officiers malades qui avaient besoin d'aller aux eaux et, à en juger par le nombre des gratifications accordées pour ce motif, les médecins du win*^ siècle devaient être grands partisans des cures par les eaux thermales. Pour ces déplacements, un officier supérieur touchait 1 .000 livres, un lieutenant de vaisseau 600 et un élève 400. Quand il s'agissait de couvrir les frais qu'occasion-

1. M™* de Tra\ersais, par exemple, veuve d'un capitaine de vaisseau, reçoit en 1777, 2.400 livres et sa sœur 300. La femme de Ducouédic est mieux traitée que la veuve de Laclochetterie, sa pension est de 2.000, réversible sur ses trois enfants, indépendamment d'une pension de 500 livres attribuée à chacun des enfants, pour en jouir dès la mort de leur père. La veuve d'un lieutenant général est inscrite sur le trésor royal pour 5.000 (M™" de Maurville, 11 mars 1784); celle d'un vice-amiral pour 6.000 (.M"" de Roquefeuil, 20 avril 1781).

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naient des blessures, les allocalions étaient plus élevées '

Si j'ai longuement énuméré les dons en argent que l'es officiers de la marine recevaient comme récompenses, cadeau?c, secours ou indemnités, c'est que le grand nombre de ces gratifications contribue à expliquer la disparition des sommes énormes qui s'engouffraient dans les caisses royales. Ce n'était pas seulement la Maison du roi avec son luxe de personnel qui coûtait cher à la France, c'étaient tous ces officiers que le roi croyait devoir récompenser, indemniser, défrayer, pensionner, par des « grâces viagères •». On sait le mot de Louis XV : « J'ai des officiers dont je n'ai pas besoin, mais je suis sûr qu'ils ont besoin de moi-. » Ceux-ci, à vrai dire, abusaient un peu de la faveur qu'on leur témoignait, puisqu'en 1789 ils touchaient, de ces « grâces ?, 28 millions de livres ^. Les officiers de l'armée de terre étaient d'ailleurs beaucoup plus comblés que leurs collègues de la marine. Ils sollicitaient plus souvent, ils émargeaient davantage; aussi Turgota-t-il été sévère pour eux : « Des grâces de toutes sortes sont accordées aux officiers et grossissent d'autant, en réa-

1. En 1770, Ducouédic reçoit i.200 livres pour les soins de blessures reçues lors du glorieux combat de la Surveillante, en 1780, une décision intervint accordant à sa veuve une somme de 6.000 livres pour l'indemniser des frais de la maladie de son mari.

i. Mémoires de Buzenval.

3. « Nos opérations ont servi à faire connaître l'étendue des grâces viagères connues sous le nom de pensions, gratifications annuelles, appointements conservés, subsistances et plusieurs autres dénominations encore. Sa Majesté ellemême a été surprise d'apprendre que ces différentes grâces formaient actuellement une charge pour ses finances d'environ îîS millions. » Necker. Compte rendu, ï" partie.

lité le budget de la guerre. Dans la noblesse militaire française, tout le monde se fait un titre de sa ruine pour en être dédommagé par l'État. >

Malgré les récompenses pécuniaires, malgré les gratifications reeues, les officiers de la marine royale étaient talonnés par le besoin d"argent ; de là certaine fâcheuse habitude dont se montrèrent coutumiers beaucoup d'officiers, non des moins nobles, ni des moins bien apparentés. Quand le sort les désignait pour une campagne lointaine, ils embarquaient à leur bord une quantité d'objets de toutes sortes pour les revendre avec bénéfice dans les relâches ; cela s'appelait <i. embarquer une pacotille ». L'auteur du Matelot politique s'écrie à ce propos : <t Devrait-on voir des officiers de vaisseau déclamer contre le commerce et ne pas rougir d'être porteurs de pacotilles! Gomment allier cet acte de roture avec un ton de noblesse? » Peut-être, après tout, ces messieurs prenaient-ils à la lettre l'édit rendu en 16G9 sous l'inspiration de Colbert, et décidant que « commerce de mer ne faisait point déroger à la noblesse T> ? Peut-être aussi se croyaient-ils peu coupables d'imiter l'exemple du gouvernement de leur pays, qui se livrait lui-même à une audacieuse contrebande de piastres et de lingots d'or dans le port de Cadix*? Quoi qu'il en soit, ces goûts mercantiles faisaient le plus

1. Mémoires du duc des Cars, vol. I, p. 80. « Etait-ce un procédé noble de la part du roi d'envoyer des bâtiments à lui dans les ports de Sa Majesté Catholique avec l'ordre d'j recevoir toutes les piastres, tous les lingots d'or que les négociants y feraient porter par des contrebandiers ? Les négociants ne s'en tenaient pas là, ils nous offraient de passer nous-mêmes des lingots en remettant au porteur le bénéfice accordé au contrebandier. Un ministre de la marine eût-il jamais dû exposer des gentilshommes, des officiers à l'appùt d'un lucre aussi bas? »

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mauvais effet; les négociants jaloux et lésés dans leurs affaires s'en expliquaient librement; ils laissaient entendre des choses désobligeantes sur le compte des officiers. Lorsqu'en 1779, une escadre fut organisée sous le commandement du chevalier de Ternay, pour aller aux Indes, le bruit se répandit qu'il avait mis de la pacotille sur ses vaisseaux'. Il s'en disculpa avec énergie : <i Un homme vertueux, dit-il, ne devient pas tout d'un coup un pacotilleur honteux. » Mais il ne put se porter caution des officiers du Sévère, l'un de ses navires en armement à Lorient : « Je n'ai pas la certitude qu'ils n'aient rien embarqué, mais mon projet était de faire tout confisquer en arrivant à l'ile de France au profit du roi. i Les ministres s'émurent de ce brocantage indigne d'officiers -. Les ordonnances de 1786 du maréchal de Castries continrent nombre d'articles prohibant ce trafic illicite ; un paragraphe surtout est formel : « Défend Sa Majesté au commandant de recevoir sur son bord aucune marchandise à moins d'y être autorisé par des ordres supérieurs ; de

1. Quand on avait armé à Toulon, en 1750, l'escadre de M. de la Clue « les officiers s'occupanl davantage de faire quelques pacotilles ne restaient pointa leur bord pour contenir quelques matelots qui désertaient ". Brun. Guerres maritimes, p. 40i.

2. Voici au surplus des instructions remises à un commandant : ■< Sa Majesté ordonne très expressément de tenir la main à ce qu'il ne soit chargé d'autres effets que ceux qui concernent l'armement et de veiller également à ce qu'il ne soit embarqué aucune marchandise ni denrée de commerce. Elle lui défend en même temps de faire et de souffrir qu'il soit fait par les ofliciers et gens de l'équipage aucun commerce directement ou indirectement. C'est un article qui exige la plus grande attention de sa part et Sa Majesté le rendrait personnellement responsable de tout ce qui pourrait se passer à cet égard de contraire à ses intentions. >■ {Archives de la marine.) Instructions au sieur Begon, commandant le Bossigno'.. 1774.

se mêler directement ni indirectement d'aucun commerce, ni de souffrir qu'il en soit fait à peine de cassation et de dix ans de prison. » Pour justifier la sévérité de ces mesures répressives, les abus devaient être bien criants. Le désintéressement, il faut l'avouer, n'était pas alors au nombre des vertus militaires. A Toulon, en 178o, la municipalité ayant frappé d'un droit d'octroi le vin destiné aux officiers, qui précédemment entrait en franchise, le grand corps protesta et se plaignit que les autorités de la ville voulussent « restreindre les privilèges des ofticiers, au lieu de leur donner encore plus d'étendue ». Ne vous hâtez pas cependant de taxer de petitesse d'esprit ce souci de mêler l'honneur à l'intérêt; songez d'abord à la différence des temps, des idées et des milieux. Avant de condamner les mœurs, n'oubliez pas que les règlements eux-mêmes consacraient des pratiques qui nous paraissent choquantes aujourd'hui, comme celle d'attribuer au chef d'étatmajor des escadres le produit des peaux de bœufs servant à l'alimentation des équipages. Les escadres de vingt ou même de trente navires' n'étant pas alors une rareté, on peut estimer le profit que leurs majors devaient retirer de la vente des peaux des animaux mangés à bord. « M. de Granchain, dit son panégyriste, était rentré dans son domaine seigneurial avec un accroissement très considérable de sa fortune, car à sa charge

i. D'Orvilliers en 1779 avait 32 vaisseaux sons ses ordres; de Grasse, parti de Brest en 1781 avec 21 vaisseaux, en eut plus tard 38 sous son commandement. Le chevalier de Ternay, dont il est question plus haut, avait une escadre de 40 bâtiments montés par 6.00Ù hommes,

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de major de l'escadre de MM. de Ternay et de Barras, étaient attachés de grands profits. Toutes les peaux des bœufs abattus lui appartenaient; c'était la source principale des capitaux qu'il avait rapportés avec lui *. » Si de tels bénéfices étaient licites pour les chefs des escadres, il est difficile de reprocher aux officiers d'avoir cherché à se procurer d'autres profits que leur solde. Gardez votre sévérité pour certains commandants de l'escadre de l'Inde, pendant la guerre de 1778, qui ne craignirent point de faire passer le soin de leur intérêt avant celui de leur pays ^ ; mais excusez leurs collègues, coupables seulement d'avoir voulu arrondir leurs revenus. « On ne pouvait avoir bon air sans un peu de fortune, dit M"^" de Genlis. »

S'il ne faut point juger les hommes d'une époque avec les idées d'un autre temps, il convient aussi de mettre en lumière tout ce qui peut les absoudre. Or sait-on quelle situation le gouvernement royal faisait à ceux qui le servaient ? Les payait-il régulièrement ? Leur versait-il exactement la solde promise ? Hélas non ! La disette des caisses de l'Etat s'y opposait. On était contraint de donner aux officiers de simples acomptes que, pour comble, on espaçait irrégulièrement, si bien qu'il

1. Un ordre du roi, en date du 7 janvier 1780, proscrivit ce bénéfice des majors.

2. Dès leur arrivée à l'ile de France, ils s'y étaient rendus acquéreurs de propriétés, que l'inaction de leur premier chef, le chevalier d'Orves, leur avait permis de surveiller à loisjr. Eloignés de leurs exploitations par les croisières de Suffren sur les cèles de l'Inde, ils en conçnrent du dépit et si plus tard ils montrèrent de la mauvaise volonté, « on ne soupçonna pas leur bravoure, mais on en conclut qu'ils désiraient des avaries pour forcer l'escadre à se réfugier à l'ile de France ». Essais historiques du chevalier de la Serre, p. 271-273.

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leur était dû plusieurs mois, quelquefois même des années entières de leurs appointements. Sous la régence, il fallut prolonger de trois mois en trois mois, pendant six ans la surséance qui leur était accordée pour le paiement de leurs dettes. « Un de mes étonnements, écrit M. de Yauvré en 1716 ', est de voir la constance des officiers de tous rangs et comment ils peuvent subsister. Mgr le comte de Toulouse, M. le maréchal d'Estrées et nous, ne cessons de représenter leur triste situation, mais quelque pitié qu'elle fasse à M. le duc d'Orléans, nous voyons qu'il est dans l'impossibilité d'y remédier. » Ces représentations sur le non-paiement des soldes se reproduisirent sans cesse pendant tout le cours du siècle et le gouvernement demeura impuissant à changer les choses ; pour toute réponse il invoquait « le malheur des temps » . C'est un refrain qui ne variait pas. En vain les ministres étaient-ils animés des meilleures intentions, la pénurie des fonds paralysait leur bonne volonté et le trésor était toujours en retard vis-à-vis des officiers. On leur délivrait des créances sur l'Etat qui se négociaient avec 40 ouoO, parfois 72 pour 100 de perte ; un jour même on remit sous le sceau du secret à un officier, qui criait misère, 2.000 livres en marchandises de l'arsenal à valoir sur ses appointements. Ni M. de Rouillé, ni Choiseul, venus au ministère avec le désir de changer cette situation déplorable, ne purent y parvenir, et M. de Gueudreville, intendant à Toulon en 1770, écrivait à son frère, le ministre de

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