Intendanl de Toulon
Boynes : « Nous sommes dans la plus grande détresse ; il est dû aux officiers neuf mois de l'année dernière et six mois de celle-ci, ils sont réduits aux expédients les plus désagréables et les plus ruineux. » Longtemps après cette lettre, dans les derniers jours de l'ancien régime, les intendants faisaient encore le plus triste tableau de la position des officiers. Celui de Rochefort écrivait le 28 juin 1788 : « Je vous épargne le détail fastidieux de l'àpreté révoltante, des instances outrées de la plupart des officiers pour être payés de ce qui peut leur être dû. Ce sont des assauts journaliers à soutenir. » De Toulon les mêmes doléances étaient répétées au même moment, presque dans les mômes termes : « S'il ne m'arrive point d'argent, disait Malouet, je serai obligé de me soustraire moi-même aux demandes et aux plaintes dont je suis assailli*. » A Brest le mal était aussi grand : « Votre lettre précédente ne me laissait pas encore sans quelque espérance de secours, la dernière la détruit absolument et notre détresse nous effraie. Le comte d'Hector (le commandant de la marine ) la trouve aussi pénible pour lui que pour moi : il lui répugne de vouloir forcer des officiers à payer leurs dettes lorsqu'ils lui répondent qu'ils auraient payé si le roi les payait ^. »
Les malheureux officiers, dont beaucoup étaient nés sans biens, se voyaient donc réduits aux abois. Victimes du désarroi des finances, ils me semblent bien excu-
i. Lettre au ministre du 27 septembre 1788. {Archives de la marine.) 2. Lettre au ministre du 30 avril 1788. {Archives de la marine.)
sables d'avoir contracté certaines habitudes mercantiles. Il est beau de servir pour l'honneur, mais la faim qui, dit-on, fait sortir le loup du bois, peut contraindre les gens les plus dignes et les plus nobles à trafiquer de leur métier.
L'inexactitude apportée dans le paiement de la solde rendait la vie matérielle singulièrement difficile au personnel de la marine royale. Les officiers achetaient tout à crédit et beaucoup d'entre eux avaient de grosses dettes, dont ils ne pouvaient pas s'acquitter. Aux créanciers, qui se plaignaient, les aristocrates du grand corps ripostaient sur un ton plus que méprisant. L'un d'eux, par exemple, M. de Nieul, commandant de la marine à Toulon, ne comptait pas les dettes des élèves envers les maîtres de café, « étant bon, disait-il, que ces gens-là perdent quelquefois ». Mais ces gens-là ne se laissaient point toujours faire : de là des querelles, des disputes, où les plus ardents mettaient l'épée à la main, avec d'autant plus de sans-gêne qu'ils se sentaient tacitement approuvés par leurs supérieurs hiérarchiques. Cette humeur batailleuse ne se manifestait pas seulement à propos des règlements de comptes avec les commerçants : à Toulon et à Rochefort les gardes de la marine étaient d'une turbulence telle que personne dans la ville n'était à l'abri de leurs fantaisies. Les chefs réprimaient mollement ces écarts de jeunesse qui, toutefois, n'excluaient ni les habitudes de travail, ni le désir de s'instruire.
Le goût des études scientifiques vivement encouragé, sous la Régence, par M. de Maurepas, était allé se déve-
loppant sous ses successeurs. Liuactiou imposée aux officiers, par suite de l'amoindrissement du rùle de la marine, leur avait créé des loisirs qu'ils avaient employés à accroître leurs connaissances théoriques. C'est ainsi que le règne de Louis XV, si désastreux d'autre part, fut celui où la science nautique fît le plus de progrès. A côté de Bernouilli, de Bouguer, et de Bordé de la Yillehuet qui écrivirent des Traitée du navire, Duhamel publia ses ouvrages sur les cordages et sur les bois, M. de Moroges posa les éléments d'une Tactique Navale. C'est l'époque où Lalande, Clairaut et d'Alembert travaillèrent aux tables de la Connaissance des temps pour le plus grand profit des navigateurs ; où les horlogers Leroi et Berthoud perfectionnèrent la montre marine, inventée en 1730 par l'anglais Ilarrisson. Fleurieu fit un voyage dans l'Atlantique * et y démontra victorieusement le parti qu'on pouvait tirer du chronomètre, en même temps que Lacaille dressait son premier catalogue d'étoiles. Bientôt après, Borda inventa son cercle à réflexion. La navigation astronomique, la seule exacte et sûre, ne date réellement que du milieu duxvni^ siècle, où elle a détrôné la navigation, dite par l'estime si souvent sujette à des erreurs dangereuses. Une association connue sous le nom iï Académie Royale de Marine, prit une très grande part à ce progrès. Fondée à Brest en 17o2, elle vit ses membres dispersés
1. A bord (le \'his. en 17(18 et 1700. Deux ans plus lard, la frégate lu Flore fut armée pour entreprendre un voyage scientilique, qui dura du 2 décembre 1771 au 8 octobre 177^. L'.\cadémie des sciences désigna Borda pour embarquer sur la Flore. En 1770. nouveau voyage scientifique conlic à la Boussole, placée sous le conimaudcnient de Borda.
L'OFFICIER i07
parla guerre de Sept ans ; réorganisée en 17G9, elle reeiit les encouragements de l'Etat, « afin d'éclairer la pratique de la navigation en la soumettant à l'épreuve d'une théorie rigoureuse, de rechercher les moyens de perfectionner l'art nautique et plus encore les sources d'où dérivent ces moyens ». Les officiers qui en firent partie, de Chabert, de Marguerie, Thévenard, de Granchain, etc., comptèrent parmi les savants *. Leurs mémoires, leurs discussions, leurs livres élargissaient le champ des connaissances nautiques, tandis que les expéditions scientifiques se multipliaient, les unes conduisant le Père la Feuillée aux îles Canaries ou La Condamine et Bouguer au Pérou, les autres entraînant les Surville, les Bougainville, les Kerguelen dans les pays inconnus des océans inexplorés ^.
Les officiers de Louis XVI bénéficièrent des connaissances théoriques acquises par leurs devanciers et continuèrent leur tradition ; mais l'étude des sciences exactes ne les absorba pas tout entiers. Déjà, depuis Choiseul, on faisait une large place à la pratique dans les études des gardes de la marine, et les officiers s'y
1. Elle comprenait en 178'J, 10 académiciens honoraires, 9 associés, 24 ordinaires, 2 vétérans, 13 adjoints, 23 correspondants, soit 81 membres ; on y comptait des oHiciers de marine, des intendants, des abbés, 1 chanoine, des mathématiciens, des médecins, I liislorien, 1 physicien, des liydrojçraphes. Elle a brillé d"un si vil' éclat que les membres de l'Académie des sciences briguèrent l'honneur de lui être associés et que même, en 1771, les deux compagnies furent alliliées. (Doneaud. Bévue maritime, 1872.)
2. Les esprits éclairés du xvni'" siècle s'intéressaient aux voyages. Labbc Galiani écrit de Xaples à M""^ d'Kpinay le 20 octobre 1771 : « Je lis Bougainville à force et j'entends mieux le ta'iti que le patois marin. » Dans une autre lettre de 1772, adressée à Diderot, il parle de \oyages et de géographie à propos de l'Histoire des voyages de l'abbé Prévost. Ailleurs il demande a M™" d'Epinay de lui procurer le voyage des Danois en Arabie. (Lettre du 13 décembre 1772.)
adonnaient d'eux-mêmes, sentant bien que cette pratique avait été trop négligée dans le passé et que l'abandon où on l'avait tenue avait eu les plus funestes conséquences. Par cette nouvelle orientation de l'activité du personnel, l'allure de la marine s'était complètement modifiée en quelques années. Le temps n'était plus où un auteur pouvait écrire : i La plupart des officiers de la marine française regardent l'art des manœuvres comme inutile pour eux, et faite pour la marine du second ordre, qu'on appelle la marine bleue. Comme ils sont fait pour commander, ils donnent tout à la théorie et laissent la pratique au matelot qui, par état, est obligé de l'apprendre*. » Depuis l'ordonnance de 1765, « les officiers commandent eux-mêmes la manœuvre, le maître ne faisant que répéter le commandement- ». Ils ne se contentent plus, comme le permettait l'ordonnance de 1689 « d'être pi'éseiits h toutes les manœuvres qui se feront pendant leur quart et d'empêcher le bruit et la confusion », ils ne doivent quitter le pont sous aucun prétexte pendant leur quart, même pour faire le point ou prendre leurs repas'. Le pilote, sur qui tout reposait jadis dans la conduite du navire, a perdu peu à peu de son importance, il n'est plus chargé que de surveiller la route et les signaux, il est devenu ce qu'il est resté depuis : le timonier en chef. Si naguère encore les commandants sollicitaient l'em-
1. Château veroa. Le Matelot pratique, 1765. i. Ordonnance de l'tio, titre VII, art. 70.
3. « Les odiciers n'étaient alors que des quartiers-maîtres destines à encour.iger les matelots, à faire ce que les maîtres commandaient. i
barquemeiit d'ofiiciers bleus sur leur vaisseau, afin de profiter des connaissances qu'ils avaient acquises en courant les mers sur les navires marchands, aujourd'hui il n'en est plus ainsi. C'était déjà, dans l'escadre de d'Estaing aux Antilles, un continuel sujet de raillerie de voir l'amiral obligé de s'en remettre à la sagacité ot au savoir d'un capitaine marchand de Saint-Malo, qu'il avait mis à son bord comme coadjuteur ou conseiller. On n'admet plus quun officier ignore une branche quelconque de son métier. Les gardes-marine ne rougissent plus « de porter la main au gouvernail », et, devenus lieutenants ou capitaines de vaisseau, ils sont à même de se passer de ces anciens capitaines de commerce ou de ces bas-officiers qu'ils traitent par ailleurs si dédaigneusement. Un écrivain le leur a dit : « Soyez vos premiers pilotes et vos maîtres ; si la gloire vous est chère, apprenez du moins à l'acquérir; votre vie n'est-elle pas d'un assez grand prix pour que vous preniez la peine de l'assurer? Est-il un dépôt plus sacré que l'intérêt de l'Etat? Pourquoi donc avez-vous la faiblesse de le confier? C'est l'art de manoeuvrer qui fait le grand homme de mer^ » Les officiers ont écouté cet avis ; ils ont fait plus, ils ont senti quelle humiliation c'était pour eux de se trouver dans la dépendance d'un subalterne, et ils ont résolument appris tout ce que le métier exigeait de savoir pratique. L'ordonnance de 1786 fait peser sur eux tout le poids du service abord. Sur un navire, les officiers de quart