Le Matelot politique, p. oO
MARINE ROVAI.r. . 7
sont au nombre de quatre, et ils ont, en outre, le soin de ce qu'on appelle des détails : l'un est chargé de l'artillerie, l'autre de la manœuvre, de la voilure, le troisième de la coque, le quatrième des vivres et en même temps des observations et de tout ce qui concerne le pilotage. Les capitaines ne le cèdent en rien à leurt» officiers. Ils ont, eux aussi, cultivé avec ardeur les différentes connaissances nécessaires au marin, en particulier l'art de la manœuvre. Beaucoup y excellent. Les escadres d'évolutions, armées presque tous les ans. pendant quelques mois, depuis le milieu du xvni" siècle, ont grandement contribué à cet heureux résultat. Aussi en i778, quand la guerre éclate, les commandants sont à la hauteur de leur mission, et, dans le procès fait à Tamiral Keppel pour n'avoir point battu notre escadre à Ouessant, les Anglais déposent « qu'ils étaient loin de s'attendre avoir les Français manœuvrer avec autant d'aisance, de fermeté et de talents maritimes qu'ils en ont montré ».
A cette haute valeur professionnelle, les officiers ajoutent-ils le saint respect de la discipline, qui fait la force des flottes et des armées? On a souvent affii'mé que non. Je montrerai plus tard combien cette affirmation est exagérée. Pour frondeurs qu'ils paraissent, messieurs du grand corps ne méritent pas le reproche d'être insubordonnés ou même insoumis. La vérité très franche est qu'ils comprennent mal les règles étroites qu'impose la servitude de leur état, ils ont une certaine indépendance d'allures, ils manquent, en un mot, d'esprit militaire. Dieu me garde de les absoudre t
Mais je ne puis oublier qu'ils sont les contemporains de ce prince de Ligne, au dire duquel il est aussi à « la mode de désobéir sous Louis XVI que d'obéir sous Louis XIY ». 11^ ont. par exemple, de la répugnance à s'astreindre au port de l'uniforme qui leur est prescrit. Les règlements multiplient les rappels à cette obligation, en détendant de faire aucun changement ni à l'habit de drap bleu de roi doublé de serge écarlate, ni à la veste et culotte écarlate ; peine perdue M Certains officiers, enclins à la coquetterie, ajoutent à leurs vêtements mille agréments de fantaisie, qui ne peuvent convenir à la tenue militaire. Parfois c'est le contraire de la coquetterie qu'il faut réprimer. « Suffren. dit un de ses biographes, se tenait hors des grandes occasions en corps de chemise que recouvrait une veste de coton légère qu'il ne boutonnait jamais. Sa coiffure habituelle était un chapeau de feutre gris à larges bords, qui lui avait été donné par son frère l'évêque de Nevers, et qu'il ne quittait point dans les combats'. » Si le chef illustre de l'escadre de l'Inde se contentait de ce costume, les officiers ne devaient pas se croire bien coupables en ne s'habillant pas strictement suivant l'ordonnance ^
1. Beaucoup d'officiers Toyaient dans l'uniforme une livrée et se refusaient à l'endosser. Essai sur la marine, par le chevalier de ***, i7S2.
-, Histoire du bailli de Suffren, par Cunat, p. 330.
3. « L'iiabit que l'on appelle le grand uniforme est trop beau et trop cher; il y a beaucoup d'officiers qui ont vieilli dans le corps sans jamais l'avoir fait faire. Cette profusion de galons d'or est une suite de cet esprit de magnificence que Louis XIV a porté dans toutes les institutions. Je voudrais qu'on en diminuât beaucoup le galon. » Essai sur la marine, par le chevalier de ***, p. 43,
Que cette indépendance d'allures ne cause pas trop d'alarmes. Si elle prend des proportions inquiétantes pour la bonne marche du service, il ne dépendra que du ministre et de son énergie de la faire disparaître. Elle a dailleurs Tavantage de développer lesprit dïnitialive chez les officiers. Ce ne sont pas seulement les grands chefs d'escadre, comme les SuiTren ou les d'Estaing, qui ne se croient pas obligés de se conformer aux instructions du ministre, lorsqu'ils jugent ces instructions contraires aux intérêts de la France ' , ce sont les simples officiers qui, dans les circonstances les plus ordinaires du service, savent prendre sur eux telle décision nécessaire et en assumer l'entière responsabilité -.
L'esprit de corps était porté dans la marine à un point extrême et, comme il arrive souvent, cette précieuse qualité dégénérait, par son excès même, en un fâcheux esprit de coterie. Gentilshommes très imbus de leurs privilèges, membres d'un corps fermé, messieurs « de Tépée » tenaient en médiocre considération quiconque n'était pas des leurs. Les officiers d'administration, dédaigneusement appelés officiers o de plume », étaient particulièrement en butte à la hauteur
1. En ITSi!. . les dépêches du ministre ordonnaient au comm.indeurde retourner à l'ile de France et de n'eu repartir qu'avec des renforts qui devaient accompagner ou suivre M. de liussy. Si la France n'eut eu qu'un homme ordinaire â la tête de son armée navale, c'en était fait des possessions de nos alliés dans cette partie du monde et jamais la France n'eut pu y recouvrir un pouce de terrain. Un autre chef eût gémi sur la faute qu'on lui faisait commettre, mais il eût obéi pour ne pas assumer sur lui la responsabilité des événements, Sufl'ren resta cependant. " Histoire du bailli de Sufl'ren. par Cunat, p. 145.
2. Le commandant de la marine à 'foulon, arme de lui-même, sans prendre l'avis du ministre, une frégate de 20 canons, pour riposter aux insultes de corsaires barbarcsques établis sur nos côtes. (Lettre du ministre, du 2 juillet ITHfi. Archives de la viariiie.)
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des militaires. Sortis pour la plupart dos classes bourgeoises ou roturières, les pauvres « plumitifs » étaient jugés très audacieux d'aspirer à quelques honneurs ou prérogatives. De là, entre les deux corps de l'épée et de la plume, un état continuel d'hostilité. Loin de détruire cet antagonisme, les ministres l'entretenaient au contraire, en faisant varier les règlements au gré des influences qu'ils subissaient à tel ou tel moment. Choiseul mit par exemple l'administration dans une certaine dépendance des officiers militaires et la plume se trouva lésée; de Boynes voulut rétablir l'équilibre en fortifiant la plume au détriment de l'épée et ce fut lépée qui protesta jusqu'à ce que M. de Sartine changea encore l'organisation. . . La lutte entre les deux corps était ainsi ranimée sans cesse, et l'abîme qui les sé|)arait se creusait chaque jour'. Il y avait parfois sans doute quelque tort à l'actif des officiers d'administration, mais ce tort consistait moins dans un défaut d'accomplissement de leurs devoirs que dans l'imprudence qu'ils avaient de blesser l'amour-propre des ufdciers militaires. Quand un jour ils s'avisèrent de Vduloir porter l'épée et de remplacer leur uniforme gris de fer par une tenue bleu de roi, couleur du grand corps, celui-ci faillit se lever en masse : c'était attenter à ses prérogatives. Les épées furent tirées de part et d'autre, à la suite de disputes et d'altercations. Les jeunes gens étaient, cela va sans dire, les plus animés, les plus avides de bataille ; mais les chefs, malgré leur