L'Obsercatew anglais, 1777, t. l
3. (1 C'est surtout à Toulon que l'on trouve de ces officiers plus justes et plus \éritablemenl sensés, c'est une justice que l'on doit à ce déparlement; on y rencontre plus d'honnêteté et de politesse, plus de cette urbanité qui distingue la nation française. » Essai sur la marine, par le chevalier de ***, p. 12.
L'OFFICIER ll.j
tenant de vaisseau de Granchain, écrire à un de ses collègues en 1780 : « Tu me dis que tu entends vanter les capacités et les belles actions des officiers auxiliaires, je croyais que cet absurde enthousiasme n'existait que dans les villes de commerce. Au surplus, tu peux répondre aux partisans aveugles des auxiliaires que pas une des actions éclatantes de la guerre n'a été faite par eux et que même, dans le petit nombre de bâtiments qu'ils commandent, il n'y en a pas encore un seul qui se soit battu sérieusement. » Paroles injustes qui reflètent bien l'opinion des officiers rouges et qui se trouvent pourtant démenties par les faits. Dans le célèbre combat de la Belle-Poule, les officiers auxiliaires Damard et Sébire, s'étaient comportés avec toute la bravoure et le sang-froid des militaires les plus aguerris. Plus tard, dans l'Inde, au combat du 6 juillet 178fî, ce furent deux officiers bleus. Dieu et Rosbo, qui, à bord du Sévère, s'élancèrent sur la dunette pour sommer leur commandant de rehisser le pavillon lâchement amené dans une minute de faiblesse ^ C'est un bleu, ce capitaine Granière, commandant le transport les Deux-Amis, qui se défendit à portée de pistolet contre la frégate anglaise la Sea-horse et força celle-ci à se retirer, tandis qu'une corvette la Pourvoyeuse, commandée par un officier rouge assistait à ce haut fait d'armes sans y prendre part^. C'est encore
1. Le commandant du Sévère, de Cillart, fut démonté pai- Sutfren.
■i. C'est à cet é\cnemcnt fùclieux et à d'autres analogues, que les cahiers du tiers état de Vannes faisaient allusion quand ils émettaient le vœu sui\ant : « En temps de guerre on fera toujours convoyer les flottes de commerce de prcféreuce
IIC) LA MAlilNE ROYALE EN 1789
un bleu, ce capitaine de brûlot, Trublet de Villejégu, qui, second du vaisseau le Flamand, le 20 juin 1783 au combat de Goudelour, remplaça son commandant tué dès le premier feu et étonna SufTren par sa hardiesse et ses brillantes manœuvres. Ils méritaient mieux que du dédain ces hommes qui avaient guerroyé pendant cinq ans sur les vaisseaux du roi et qui se nommaient Le Joille, Bompard, Ganteaume, Lhermitte, Linois. Lucas, Motard, etc. Ils se tiennent encoi'e à l'écart, modestes et résignés comme des gens dont l'avenir est borné, «mais bientôt le flot de la révolution les soulèvera avec tant d'autres, Voltaire et les encyclopédistes, les droits de l'homme surtout, rapportés du nouveau monde, leur frayeront le chemin des plus hauts grades de la marine * » et ils s'y montreront aussi vaillants, aussi habiles que les meilleurs des marins de l'ancien régime.
La bravoure n'était pas tout leur mérite : très dévoués, très attachés à leurs devoirs, ils étaient souvent de parfaits serviteurs du pays. Leur éducation péchait-elle en quelques points? manquaient-ils de cette distinction de manières, qui rend le commerce des hommes agréable? n'avaient-ils pas toute l'élégance des gens de Cour? Cela se peut. Toutefois ne doit-on pas
par des officiers venus de la marine niarcliande. » Un commentateur des cahiers de 1789, ajoute cette réflexion : » On poussait si loin le dédain pour le commerce, que souvent, à plaisir, on laissait prendre ses bâtiments. » (Grille. AI eyno ires pour servir à l'introduction de la Révolution, 1825.) Cf. un passage de Haynal dau^ son livre des Révolution); en Amérique : <i Oflîciers de marine, dit-il, vous vou> croyez avilis, de protéger, d'escorter le commerce. Apprenez que la gloire de conserver vaut mieux que celle de détruire I Dans l'antique Rome, etc.. » 1. Jurien de la Gravière. L'amiral Baudin, p. 2i.
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généraliser et imputer à tous les travers dune minorité'. i\e croyez pas que tous ces officiers fussent des hommes du commun. Dans une liste de iOT noms dauxiliaires, ayant mérité par leurs services d'être promus en 178G au grade de sous-lieutenant de vaisseau, je relève 53 officiers à particule, et parmi les o4 autres sans particule, je trouve des fils d'officiers dont l'éducation ne devait pas trop, sans doute, laissera désirer. L'esprit de caste aveuglait donc le grand corps, quand il afTectait une si dédaigneuse indifférence vis-à-vis de ceux qui ne provenaient pas de la pépinière aristocratique des gardes ou des élèves de la marine.
En supprimant, par ses ordonnances de 178G, les grades intermédiaires de la petite marine des bleus, en englobant dans une hiérarchie unique tous les officiers appelés à servir sur les vaisseaux du roi, le maréchal de Castries devait-il réussir à faire cesser l'antagonisme qui, de tout temps, avait divisé le corps en deux tronçons opposés 1 1l est difficile de le croire. Les prescriptions les plus sages, les règlements les mieux inspirés ne peuvent rien contre les préjugés. Ils ne déracinent pas dans le fond des cœurs ce qui s'y est implanté dès le berceau, ce qui s'y est développé avec
1 . 1. On a afl'ectc de se plaindre bien liant de la grossièreté, de l'ignorance ou de la bassesse de quelques-uns, on s'écrie que c'est prostituer l'uniforme de la marine, que de le faire porter à plusieurs d'entre eux, qui le déshonorent, on trouve désagréable d'être obligé d'admettre à sa table des hommes sans naissance et sans éducation. Mais à qui doit-on s'en prendre '? Aux chefs mêmes de la marine, qui ne mettent pas assez de discernement dans leur choix. En associant tant de gens au stérile honneur de porter l'épaulette, il ne fallait pas laisser entièrement aux commissaires des classes, le choix des sujets dont le gouvernement voulait augmenter la marine. » Essai sur la marine, p. 07.
làge. Les jeunes gentilshommes, que leurs familles destinaient à la marine, s'étaient accoutumés de bonne heure à se regarder comme des privilégiés. Devenus officiers, ils voyaient la confirmation de leur situation à part; aucune ordonnance ne pouvait les faire revenir sur Topinion qu'ils avaient d'eux-mêmes. A la vérité, force leur était d'admettre qu'un sous-lieutenant de vaisseau était du grand corps, puisque les ordonnances royales en avaient décidé ainsi ; mais le moyen de les obliger à entretenir avec ce sous-lieutenant les relations cordiales qu'on doit avoir avec un de ses pairs? Les questions de sentiment ne se tranchent ni par des lois ni par des décrets. Il faudra une Révolution pour que la hauteur des rouges épargne l'amour-propre des bleus. Les uns ont été élèves de la marine, les autres seulement volontaires, les uns sont devenus lieutenants d'emblée, les autres n'ont obtenu que le grade de souslieutenant ; à défaut d"autre cause, cette différence d'origine suffirait pour continuer le partage de la marine en deux clans rivaux, sinon ennemis. On ne saurait s'en étonner. Chaque homme vit avec son siècle : les officiers rouges étaient du leur en se montrant jaloux de leurs privilèges, en se croyant d'une autre essence que les officiers bleus.
Aussi bien je me demande si, dans le fond de leur âme, les officiers de naissance bourgeoise souffraient autant qu'on nous le donne à croire d'une inégalité de condition vieille comme le monde, inégalité qu'ils avaient toujours connue, avec laquelle leurs pères avaient vécu, dans laquelle eux-mêmes avaient grandi?
Je sais bien que, le 10 août 1789, des sous-lieutenants de vaisseau adressèrent à l'Assemblée nationale un mémoire pour obtenir la réforme des ordonnances qui ne leur facilitaient pas assez franchement l'accès des hauts grades, mais je sais aussi que, le 13 octobre de l'année suivante, d'autres sous-lieutenants se réunirent à Brest pour protester dans une adresse à la Nation contre l'esprit de révolte et faire entendre le <£ langage de l'honneur, de la discipline et de la conciliation ». Je crois simplement qu'il y avait chez quelques-uns d'entre eux des jalousies concentrées, des vanités non satisfaites. Il en existe partout et souvent de fort inattendues. Les infortunés sous-lieutenants ne tardèrent pas à s'en apercevoir. Ils eurent bientôt, eux aussi, à souffrir de rancunes égalitaires et furent dénoncés, à leur tour, comme privilégiés par les maîtres d'équipage et les •officiers du commerce, qui n'hésitaient pas à se reconiaaître dignes pour le moins du grade d'amiral. On est toujours le « privilégié » de quelqu'un.
J'en ai fini avec les officiers de la marine royale du temps de Louis XVI. Leurs défauts ne doivent pas faire oublier leurs grandes, leurs solides, leurs belles qualités. Il faut porter à leur actif l'effort considérable qu'ils ont accompli pour relever la marine de l'abaissement où leurs devanciers du règne fatal de Louis XV l'avaient laissé tomber. Leur goût des études scientifiques, leurs exploits de la guerre d'Amérique peuvent leur faire pardonner un esprit trop exclusif et un caractère trop hautain. Quand un corps d'officiers a, dans l'espace de quelques années, mis en lumière des
noms comme ceux de SulTreu, de Guicheu.de d'Albert, de La Clochetcrie, de du Couëdic. de Grimoard, de du Rumain, de Tilly et de tant d'autres, ce corps a droit à la considération, à la reconnaissance de la postérité. En France, la bravoure fait passer sur bien des torts. Un romancier, appartenant à une famille de marins, a fait des officiers de l'ancien régime ce portrait pittoresque 1 : « Ces gentilshommes allaient au feu comme ils seraient allés au bal ; ils faisaient toilette pour cela: ils mitraillaient l'ennemi avec tout plein de coquetterie et l'abordaient l'épée à la main avec un savoir-vivre rempli d'élégance et de bon goût. p]t, au fait, quand ils tiraient leur lame bleue et or de son brillant étui de velours brodé, l'Anglais sentait pardieu bien ! qu'elle était d'aussi bonne trempe que si elle fut sortie toute rouillée d'un vilain fourreau de fer rouillé. Allez, croyezmoi, dans un jour de bataille ou dans une nuit de tempête, les talons rouges se tenaient tout aussi fermes gur le couronnement splendide du Sceptre ou dn Royal- Louis, que se tinrent plus tard les sabots sur la dunette fangeuse du Ça-Ira ou du Sans-Culotte. »