CHAPITRE VII
J'ai montré précédemmeii.t combien était dur pour Ifs marins le régime de recrutement qui les enchaînait à l'Etat pendant toute la durée de leur vie active : je vais suivre maintenant le matelot au port de guerre, où il embarque, puis sur le navire qu'il monte, c'està-dire dans sa vie de chaque jour; je veux connaître ses habitudes, ses dispositions d'esprit, ses satisfactions, ainsi que ses peines; et je crains que celles-ci soient nombreuses, depuis que j'ai vu l'intendant de Toulon, le très judicieux et très réfléchi Malouet, jeter ce cri d'alarme : « Tout éloigne les gens de mer du service des vaisseaux du roi. »
Pauvre matelot 1 certain jour il a été levé par le commissaire des classes pour le service de l'Etat et bientôt après, quittant femme, enfants, famille, il est parti pour Toulon, Brest ou Rochefort. Manquant d'argent pour accomplir ce voyage, car il a laissé aux siens les faibles avances qu'il a reçues ; mal vu dans les villages et paroisses de l'intérieur qu'il traverse,
OÙ marin est synonyme de forban; ('pié et traqué par la maréchaussée qui le sait très porté à la désertion, il arrive à destination exténué, misérable, dégoûté de son sort et se présente au bureau de l'intendant, pareil à un vagabond sans feu ni lieu. Beaucoup arrivent « tout nus, ayant en route vendu leurs nippes pour vivre ; après avoir demandé l'aumône ». Parfois il en est « qui meurent de faim sur les chemins* ». 11 faut attendre la venue aux afl'aires du maréchal de Castries et son ordonnance de 1784, pour que la « conduite » des matelots soit assurée dans des conditions convenables. Depuis lors, ils ne sacheminent plus vers les ports qu'à petites journées de six lieues et par groupes peu nombreux, que dirige un officier marinier, ou un ancien matelot compris dans la levée : en route ils sont payés sur le pied de quatre sous par lieue, tous les trois ou quatre jours ils se reposent, ils sont logés par billets chez les habitants, et les officiers municipaux ont à leur fournir les voitures, chevaux, bêtes de trait ou de charge nécessaires au transport de leurs bagages. Mesures bienveillantes, capables de rassurer le futur marin du roi sur le sort qui l'attend.
C'est encore au maréchal de Castries que le matelot est redevable d'une meilleure existence dans le port où on le garde, en attendant l'heure de l'embarquement. Jusqu'à son ministère, personne ne s'était avisé de donner un logement aux hommes des classes réunis au port, après leur levée. Il était simple cependant de
1. Lelti'C de l'inteudant de Toulon, 1745. {Archives de la marine.)
leur affecter des navires désarmés, au lieu de les laisser demeurer dans des maisons particulières, où ils dépensaient plus que les seize sous par jour qui leur étaient alloués, où d'ailleurs des hôtes et hôtesses sans scrupules les exploitaient de mille manières K Un règlement de 178G se préoccupa pour la première fois de casernes à construire à terre en y annexant, suivant le cas, des vaisseaux en rade ^. Dès lors le personnel inférieur fut logé et nourri, ce qui lui permettait de distraire de sa solde un peu d'argent pour sa famille.
Après quelques semaines de séjour dans la caserne, venait enfin le jour de l'embarquement. Depuis le milieu du siècle, le matelot se voyait à bord entouré de plus de soins. Il était attaché à une escouade que commandait un officier, ayant pour devoir de s'occuper des hommes, de leur bien-être combiné avec les nécessités du service et de la discipline. Dans les courts armements des époques antérieures, les rapports de l'officier et du matelot pouvaient être rares: mais les navigations augmentant de durée, la bonne tenue de l'équipage demandait à être suivie de plus près que par le passé.
Chose étrange, on ne s'est soucié que très tard de
1. Lettre du niarcclial, datée du S avril ITSo : <i J'ai reconnu combien il ■serait utile de rassembler et de réunir les matelots levés pour le service du roi, a mesure qu'ils arrivent dans les quartiers, dans les ports, en attendant le moment oii ils peuvent être embarqués. Ils sont actuellement obligés de se loger dans des maisons particulières où ils éprouvent souvent des vexations de la part de leurs hôtes et hôtesses et sont exposés à faire des dépenses. Les matelots se trouvant dispersés, la désertion est difficile à prévenir. On pourrait suppléer au défaut des casernes en logeant des matelots dans des vaisseaux. »