Premier règlement joint aux ordonnances de
iloiiner un uniforme au matelot. On veillait, bien t-nlendu, à ce qu'il eût des effets en nombre suffisant pour la durée de la campagne, mais ces effets n'étaient point d'un modèle déterminé : on lui prescrivait, par exemple, d'avoir six chemises, deux culottes, un chal>eau rond en forme de toque, des bas et des souliers, un hamac et un sac en cuir pour renfermer toutes ses a hardes » et on laissait le reste de son costume à sa volonté. C'est seulement vers la fin de 1786 que le ministre écrivit dans les ports : « Les hardes que l'on fournira aux équipages seront conformes tant en espèces qu'en couleurs, il vous en sera adressé incessamment des modèles'. » Aucun signe distinctif ne différenciait les gradés : ceux de la manœuvre se reconnaissaient aux sifflets dont ils étaient porteurs, mais les autres restaient confondus avec la masse de l'équipage. Certains commandants avaient pour habitude d'habiller les maîtres du bord à leur livrée ; d'autres se contentaient de leur faire porter, en sautoir, un large baudrier orné d'une plaque d'argent armoriée à leur blason -. La question de costume est certes de minime importance ; on peut supposer qu'un gabier ne perd rien de sa valeur s'il monte dans la mâture avec un vêtement de telle ou telle couleur; notre esprit cependant conçoit mal une réunion d'hommes soumis à une règle militaire et habillés suivant leur fantaisie. Il faut voir dans cette lacune des règlements autre chose
1. Letlre de la Cour, du 15 novembre 17SC. (Archives de la mai'ine.) ". Cf. Liberge de Granchain , par A. Bouclon. p. .382.
i|uun oubli. Le matelot des anciennes classes ne faisait que passer dans la marine royale, c'était un homme emprunté h la marine marchande, qui accomplissait, naguère encore, de bien courts séjours au service de l'Etat : la pensée d'une tenue uniforme est le corollaire de l'idée de permanence d'une troupe. Cette idée faisant défaut, les règlements se bornaient à prescrire les objets indispensables aux matelots pour assurer leur propreté personnelle et par suite leur hygiène.
L"hygiène des matelots ! Il avait fallu de longues années et de cruelles expériences, souvent renouvelées, |)Our attirer sur elle l'attention qu'elle méritait. Sous Louis XIV, même sous Louis XY, un navire était un loyer permanent d'épidémie ; les maladies « portaient la désolation dans les équipages sans que les précautions les plus élémentaires fussent prises pour les prévenir ' ». Le défaut de ventilation des cales et des fauxponts, l'habitude de ne donner pour deux hommes i[u"un seul hamac, dans lequel chacun couchait à tour de rôle, le peu de soin accordé à la tenue, les mauvaises installations des infirmeries du bord, l'usage des futailles en bois pour conserver l'eau douce ^, tout contribuait à rendre les navires malsains. La maladie la plus commune était le scorbut, qui se gagnait par
1. Le matelot politique, p. 97. Voir Mémoires de Séjour, t. 1, p. 14" : « No ministres étaient à cet égard dans la plus fatale incurie. >>
2. Le comte de Ségur revenant en France après la guerre d'Amérique, vante, il son débarquement « l'absence de celle eau fétide qui. pendant une longue iia\igation, peut seule étancher notre soif eu révoltant nos sens ». Mémoires l.l,p. le':.
i26 LA MARINE ROYALE EN 178'J
labus des salaisons '. Tout navire, au bout de deux ou trois mois de traversée, avait à redouter les ravages affreux de ce mal qui, dans les conditions déplorables où se trouvaient les vaisseaux, prenait très vite un»; tournure épidémiquc et entravait souvent les expéditions.
En 1740. le marquis d'Antin, parti de Brest avec une escadre considérable, se vit bientôt contraint de revenir au port avec ses équipages décimés. En 1747, M. d'Aché se dirigeant vers l'Inde avec neuf bâtiments dut relâcher à Rio des mois entiers pour remettre sur pied ses matelots, minés parle terrible scorbut. Enl7o7, Dubois de la Motte ne put, pour de semblables raisons, poursuivre sa mission en Amérique; il rentra à Brest où il porta la contagion, et la ville perdit plus de 10.000 âmes.
Il ne semble pas que les mesures édictées par Ghoiseul, en 176o, pour assurer la salubrité des vaisseaux aient eu le bon effet qu'on était en droit d'en attendre. Les maladies de tout genre sévissaient violemment à bord des navires et s'y développaient avec une rapidité désespérante. En 1779, la seconde escadre commandée par d'Orvilliers se trouva paralysée par l'envahissement de la petite vérole, compliquée de fièvre putride. En quelques jours 2.o00 hommes avaient été atteints, et quand après trois mois d'absence, l'escadre regagna Brest, les vaisseaux étaient devenus des hôpitaux flot-
1. 8 Je crois avoir pi-oiné que les salaisons sont la principale cause du scoi'but cl des maladies (|ui affligent les matelots. » l'oissouier des Perricres. Ifémoire sur la nourriture des gens de mer, ITTi.
tants'. Remarquez pourtant que cette escadre, armée en avril et mai, n'avait cesse de naviguer sur les côtes de France et qu'elle n'avait battu la mer que pendant la plus belle saison de l'année! Un peu plus tard, en 1782, quand SufTren prit le parti de rester dans les Indes malgré les ordres du ministre, il y était co)itî^ain t SiUiSLni par des raisons militaires que par l'embarras où le mettait l'indisponibilité d'un grand nombre de ses marins : l.oOO d'entre eux, attaqués du scorbut, avaient dû être envoyés à terre pour préserver les autres. Au même moment, la division de M. de Peynier, venant de France, se trouvait obligée de prolonger son séjour au Cap, n'ayant plus assez d'hommes valides pour remettre à la voile. Les escadres opérant aux Antilles n'étaient pas mieux partagées, leurs hôpitaux regorgeaient de malades.
Les gens de mer se préoccupaient, non sans effroi, de l'insalubrité des vaisseaux et des conséquences qui en résultaient. Leurs familles tremblaient de les voir s'embarquer. Quand ils se trouvaient au service, les demandes de renseignements aflluaient au ministère : c'est une mère, une femme, une sœur, qui s'inquiétaient de ne pas avoir reçu des nouvelles de l'absent, qui craignaient pour ses jours, même s'il n'y avait pas eu de combat engagé. « La guerre sur mer, dit Voltaire, est
1. La Ville de Paris qui était armée avec 1.000 ou l.lûO Iiommes, avait oOO malades, l'Auguste, 500, le premier avait perdu 01 hommes, le second 44. A bord de Vlntrépide, 700 hommes d'équipage. 70 claient morts et 529 étaient couchés, à bord du Caton qui ne portait que 500 iiommes d'équipage on comptait 300 malades. Les autres navires avaient une proportion semblable de morts ou de mourants.
plus dangereuse que sur terre, puisque sans combattre on essuie presque toujours les dangers et les extrémités les plus horribles'. » Lisez au surplus cette lettre de SutTren : « Depuis dix mois que je suis parti, j'ai perdu (500 hommes par la maladie aux hôpitaux de Trinquemalé, 800 aux hùjàtaux de Gondelour. tandis que 1.000 hommes ont été tués ou estropiés dans les quatre combats. »
Il y a. certes, des maux qu'il n'est pas donné à l'homme de prévenir: de nos jours les épidémies éclatent et font des milliers de victimes, en dépit des précautions les plus minutieuses et les plus savantes. Mais il clU permis de récriminer contre les chefs de la marine royale, qui. par de coupables négligences, favorisaient sur les navires le développement de la fièvre ou du scorbut. En mars 1780, M. de Sartine est contraint de rappeler à ses subordonnés la nécessité « de faire changer de linge aux malades, qui souvent restent dans une malpropreté qui ne peut qu'aggraver l'état dans lequel ils se trouvent - ». Dans les mésaventures survenues à l'escadre de d'Orvilliers, les chefs n'étaient [)oint à l'abri de tout reproche : le port de Brest ne s'était pas trouvé en mesure de donner les médicaments nécessaires aux navires et quelques-uns de ceux-ci avaient même dû partir sans médecin.
C'est aussi au maréchal de Castries que revient