‹ La marine royale en 1789Chapitre 33 sur 92 · Essai sur la marine-, par le chevalier d'A · texte numérisé non relu

Essai sur la marine-, par le chevalier d'A

2. « Ne pourrait-on pas en effet établir quelques règles particulières, telles que celle de mettre les équipages à la viande fraîche toutes les fois que l'on en aurait l'occasion et qu'on pourrait le faire, avec une légère augmentation de dépense ? Si pour cela il en coûtait plus à l'Etat, il en serait dédommagé par la conservalion d'un plus grand nombre de sujets utiles. » Observations sur les ordonnances de 178tî, p. Sj.

S. Règlement sur l'ordre, la propreté, la salubrité à maintenir sur les vaisseaux, du !"■ janvier 17SU.

Cest encore la préoccupation de la santé des hommes qui fit rayer de la liste des peines habituelles le retranchement de vin '. La mise au pain sec et à l'eau pour huit ou quinze jours était, dans l'ancienne marine, une punition courante : une des ordonnances de 1786 la supprima par ordre de Sa Majesté. La peine des fers qui maintient l'homme par un anneau passé à chaque jambe et l'immobilise, pendant un temps plus ou moins long, fut également condamnée comme nuisible à la « conservation des matelots ». Ce n'est pas, toutefois, que les âmes sensibles de la fin du xvni" siècle aient voulu modifier du tout au tout le dur régime disciplinaire des équipages. Tandis que le comte de Saint- Germain introduisait dans l'armée la peine prussienne des coups de plat de sabre, les règlements de la marine transformaient la punition des fers en coups de corde et réglementaient des châtiments corporels, comme la cale et la bouline. La cale consistait à hisser le délinquant au bout de la grande vergue au moyen d'une corde et à le laisser tomber à la mer en lâchant brusquement la corde: la bouline était plus dure encore, elle obligeait l'homme puni à courir un certain nombre de fois entre une double haie de trente matelots armés de garcettes, qui lui en assénaient des coups sur le dos, tandis qu'il passait devant eux la tête seulement protégée par un panier-. Les règlements de l'ancien

1. <( Les fautes qu'on punissait ci-devant par des retranchements de vin, seron punies par des corvées et augmentation de ser\ice, telles que : redoubler lesjrardes et facUous, gratter le pont, le laver, etc. » ti juillet 17SS. [Archives de la marine.}

2. Ces punitions ont été maintenues par le règlement de 1700, elles ont sub- .sistc jusqu'au milieu de notre siècle.

régime n'étaient pas suspects de « sensiblerie », quand ils édictaient des punitions semblables: étaient-ils bien logiques pourtant de bannir le relranchement de vin et les fers, comme nuisibles à la santé, alors qu'ils conservaient la cale, dont les immersions au cœur de l'hiver ne devaient rien avoir de très hygiénique ?

L'éloignement que les gens de mer manifestaient au .\vni° siècle pour le service du roi ne tenait pas seulement à la crainte des maladies et à la rigueur des punilions'. La faiblesse des salaires y entrait aussi pour <iuelque chose : ces salaires étaient encore en 1789 à peu près tels qu'ils étaient en 1689, malgré que le prix de toutes choses eût presque doubh'. Ou ne donnait au matelot, à son arrivée au service, que 14 livres; plus tard il gagnait 16 livres; sa plus haute paye n'était que de 21 livres. « Comment, dit un contemporain, veut-on qu'il désire de servir? il doit y être d'autant moins porté que d'autre part le commerce lui offre depuis 30 jusqu'à 45 livres. Ne conviendrait-il donc pas de lui accorder une augmentation-. » Ce dernier vœu se retrouve dans les cahiers du tiers état de plusieurs villes. Rennes demande que le matelot soit payé autant qu'au service marchand, Vannes réclame une disposition

I. Les ('quipages anglais i-taieiit soumis à un i-ogime plus rigoureux oucoie que les noires. Eu 1797 une insurreclion générale des marins éclata en Angleterre. Ceux-ci demandaient une ration plus considérable, une distribution plu-; .quitable des parts de prise, la liberté en revenant de la nier d'aller voir leur lamille. 11 est impossible, en effet, de rien imaginer de plus affreux que celte séquestration à laquelle se trouvaient condamnée, pendant des aimées entière?;, la grande majorité des équipages anglais. Jurien de la Cravière, Guerres Maritimes sous la République et l'Empire, vol. I.

i.. Obseroations sur les ordonnances de 1780. p. ^i.

semblable. Il faut, en effet, songer que le marin n'est pas au service dans la même situation que le soldat des troupes de terre. Si celui-ci se contente des 6 sous 8 deniers par jour qu'on lui attribue, parce qu'il est célibataire et qu'il est jeune, tout autre est le sort du marin qui se voit pris par les levées jusqu'à l'âge de soixante ans, qui a une famille à nourrir, des enfants à élever et qui, doté de 21 et même de 24 livres ' par mois, se trouve bien empêché de faire face à ses obligations. Son ambition est d'arriver officier marinier, c'està-dire d'atteindre l'un des quatre grades de quartier-maître, de contremaître, de second et de premiermaître, pour voir sa solde monter alors successivement de 24 jusqu'à 70 livres avec des suppléments (jui, suivant le rang des vaisseaux, sont de 6 à 10 livres. Les commandants, qui, quoi qu'on en dise, ne regardent pas tous « l'homme de mer comme un sauvage fait pour servir à leurs besoins ^ » , usent et abusent du droit de conférer de l'avancement, afin d'améliorer le sort de ceux qui servent sous leurs ordres ^ : à la longue ils finiraient par ne plus disposer que de gradés pour composer leurs équipages ^, et le ministre est un jour obligé

1. Ceux qui étant classés depuis et ayant soixante mois de navigation à TEtat, n auront pas été faits officiers mariniers, seront déclarés matelots vétérans à -J.i livres par mois.

'i. Mot injuste du Matelot politique.

3. Les commandants n'avaient eu d'autres moyens de récompenser leurs équipages que ces promotions multipliées. Les payes des matelots étaient si cliélives que, pour peu qu'on leur voulût du bien, il fallait les faire officiers mariniers. Hruu. Guerres maritimes, t. Il, p. 92. — Voir aussi une lettre de Lamottel'iquet où il était dit en parlant des matelots : « Celte classe d'hommes a bien besoin d'encouragement et de récompense. »

4. En 1784 on compte, dans le département de Provence, 3.936 officiers ma-

.M.iRINE ROY.\LE. 8

de prescrire de n'avoir, dans les classes, qu'un nombre de bas officiers égal au huitième de celui des matelots '. Il s'en faut pourtant que la paye des maîtres soit très rémunératrice; le Conseil de marine du port de Toulon en écrit à la Cour en 178.j : « La nécessité de les augmenter de salaire est démontrée par l'usage où sont les maîtres de donner trop souvent à leurs enfants un autre état que celui de marin. Cet éloignement vient de la modicité de leur traitement (jui n'offre point l'appât du bien-être certain, de ce que, pendant la paix, ils sont réduits dans les ports à une paye de journalier insuffisante pour l'entretien de leur famille, et enfin, de cette opinion qui a pris naissance dans des temps de calamité où les payements n'étaient pas faits avec exactitude, que le service est plutôt un obstacle qu'un moyen de fortune -. »

Le Conseil du port de Toulon a mis le doigt sur la plaie : l'inexactitude des payements. Au surplus, ce Conseil ne doit rien apprendre au ministre, dont la religion est éclairée depuis longtemps sur la difficulté qu'éprouve l'Etat à satisfaire à ses engagements. Il y a, je l'ai dit, un refrain continuel dans la correspondance administrative, une phrase que l'on retrouve presque à chaque page : l'argent manque, les payements sont différés, envoyez-nous des fonds ! On remplirait un volume à vouloir citer toutes les demandes d'argent

riniers sur 12.352 liommes efl'ectifs ; le seul ciiiailier de Toulon en coutieiil 1.200 sur 2.UU0 Inscrits.

1. Lettre du .Minisire. Janvier 1785. {Archives de la Marine.)

2. Observations du Conseil de Marine. {Archives de la Marine.)

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adressées par les intendants des ports pour combler les arriérés. Les ministres ne sont pas insensibles à ces demandes réitérées, qui parfois deviennent des supplications; mais que peuvent-ils faire en présence de la tlélresse du trésor? L'habitude est prise de ne donner que des acomptes, les officiers sont les premiers servis parce qu'ils sont les plus forts créanciers*, en sorte que les matelots, malgré leurs réclamations, se trouvent sacritîés. Comme le règlement prescrit de ne verser au marin en campagne qu'un mois sur trois, les hommes ont, au désarmement, des sommes relativement considérables à toucher: mais l'état de pénurie des finances ne permet jamais de les acquitter régulièrement. Parfois les retards des paiements ont atteint des délais inouïs. Les équipages partis avec d'Estaing pour l'Amérique, en 1778, trouvent les caisses absolument vides à leur retour. En 1780, Malouet écrit : t Je pense qu'il serait juste de solder les équipages de l'escadre de M. le comte d'Estaing de ce qu'il leur revient de leur campagne. » Un an après, le l*^"" février 1781, ces pauvres gens n'ont encore rien reçu! Nouvelle lettre de Malouet : « Il est vrai que les équipages de M. le comte d'Estaing qui ont désarmé en 1779 n'ont pas encore été payés des salaires qui leur restent dus de cette campagne. Je n'ai pas pu, non plus, faire face aux payements des équipages des bâtiments du roi désarmés en ce port l'année dernière qui n'ont rern que des acomptes. Je vous supplie d'en ordonnancer les fonds

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