Lettre du i" février 1781. [Archives de la Marine
un capitaine l'enrôle à la pêche ou au long cours: mais sa famille qui, pendant la durée de son service, n'a touché à la caisse des gens de mer qu'une délégation égale au tiers de ses appointements de marin, sa famille, dis-je, a dès longtemps escompté ce reliquat des salaires. Cette obole ne venant plus, la femme et les enfants sont réduits à la misère, personne ne veut plus leur faire crédit; les bouchers, les boulangers leur refusent du pain, comme cela se voit à Toulon, à Martigues, à la Ciotat, à Bayonne, partout enfin où vivent les familles des marins. Songez d'ailleurs à ce que la délégation, dont je viens de parler, procure à ces familles : le tiers des salaires du mari, soit 16 à iL{ livres par trimestre! Songez en outre que, par suite de dispositions administratives, on ne peut rien recevoir au I pays » que six mois après le départ du matelot, car son équipement, qui se monte à environ 00 livres, absorbe au delà des salaires des trois premiers mois.
La voilà donc la vraie raison « qui éloigne du service du roi » : c'est la misère où ce service jette celui qu'il prend, misère qui reviendra par intervalles, à ehacjue nouvelle levée, jusqu'à ce que Thomme ait atteint soixante ans! « Ce service ne présente pour tout attrait que des dangers de toute espèce et des fatigues bien mal récompensées. De là vient qu'il n'est regardé que comme un joug tyrannique auquel on s'efforce de se soustraire. » Je ne m'étonne plus de voir les gens de mer fuir loin de leur foyer, à l'approche d'une levée; je ne suis plus surpris de les voir tout
quitter pour aller s'établir hors de leur patrie, hors de l'atteinte du syndic ou du commissaire des classes. Je comprends pourquoi les marins désertent en si grand nombre *.
L'Etat avait pourtant pris soin d'assurer aux gens de mer des ressources pour leur vieillesse. On connaît l'institution faite par Golbert de la Caisse des invalides de la mari7ie, « afin que les marins invalides puissent jouir de leurs travaux et passer le reste de leurs jours dans la tranquillité - ». Cette caisse s'alimentait des retenues de quatre deniers ^ par livre exercées sur les salaires des matelots, sur leurs payes des vaisseaux marchands, sur toutes les dépenses de la marine^.
Cette institution méritoire, qui a survécu à tous nos bouleversements, sert encore les retraites de nos marins ^. Avec les fonds de cette caisse, des pensions dites demi-soldes étaient accordées aux gens de mer et aux ouvriers âgés de plus de soixante ans, ou hors d'état de servir par suite de blessures, d'infirmités. Les blessures reçues au service ou dans un combat donnaient
1. Sur 3.737 hommes portes perdus par le département de Provence pendant la guerre d'Amérique, on comptait 1.084 morts et 2.033 déserteurs.
2. Louis XIV' avait eu d'abord l'intention de fonder des asiles pour les marins. Par un édil daté de Nancy on 1673, Sa Majesté ordonna que deux hôpitaux seraient créés, l'un à Rochefort, l'autre à Toulon pour « recevoir, nourrir et entretenir les officiers mariniers, matelots et soldats qui, après avoir été estropiés sur les armées navales ne pourraient plus servir à aucune fonction «.
En 1706, il fut contraint de renoncer a construire ces asiles, et, en 1709, il y suppléa par des pensions. La création de l'hôtel des Invalides est de 1674.