CHAPITRE PREMIER
En 1786, on avait fixé l'effectif de la marine royale à 81 vaisseaux, 81 frégates, autant de corvettes, 40 flûtes ' et gabares, soit un total de 283 navires de toutes tailles, non compris les pontons, chalands, barques, chaloupes et autres petites embarcations nécessaires pour le service des ports.
Cet effectif n"était pas atteint en 1789. On lit en effet dans un mémoire adressé au roi, le 14 décembre 1788, par le ministre de la marine, les remarques suivantes : « Votre Majesté a décidé que les sept neuvièmes seulement, c'est-à dire soixante-trois vaisseaux, autant de frégates et corvettes, seraient prêtes à tenir la mer, que le reste n'existerait qu'en approvisionnement pour ainsi dire, et qu'il y aurait dans nos magasins les matériaux suffisants pour construire et armer le supplé-
I. La flùle était un bâtiment de charge, très peu armé, chez qui la vitesse était sacrifice à la solidité.
ment au premier signal de guerre. La première partie de ces vues se trouvera incessament remplie.
« On compte dans nos ports G4 vaisseaux de ligne flottant, dont 7 requerraient un travail de quelques mois pour être armés, ayant été lancés cette année et exigeant d'être finis sur l'eau. J'en puis dire autant des frégates dont 14 portent du calibre 18, 45 du 1:2 et 5 n'ont que du 8.
c Les corvettes et avisos à flot ne montent qu'au nombre de 4o, mais un supplément de bâtiments de ce genre pourrait être facilement construit dans des ports de commerce si la guerre se déclarait. On y trouverait même des ressources pour les bois et agrès nécessaires à une telle espèce de navires.
« Nous n'avons que 31 flûtes ou gabares à la mer. Mais V. M. peut se dispenser, pendant la paix, d'en compléter le nombre, d'après le parti que des vues d'économie ont fait adopter de confier à des bâtiments de commerce les transports de vivres, approvisionnements, munitions demandés par nos colonies ou nos stations. »
En résumé la marine comptait à flot en 1789 : 64 vaisseaux, 64 frégates, 4o corvettes, 31 flûtes, en tout :214 navires portant ensemble 13.310 canons.
Les rôles des Classes des gens de nier portaient 7o.000 matelots. Ces inscrits 7naritimes se divisaient en 8.773 capitaines, maîtres et pilotes, 14.24o officiersmariniers, 48.717 matelots et 8.454 novices, tous navigateurs de profession, pêcheurs, bateliers, caboteurs; leur principale fonction à bord était de manœuvrer les
voiles et de travailler au gréement; les exigences militaires du navire ne les regardaient qu'indirectement, le service du canon étant fait par un corps spécial dénommé « corps des canonniers matelots ' » qui se montait à 3.8:27 hommes, y compris 4 compagnies, à 100 hommes chacune, d'apprentis-canonniers. Enfin I.OTo officiers des divers grades formaient l'état-major de la marine royale.
Indépendamment de ces effectifs relevant du ministère de la marine il était embarqué, mais pour le temps de guerre seulement -, une garnison d'infanterie de l'armée de terre, avec la charge du service de la mousqueterie. Cette garnison atteignait pour les besoins de la flotte actuelle le chiffre de 14.000 soldats.
A la flotte de haut bord qui a été énumérée plus haut, il faut joindre les galères, au nombre de cinq seulement, que nous avions encore dans la Méditerranée. Depuis 1749 le corps des galères était réuni à la marine' ; jusque-là il avait été un corps distinct ayant son autonomie et ses privilèges, prisés très haut par les officiers, tous d'excellente noblesse qui y servaient^. Une ordonnance du 3 septembre 1748 avait porté le coup mortel à cette petite tribu aristocratique, en supprimant les charges de général et de lieutenant général
1 . H faut entendre par là que les canonniers-matelots étaient les chefs de pièce, les pointeurs ; mais les servants, ceux qui faisaient force de bras pour la manoeuvre des canons étaient pris parmi le reste de l'équipage.
2. Règlement du 1^'' janvier 17SG sur les états-majors et équipages. 'i. Il avait été créé en 1410.
i. Les officiers des galères étaient de meilleure noblesse que les officiers de la marine à voiles. Quand les deux corps furent fondus en un seul, en i749, les officiers des galères furent scandalisés de la fusion qu'ils allaient subir.
des galères et en versant les officiers dans les rangs do la marine, à la date de leur brevet. En même temps, l'arsenal particulier de Marseille avait été fermé et ses navires adjoints au port de Toulon. Un pieux souvenir du passé, et non plus les nécessités de la guerre navale, faisait conserver ces débris d'une marine qui avait eu ■ses jours de grandeur. Je ne les mentionne que pour mémoire '.
En cette même année 1789, notre infatigable ennemie, î'Angleterre, pouvait mettre en ligne 118 vaisseaux de 100 à 60 canons, G9 frégates de 44 à 32 canons, 51 frégates portant moins de 30 bouches à feu, 124 autres bâtiments de toute taille, cutters, sloops, brûlots, soit 362 navires avec 100.000 matelots pour les monter et 12.000 canons pour les armer. C'est en vain qu'elle a pu subir des échecs au cours de la guerre de l'Indépendance américaine ; elle les a oubliés et elle a réparé les dommages que lui ont causé ces revers de la fortune. Depuis 1782 le second Pitt est au ministère, il a pacifié l'Inde, il a reconquis diplomatiquement et commercialement les Etats-Unis, il a apaisé l'Irlande, il a enfin enlevé la Hollande à notre protection, pour en faire de nouveau un satellite de la poli tique britannique. Or, le concours n'est pas à dédaigner pour l'Angleterre, d'une nation essentiellement maritime comme la Hollande, qui compte dans ses ports 4i vaisseaux de 74 à
I. Eu 1762, le ministre manifesta que riiiteiition du roi clait âe ne plus construire de nouvelles galères ; que seulemenl un meltrail en étal celles de Marseille dont on pourrait tirer quelques services. L'arsenal de Marseille fut définitivement fermé et vendu en 1780.
lyl canons, 43 frégates de 40 à 24 canons et environ 100 autres bâtiments armés de 2.300 bouches à feu et équipés de lo.OOO matelots.
Si l'Angleterre avait su se gagner des alliances, la France, il faut le dire, ne lui cédait en rien sous ce rapport. « Jamais, dit Albert Duruy*, elle n'avait été mieux partagée, jamais sa force offensive et défensive n'avait été mieux appuyée. Par le traité de 1736, elle avait mis dans son jeu lune des quatre grandes puissances, l'Autriche, et s'était assurée de son concours en cas de guerre continentale, concours qui entraînait celui de la Toscane. D'un autre côté par le Pacte de famille elle tenait l'Espagne, Parme et Naples, par les mariages du comte de Provence et du comte d'Artois avec des princesses de Savoie et de Sardaigne. ■>
L'aide de l'Espagne dans une guerre maritime eût été précieuse. Samarine comptait 72 vaisseaux de ligne de 112 à 38 canons, 41 frégates et 109 bâtiments de toute grandeur, le tout armé de 10.000 canons avec 30.000 matelots et de bons officiers, que nos chefs avaient pu apprécier lors de la guerre d'Amérique^. La Toscane, qui sous le règne des Médicis avait eu une marine redoutable, ne possédait plus alors, en fait de force navale, que 3 frégates, dont deux étaient cédées par elle à l'Empereur, pour lui permet Irc de faire exercer la surveillance sur la cote de la province Littorale. L'appoint
2. (( Ouoique l'Espagne ail généralement mis de la lenteur dans ses opérations (delà guerre d'Amérique, où elle fut notre alliéei, elle a été une alliée sincère; ses officiers ont montre des connaissances, des talents et toujours un bon esprit.» [Essais sur la ynarine, du chevalier de la Serre, p. 279.)
maritime que nous aurait donné l'alliance avec la maison d'Autriche n'était donc pas considérable, mais celui du royaume de Naples eût été plus important, car il nous aurait adjoint 10 vaisseaux de ligne, portant depuis 74 jusqu'à oO canons, 10 frégates et 12 chebecs : le tout armé de 1.000 canons. Il n'y avait, il est vrai, qu'un noyau d'équipage ' pour amariner cette flotte, mais les caboteurs siciliens étaient nombreux, actifs et laborieux, ils auraient pu devenir à l'occasion de solides matelots de guerre. Quant au concours du roi de Sardaigne, il aurait été nul en cas de guerre navale, ainsi d'ailleurs qu'en témoigne le tableau de la situation maritime du royaume fait par un contemporain, piémontais lui-même. « Il y a, dit-il, quelques ports en Sardaigne dont on pourrait sans doute tirer parti, si on ne le fait pas c'est apparemment parce que la cour de Turin n'a pas de goût pour la marine. G'est-àtort, ajoute-t-il, qu'on l'accuse dans un journal d'avoir des frégates : elle entretient, habille et nourrit des officiers de vaisseau; cela, je pense, doit suffire. Pourquoi la cour de Turin entretient-elle des consuls? L'Europe sait bien que la Sardaigne est une île et que Nice est un port de mer; mais elle sait aussi que les rois de Savoie n'ont point de marine -. »
1. « Ces forces, importantes, au premier abord, n'en ont jamais imposé aux ennemis de l'Etat : 600 matelots, 300 canonniers et 200 soldats, voilà à quoi se réduit celte marine si vantée. Mais les deux Siciles ont cinquante et un mille hommes employés au service de la marine marchande, d'après les informations les plus exactes. Ce ne sont donc pas les hommes qui manquent : les matelots siciliens sont d'ailleurs actifs, souples, laborieux et très sobres. ■ Mémoirex secrets sur les cours d'Italie, par Gozani, 1788.
2. Etat mOral, physique et politique de la Savoie. Auteur anonyme, 1789.
L'Europe de nos jours et la France en particulier savent que la cour de Turin, devenue la cour de Rome, « a du goût pour la marine »,que si elle entretient encore des officiers de vaisseau, elle leur donne de superbes navires à monter et que les rois de Savoie, devenus les rois d'Italie, sont très fiers, presque trop fiers, de leur jeune flotte de guerre...
Les marines secondaires, qui, en 1780, avaient formé contre l'envahissante et omnipotente Angleterre la coalition connue sous le nom de neutralité armée, possédaient en 1789 des forces respectables. Le Danemark avait 38 vaisseaux, 20 frégates et GO bâtiments plus petits; la Suède comptait 27 vaisseaux, 12 frégates et 40 petits navires ; la Russie, y compris ses forces sur la mer Noire, pouvait mettre en ligne G7 vaisseaux de 110 à G6 canons, 36 frégates de 44 à 28 canons. Après avoir cité les forces navales de la Russie, il convient de mentionner celles du Portugal qui, déjà jointes à la neutralité armée depuis 1782, venaient de s'allier à la cour du Nord par un traité de commerce, au grand déplaisir de la jalouse et intéressée nation anglaise. On pouvait estimer les forces portugaises à 10 vaisseaux de ligne de 80 à 58 canons outre 14 frégates de 44 à 30 canons et 20 autres bâtiments de différentes grandeurs.
Pour terminer cette revue des marines européennes en 1789, il faut parler encore de la flotte de la République de Venise et des forces de l'empire Ottoman. Celui-ci était en guerre avec la Russie qui se plaignait de l'inexacte exécution des deux traités de 1774 et 1783, lui garantissant la libre navigation de la mer Noire.
Los Russes avaient eu d'abord l'avantage, mais depuis un an les Turcs forçaient leurs adversaires à rester dans leurs ports, tandis qu'ils tenaient la mer en vainqueurs, libres de faire circuler 30 vaisseaux de 74 à 50 canons, 50 frégates de 50 à 10 canons montés par 50,000 matelots. Ils avaient encore à leur disposition 100 galiotes de toutes grandeurs et un nombre considérable d'autres navires recrutés chez les puissances barbarcsques. Depuis que la marine de Gênes, déchu?' de son ancienne splendeur du \xi^ siècle, ne se livrait plus qu'aux paisibles occupations du cabotage, il ne restait plus dans la péninsule, comme marine en grand renom, que celle de la République de Venise. A la veille de la Révolution française, les forces de cette ancienne et vaillante marine consistaient en 80 navires : 10 vaisseaux portant depuis 88 jusqu'à 50 canons, 10 frégates bien armées, 58 galères, galiotes, chebecs, le tout en parfait état et monté en temps de paix par 1:2 à 14.000 matelots. En temps de guerre, Venise pouvait mettre en mer une flotte de 25 à 30 vaisseaux de ligne et elle avait 30.000 matelots tout prêts pour les équiper et les mener au combat.
Tel est, d'après des sources autorisées, l'effectif des flottes de guerre des différentes nations européennes en 1789. La marine de Louis XVI y occupe un rang des plus honorables, étant placée immédiatement après l'Angleterre, qui tient la tête. Si la France n'a pas autant de vaisseaux de ligne ou de frégates que sa rivale, elle marche de pair avec elle pour le nombre de bâtiments légers. Enfin, précieuse ressource, une diplo-
matie prévoyante a su grouper autour du trône des États, dont deux au moins, l'Espagne et les Siciles, ont des marines importantes.
L'armée, de son côté, était nombreuse, disciplinée et bien entretenue ; elle aussi aurait pu bénéficier de ces alliances sagement combinées. L'état des forces du royaume était d'autant meilleur que six années de paix venaient de succéder à une guerre heureuse, entreprise loin de notre territoire et de nos frontières ; et bien que les finances ne fussent pas prospères, des esprits éclairés, comme le comte de Ségur, reconnaissaient que « tout alors paraissait propre à inspirer au gouvernement une sécurité parfaite ».