CHAPITRE II
Pour former les officiers de vaisseau, Golbert avait institué les compagnies des Gardes de la Marine, où les jeunes gentilshommes de seize à vingt ans étaient reçus au bon plaisir du roi et sans examen. La seule condition à remplir pour l'admission était d'appartenir à la noblesse i. Ces compagnies, au nombre de trois, avaient leur siège dans chacun des ports de Brest, de Rochefort, et Toulon. Les jeunes gardes, logés en ville chez des particuliers, y étaient l'objet d'une surveillance étroite de la part de l'autorité maritime ; chaque jour ils se réunissaient dans l'arsenal : le matin pour entendre la messe et assister aux cours d'écriture, de dessin, d'anglais et d'hydrographie, puis de danse et d'escrime, le soir, pour apprendre l'exercice du mousquet, du canon et les évolutions militaires. Des maîtres de navi-
1. Ordonnance de 1C89. Quand Louis XIV conféra à son fils, le duc de Vermandois, la charge d'amiral de France, il décida que tous les officiers qui serviraient auprès de ce prince seraient gentilsliomnies.
gation, de manœuvre et de cauonnage les initiaient aux éléments des connaissances nautiques, tandis que les sciences exactes leur étaient enseignées par des professeurs hydrographes dont plusieurs, comme les Jésuites Laval et Chatelard, et le mathématicien Bezout, ont écrit des traités qui ne sont pas sans valeur. Après un an de séjour à terre dans les compagnies, les gardes pouvaient embarquer. A bord, ils suivaient chaque jour des cours de pilotage et des exercices de canon et de manœuvres, ils s'adonnaient, en un mot, à la pratique de leur métier. En 17 IG. une compagnie spéciale dite des Gardes du pavillon de l'amiral, ou simplement des Gardes du pavillon, avait été créée pour être attachée à la personne de l'amiral de France et des viceamiraux '. Elle se composait de quatre-vingts jeunes gens, des plus nobles parmi les gardes ordinaires et avait l'inconvénient d'occasionner une sélection inutile dans un corps déjà imbu de mille préjugés.
Dès le milieu du xvni'' siècle l'institution des gardes était condamnée. La détresse des ports, l'abandon de la marine sous Louis XV, avaient peu à peu ralenti le zèle de ces jeunes gens pour une carrière qui ne leur offrait aucune perspective brillante. Les chefs se plaignaient souvent de leur indiscipline et de leur incapa-
1. <■ Les fondions de ces gardes sont de servir dans les ports et à la mer près de la personne de l'amiral de France et pour servir aussi sous ses ordres sur les ]irincipaux vaisseaux de guerre tant au Levant rju'au Ponant ; faire la garde à la porle de sa chambre sur mer et à son appartement sur terre et le suivre quand il sort. Le détachement qui est embarqué avec le vice-amiral en doit faire autant à la porte de sa chambre sur mer et dans son appartement sur terre, quand l'amiral n'y est pas. » Ecac de la France, t. 111, f*aris, iT3G.
citr. Les ministres Choiseul et de Boynes *, essayèrent tour à tour de modifier le système de leur éducation» mais ce fut sans succès appréciables -. L'organisation était peut-être vicieuse dans son fonctionnement, elle l'était surtout dans son principe même ; elle avait le tort d'introduire et d'entretenir parmi les officiers de la marine un esprit orgueilleux, frondeur, exclusif; lai faute en revenaitsans doute à l'état social du royaume, mais l'opinion publique, déjà influencée par l'esprit réformateur du temps, se prononçait contre l'existence des compagnies des gardes du pavillon et des gardes de la marine *. Aussi quand le maréchal de Castries vint au pouvoir, il ne put que prononcer leur suppression définitive.
Le l^"" janvier 1786, il institua pour les remplacer les Elèves de la Marine. Ceux-ci, admis après examen entre l'âge de treize et de quinze ans, étaient d'abord élèves de troisième classe et répartis im-
1. M. de Boynes avait fondé en 1773 l'école de marine du Havre, qui devalb recevoir quatre-vingts jeunes gentilshommes do quatorze ans pour les préparée â l'examen d'entrée dans le corps des gardes de la marine. Cette école fut supprimée par Sartines, le 2 mars 177o.
2. Un mémoire de Bezout, examinateur des gardes, rédigé en 1771, dit « Les campagnes de mer interrompaient le cours des éludes et le plus grand nombre des gardes restait dans l'ignorance à tous égards. » Même après plusieurs années ils étaient fort médiocres car u la satiété des mêmes études et des mêmes exercices devenait un poison «.
3. I' L'esprit d'indépendance, de contrariété, d'égo'isme qui semble distinguer depuis longtemps les différentes classes du corps de la marine, qui est si opposé au bien du service du roi, prend certainement naissance dans les compagnies degardes de la marine et du pavillon ; ils le perpétuent en le portant avec eux danstous les grades. L'expérience journalière et la voix publique annoncent assez clairement que ce désordre subsistera tant qu'on n'aura pas le courage d'en attaquerla source connue et de la tarir pour toujours. » Mémoire du 27 septembre 1774,. cité par M. Jal, et attribué par lui à Truguet, premier commis de la marine.
médiatement clans les escadres entretenues aux trois ports de guerre, où ils touchaient un traitement de 300 livres par au. Ils recevaient, dès leur arrivée au port, leur première instruction pratique sur une corvette spécialement armée dans ce but, à bord de laquelle ils remplissaient l'office de matelots '. Après quatre mois passés sur la corvette et quatre autres mois passés sur les vaisseaux des escadres à faire œuvre de leurs mains et de leurs bras, ils devenaient élèves de deuxième classe. En cette qualité, ils touchaient une solde de 400 livres et devaient reprendre la suite de leurs cours théoriques dans des écoles établies à terre aux arsenaux maritimes, écoles dirigées par un capitaine de vaisseau et pourvues de cinq maîtres de manoeuvre, de navigation, d'artillerie, de construction de dessin et de tactique navale. Après trois années de navigation et des épreuves satisfaisantes, subies en présence du Conseil de marine, les élèves de deuxième classe étaient nommés à la première, aux appointements de cinq cents livres. A partir de ce moment leur instruction était considérée comme terminée ^ ; ils devenaient à bord les auxiliaires des officiers, avec autorité sur le reste de l'équipage : il ne leur restait plus qu'à réunir six ans
1. 11 Ils n'y auront de commandement sur aucun homme de Téquipage ; ilsferont le quart comme les matelots, seront exerces à monter dans les hunes, aui barres de perroquets et sur les vergues, etc.. ■■ (Ordonnance de 1786.)
2. L'instruction pratique donnée sur une corvelte spéciale était très approuvée des contemporains. < M. le baron de Suzanetqui a commandé celle corvette dansla rade de Brest, conséquemment bien en état d'en juger l'efTet, a toujours assuréque les élèves qui avaient été une saison à bord de cette corvelte, étaient infiniment plus instruits que ceux qu'il voyait désarmer des vaisseaux de guerre aprèsune campagne beaucoup plus longue. » (Le chevalier de la Serre, Essais^ p. 311.)
de mer pour être nommés lieutenants de vaisseau, le grade d'enseigne étant supprimé depuis 178G.
Le système d'éducation était donc entièrement renouvelé. Jusqu'alors on s'était borné à donner aux gardes les principes théoriques de la science nautique, leur laissant le soin de glaner eux-mêmes sur leur route les éléments de la pratique. M. de Castries, au contraire, voulait faire de ses élèves des marins avant tout et, dans ce but, il les recevait assez instruits déjà pour pouvoir les tenir pendant quelque temps à l'étude de la pratique, d'abord comme matelots et ensuite comme élèves : comme matelots sur la corvette école et sur les navires armés, afin de leur apprendre le métier; comme élèves, avec des attributions tellement bien conçues qu'elles leur ont été conservées jusqu'à ce jour'.
Une autre innovation était due encore au maréchal de Castries. Il avait décidé de recevoir dans certains collèges les fils de gentilshommes âgés de douze à treize ans, qui se destinaient à la marine. Les collèges choisis furent ceux de Vannes et d'Âlais dont les évêques diocésains restaient les hauts directeurs ^. On y admeltai de préférence les enfants ou proches parents des officiers de marine et particulièrement de ceux tués ou blessés grièvement en service. Le roi payait la pension ; l'habillement et l'entretien restaient seuls à la charge
1. De Crisenoy. Les écoles navales et les officiers de vaisseau. {Revue maritime, 1864.)
2. Uu professeur de navigation est noninic au collège d'Alais pour les clèvos de la marine, la dépêche ministérielle du 21 décembre 1786 qui en fait mention, porte : " Il sera mis en fonctions par M. l'évèque diocésain, de qui il recevra les ordres et instructions. » (Archives de la marine.)
des familles. Quant à l'enseignement, il portait sur les connaissances exigées pour l'admission dans le corps des élèves de la marine *, et ces jeunes gens, véritables boursiers de l'Etat, se trouvaient ainsi préparés dans d'excellentes conditions à l'examen qui leur ouvrait la carrière de leur choix -.
Le nombre des élèves, joint à celui des jeunes gens entretenus dans les collèges, était fixé à 360. Nul ne pouvait prétendre à une place d'élève de marine s'il ne fournissait des preuves de noblesse, ou s'il n'était fils ou petit-fils soit d'officiers, soit de chevaliers de Saint-Louis. Il existait, en conséquence, au ministère de la marine un «. commissaire pour certifier à Sa Majesté la noblesse des prétendants aux places d'élèves ». L'emploi était tenu en 1789 par un conseiller en la cour des Aides, le sieur Chérin, qui ajoutait à son titre celui de généalogiste des ordres du roi.
Mais à la différence de ce qui se passait dans l'armée où depuis une ordonnance de 1781 ^, tout candidat
1. Savoir : rarillinictique et la géométrie, les principes de uavigalion et ceux de mécanique, la physique, l'histoire navale, la grammaire française. Le latin était banni (décision du 23 décembre 178G;. {Archives de la marine.)
2. Il y avait à la création, 38 élèves à Vannes et ~11 à Alais. Il semble toutefois que les enfants appelés à Vannes ou à Alais n'étaient pas fort bien choisis. Voici ce que dit à leur sujet le sieur Verlac, professeur au collège de Vannes : « Les uns savent à peine lire et écrire, et en général les élèves sont pour la plupart des sujets dont les parents ne pouvaient rien faire chez eux. » (Archices de la marine.)
3. Dans ses Mémoires, le comte de Ségur s'étend sur cette ordonnance. Il tient à défendre son père du reproche d'avoir accru les avantages de la noblesse relativement à l'entrée dans l'armée : « Mon père excepta de l'obligation des preuves prescrites, les fils de chevalier de Saint-Louis et les fils d'officiers, de sorte que, indépendamment des moyens d'avancement assurés aux longs services et ofl'ert* par les chances de la guerre, le Tiers-Etat eut peut-être depuis cette ordonnance plus de facilité qu'auparavant pour entrer dans la carrière militaire. » T. 1, p. 195.
à une place d'officier devait prouver quatre quartiers de noblesse paternelle, la marine n'imposait pas de si sévères restrictions à l'admission des jeunes gentilshommes. La recrudescence d'esprit féodal manifestée dans l'ordonnance en question ne fut point approuvée par le ministre de la marine, qui ne changea rien aux anciennes conditions d'entrée.
L'armée de terre avait, il faut bien le dire, toutes les préférences des jeunes nobles. « On s'était dit dans la noblesse que l'élément du Français était la terre, que là seulement croissaient pour lui les lauriers ï, et la mer comptait peu de partisans. Il est permis, du reste, de penser que la longue série de désastres, qui avaient porté des coups si funestes à notre puissance navale, n'avaient pas dû mettre la marine ea grande faveur dans l'opinion des nobles. Pour des raisons semblables, la Cour prodiguait les « grâces » plus aux régiments qu'aux escadres, en sorte que l'avancement était beaucoup plus long dans la marine que dans l'armée'. Les gentishommes, aussi avides de gloire que d'honneurs, se pressaient en masse pour obtenir les grades de l'armée, délaissant la marine, la pauvre marine si peu habituée aux succès. « Le& femmes, a-t-on dit, devaient avoir beaucoup de part à cette disposition de l'opinion. Un vaisseau, que d'ailleurs on ne voit pas et que l'on se représente tout enduit d'une composition nauséabonde, comme le sont les bateaux de la Seine, est moins séduisant qu'un bel