CHAPITRE IX
On comptait, en 1789, trois grands ports militaires et six petits. Les premiers étaient Brest, Toulon et Rochefort, les seconds Lorient, Marseille, Le Havre, Dunkerque, Bordeaux et Bayonne,
Entre les uns et les autres la différence était grande. Les petits ports n'avaient en général qu'un outillage restreint, un bassin à flot pouvant recevoir les navires de guerre de faible tonnage, des chantiers de construction sans grande activité Seul de ces ports secondaires, Lorient possédait un véritable arsenal créé par la célèbre compagnie des Indes pour ses propres besoins et cédé par elle à Choiseul-Praslin, lors de sa dissolution en 1770 *. Quant à l'arsenal de Marseille qui jadis entretenait et équipait nos galères, il avait été vendu à la ville, en 1781, moyennant 10 millions, l'anéantisse-
1. t.a Compagnie céda en même temps que le port :20 vaisseaux, 14 frégates, la propriété des comptoirs, tous les effets de la marine et de guerre, 2.40U esclaves qu'elle avait aux iles, moyennant 30 millions, plus un paiement de 16 millions el demi dus par le gouvernement.
ment de la marine à rames le rendant inutile. Il n'était plus qu'une vaine et coûteuse représentation. L'Etat s'en était débarrassé, n'y conservant que quelques magasins pour son usage. Dunkerque, délivré enfin de son commissaire anglais, était sur le point d'être remanié de fond en comble « pour nous donner une sorte de pied sur la Tamise, le Texcl et même le Nord » . Le Havre devait également subir de nombreuses transformations, décidées à la suite du voyage du roi en 1786 : son bassin à flot, qui ne pouvait contenir que des bâtiments de 300 à 400 tonneaux, avait été jugé insuffisant et on avait résolu de l'agrandir, en même temps que ses ateliers et ses chantiers. Bordeaux et Bayonne n'avaient qu'une médiocre importance.
Les trois grands ports étaient au contraire des centres maritimes de premier ordre, à la fois ports de constructions, de réparations et d'armements. Chacun d'eux possédait ainsi un vaste arsenal, où étaient construits, gréés et réparés les navires les plus forts, où étaient préparés les approvisionnements, vivres et munitions nécessaires pour armer les navires. Ils réunissaient tous les moyens, alors connus, de mettre en œuvre une flotte de guerre : ateliers pour la mâture, la corderie, la voilerie, la clouterie de fer, le laminage du cuivre, l'artillerie, etc. De spacieux magasins y étaient édifiés pour recevoir le matériel, des fosses y étaient creusées pour l'immersion des bois, et de belles cales de construction, recouvertes d'une toiture, y préser\'aient les navires en chantier des intempéries des saisons. A Brest et à Rochefort on comptait quatre bassins ou
formes, propres à recevoir les bâtiments à sec et à les radouber. Toulon venait d'être doté de bassins du même genre, grâce à l'habileté de Fingénieur Groignard, que n'avait point arrêté la difficulté d'opérer dans une mer sans marées. Nos trois arsenaux améliorés sans cesse, dotés des perfectionnements les plus nouveaux, ne le cédaient en rien à ceux de l'étranger *.
Mais de tous les travaux entrepris vers la fin de l'ancien régime pour accroître notre puissance maritime, le plus grandiose et non le moins utile fut celui, commencé à l'instigation de Louis XVI, qui créa de toutes pièces dans la Manche, un refuge pour nos flottes. Jadis, faute d'avoir eu le long des rives de Normandie un abri convenable, l'escadre de Tourville avait subi un cruel désastre dont on voulait éviter le retour. Ce que la nature nous avait refusé, la patience et le génie des hommes s'étaient promis de nous le donner; puisqu'il n'existait en ces parages ni anfractuosités, ni découpures suffisantes de la côte, on s'était décidé à faire une rade artificielle. Après avoir hésité entre Cherbourg et la Hougue, on avait définitivement choisi Cherbourg et, dès 1779, les premiers travaux y avaient commencé. La rade factice qu'on avait projetée devait être limitée du côté du large par une immense digue ayant pour fondations des cônes de forte charpente immergés dans les sables, et propres à être remplis de maçonnerie ^. Le premier cône avait été échoué le